SOLLERS Philippe Blog

10 avril 2009

Misterioso Mozart

Classé sous Non classé — sollers @ 10:2

Il est 5 h 30 du matin, tout est calme, j’écoute au bord de l’eau la 33e symphonie dirigée par Neville-Marriner.

Contrairement à ce qu’auront pensé le XIXe siècle et une grande partie du XXe, Mozart est une sphère dont la circonférence est partout et le centre nulle part.
Tout de même, dites-vous, il est né, il est mort, il a beaucoup voyagé, joué, composé, des concerts de sa musique ont lieu en ce moment aux quatre coins de la planète, des piles de disques sont là sur ma droite, une grande étagère de livres sur lui n’attendent que d’être utilisés, j’ai sous les yeux sa Correspondance complète en sept volumes. Il apparaît partout dans le spectacle. Son rire saccadé est célèbre, ses fantaisies, ses caprices, ses dettes, son billard, sa solitude, son besoin éperdu d’amour, sa révolte, sa passion de l’indépendance, ses défis, sa virtuosité, sa mémoire d’éléphant, sa capacité infernale de travail. Demain ou après-demain, à la radio, à la même heure ou plus tard, ce seront une sonate, un quatuor, un quintette, un concerto pour piano, un air d’opéra ou de messe. Ça n’arrête pas. Ici Salzbourg, Vienne, Berlin, Rome, Londres, Paris, Madrid, Lisbonne, Aix-en-Provence, Varsovie, Prague. Vivre en musique, c’est respirer dans les nombres, Pascal ou Mozart, faites votre choix. De cette algèbre incessant et mouvante surgit une géométrie variable. Mozart est sans aucun doute le plus grand dramaturge ayant pris une forme humaine. Il y a bien Shakespeare, mais nous ne savons rien de Shakespeare, alors que nous avons mille témoignages au sujet de Mozart. Pas de portrait vraiment fiable, cependant, pas de masque mortuaire (sa femme l’a, comme par hasard, brisé), pas de tombeau, mais des pages et des pages d’une petite écriture d’alouette, partitions avec leurs cinq lignes traversées d’une pluie de notes, clés, croches, doubles-croches, violons, sopranos, ténors, plus vite, plus vite. L’encre est à peine sèche, qu’il faut déjà aller soulever l’orchestre et les voix. Il est étrange de se dire qu’après Mozart tout s’est brusquement ralenti dans le bruit, la fureur, la lourdeur ou le tintamarre. Il y a eu une accélération de l’histoire, soit, mais sur fond de stupeur, de torpeur. De nos jours, la vitesse est partout sauf dans les esprits. Du temps de Wolfgang, c’est le contraire. On voyage en diligence, les préjugés barrent l’horizon, c’est encore l’immense province, la noblesse, à quelques exceptions près, n’entend rien à ce qui va venir, mais le bouillonnement sensuel et neuronal est là, l’intelligence fuse à travers les doigts et les souffles. L’humanoïde actuel est un montage électronique à tête molle. La pointe du XVIIIe siècle, au contraire, est un oiseau spirituel à animalité de soie et d’acier.

L’action dramatique et la liberté avant tout. Le 2 janvier 1781, Mozart est à Munich en train de monter son opéra Idoménée. Il a vingt-cinq ans. Il écrit à son père : « J’ai la tête et les mains si pleines du troisième acte qu’il ne serait pas étonnant que je me transforme moi-même en troisième acte. » Le 26 septembre de la même année, à propos de L’Enlèvement au sérail : « Maintenant, je me trouve comme un lièvre dans du poivre. » Wolfgang, à Vienne, vient de déménager, son père, Léopold, s’inquiète, de Salzbourg, des potins qui circulent sur la vie déréglée de son fils. Il s’attire cette réponse : « Tenez-vous-en, désormais, à ce principe : ne vous adressez pas à d’autres personnes, car, par Dieu ! je ne rends compte à qui que ce soit, d’aucune manière, de mes faits et gestes, fût-ce à l’empereur. »


Philippe Sollers
,
Mystérieux Mozart. Éditions Plon, 2001. Folio n°3845, 2003.

7 avril 2009

Je donne des leçons particulières d’antimarchandise…

Classé sous Non classé — sollers @ 7:2

Playboy : J’aimerais qu’on parle de votre enfance pour prendre les choses par le début… Avez-vous quelques anecdotes, car dans vos Mémoires, les choses s’enchainent vite, comme une sorte de cut-ups, on ne s’attarde pas dans le moment ?
Philippe Sollers : C’est une volonté. Il s’agit de trouver un ton. D’habitude, les Mémoires, c’est nostalgique, romantique, c’est Les Mémoires d’outre tombe de Chateaubriand… Là, on est davantage, dans ce que Stendhal appelait Les Souvenirs d’égotisme. Au passage, ses Souvenirs n’ont jamais été un best-seller, et encore moins maintenant. Qui lit Stendhal aujourd’hui ? Enfin, il s’agissait de trouver ce ton-là, un peu stendhalien. Cela dit, mon enfance se passe dans ce pays qu’on appelle la France, un pays plein de singularités qui me paraissent intéressantes. Singularités personnelles et singularités historiques, les deux mêlées. Bon, ce n’est pas tous les jours qu’on voit deux frères mariés à deux sœurs, habitant dans deux maisons symétriques, dont chacune des pièces correspond à une autre de l’autre côté du mur…Fils d’un des deux couples, on a l’étrange impression d’avoir deux pères, deux mères, de vivre à travers un miroir, d’habiter deux maisons. Un problème de singularité de naissance…

Playboy : Et quels sont vos premiers souvenirs ?
Ph.S. : La situation historique, nous sommes en plein Front populaire. Mes parents ont une usine, ils sont industriels. Je m’appelle Joyaux et j’entends les grévistes derrière les volets crier : « Joyaux, poteau ! » Ce sont mes premières impressions acoustiques. Les autres, c’est le fait que les Allemands arrivent à Bordeaux, et occupent les rues. Puis, il y a la remontée de la guerre d’Espagne, tous les réfugiés qui viennent dont la fille pour laquelle je vais avoir mes premiers sentiments, à l’âge de 14, 15 ans. Une singularité supplémentaire, c’est que je commence très tôt… Et puis, quand même, les parachutistes anglais, cachés dans les caves, qu’il faut faire passer par l’Espagne, etc.
Playboy : Vous percevez toutes ces choses-là, enfant ?
Ph.S. : Très bien : j’ai une bonne oreille. J’essaie de comprendre et je suis soumis à ces chocs linguistiques. Dans le grenier, on écoute Radio Londres. Il faut entendre ces messages étonnants…

Playboy : On les connaît, mais sans les avoir vécus…
Ph.S. : Je les ai mis souvent dans mes romans : « Ici Londres. Les Français parlent aux français… Une hirondelle ne fait pas le printemps… Je répète… » Qu’est-ce que ça veut dire ? « Les carottes sont cuites… Les renards n’ont pas forcément la rage… Je répète… » Tout ça sur fond de brouillage sonore… « Les Français parlent aux français…Les Français ne sont pas en France mais à Londres. » Il y a aussi une autre particularité : ma famille est anglophile. Je cherche encore aujourd’hui des Français ayant eu des parents pro Anglais. Je cherche toujours…Pourquoi ? Parce que l’anglophobie a été instituée dans ce pays, vous avez Jeanne d’Arc, Napoléon. L’Angleterre, c’est « l’ennemi fondamental »… Du coup, j’évite de vivre dans un milieu collaborationniste, c’est-à-dire Vichy. On est Anglais. J’ai alors 5-6 ans. Et mes parents me disent : « Si à l’école, on te demande de chanter Maréchal, nous voilà !, tu sors du rang, tu ne le chantes pas ! » Après, c’est le long parcours du combattant.

Playboy : Premiers souvenirs de lecture !
Ph.S. : J’ai lu des tas de choses, j’étais malade tout le temps. On m’apportait beaucoup de livres, dans un désordre total et puis, un jour, la lumière est apparue, ça a été la poésie, l’ « illumination » de Baudelaire, ensuite Rimbaud… La poésie, c’est-à-dire la musique dans les mots… « Tes longues jambes, sont les volants… » Ça a été le choc.

Playboy : Et votre premier ébat sexuel ?
Ph.S. : Eh bien… j’ai 15 ans, elle 30. Et d’ailleurs, je pense que là encore c’est une singularité. C’est-à-dire que, je le dis en passant, les jeunes filles du milieu bourgeois – et en général, d’ailleurs – étaient pénibles. Elles ne savaient rien faire. Hors ma partenaire, anarchiste espagnole qui avait pris comme couverture ce qu’on appelle aujourd’hui d’un terme pudique « employé de maison », était très très émancipée, voyez-vous. Par conséquent, techniquement extrêmement au point, ça m’a fait gagner un temps considérable…Par ailleurs, à l’école, j’avais un professeur d’espagnol qui s’étonnait toujours que je sache si bien parler espagnol, alors que je séchais les cours… C’est l’éducation parallèle, clandestine, parascolaire… La vraie éducation se passe d’ailleurs au bordel, comme l’a magnifiquement expliqué Picasso dans ses Demoiselles d’Avignon – qui étaient en fait le nom d’une petite rue de Barcelone où il a fait ses « études »…

Playboy : les bordels, aujourd’hui, ne sont plus les mêmes…
Ph.S. : Il n’y en a plus… les prostituées de Barcelone, où j’ai passé des moments d’enchantement étaient des filles absolument délicieuses. Et drôles, j’ai peur que tout ça ait été hygiénisé à l’américaine ou à l’allemande… Aujourd’hui, il y a certaines obsessions auxquelles je n’ai jamais été sensible. Par exemple, très jeune, j’ai été plutôt « adultophile », si l’on veut dire. Dans le sens féminin. On ne parle pratiquement jamais de ce qui peut arriver entre de très jeunes garçons et des femmes mûres. C’est à mon avis un sujet très tabou. Un des derniers tabous de notre société, beaucoup plus que l’homosexualité, qui est maintenant devenue une forme d’intégration comme une autre. Au bout du tabou, il y a toujours cette idée…

Playboy : Le terme « adultophile », c’est de vous ? Vous l’avez déjà employé ?
Ph.S. : Je crois que c’est de moi. Je ne sais pas si je l’ai déjà utilisé, mais en tout cas, pas de problème, je le donne à Playboy !

Playboy : Ensuite, vous quittez Bordeaux, pour monter à Paris. Pourquoi ?
Ph.S. : Paris, c’est parce que mes parents, tenaces, voulaient que je fasse le même métier qu’eux et donc m’avaient d’abord envoyé à Versailles, chez les Jésuites de Sainte-Geneviève, où j’ai passé un an et demi. Ma tactique, ma stratégie, a été de me faire renvoyer le plus vite possible… Puis, ça a été la vie de chambre en chambre, c’est-à-dire extrêmement libre et autodestructrice. J’ai beaucoup bu du très mauvais vin, pour essayer de m’abrutir le plus possible. L’abrutissement était nécessaire.

Playboy : Et les premières approches du milieu littéraires ?
Ph.S. : Très tard. J’ai mis longtemps à en accepter l’existence, comme la société en général.

Playboy : Vous avez tout de même été édité à 22 ans, ce qui est jeune.
Ph.S. : Oui, mais j’écrivais déjà depuis longtemps. Et puis, avant cela, il y avait l’armée. J’ai dû faire plusieurs hôpitaux, pendant trois mois, pour être réformé, de schizoïde aiguë. J’ai fait un mois de grève de la faim, et si je n’avais pas eu la chance d’une intervention directe de Malraux, cela aurait mal tourné. Je l’ai remercié en sortant et il m’a envoyé une petite carte, dans son style à la fois élégant et lyrique, et cela donne : « C’est moi, monsieur, qui vous remercie pour avoir pu une fois rendre l’univers un peu moins bête. » C’est quand même stylé. C’est mieux que ce qu’on a aujourd’hui au gouvernement… N’en parlons même pas… Playboy se situe bien au-dessus de tout cela… N’empêche que Malraux dans Playboy, ça aurait été génial !

Play boy : Bien sûr. Mais il y a eu sa veuve, qui relate son homme dans playboy, à la fin des années 1970, il me semble… Mais reprenoPs le fil…
Ph. S. : Oui. Donc, premier livre publié, première nouvelle, plutôt. Et Mauriac se déchaine, en parle sur son Bloc Note. D’ailleurs, je les conseille. Ils ont été édités, de purs chefs-d’œuvre. D’une lucidité totale.

Playboy : En parlant de Bloc, cela me fait penser aux Blogs et à MySpace. J’ai vu que vous aviez votre page MySpace.
Ph. S. : Malheureusement, ce n’est pas moi ! Je ne sais pas qui c’est, d’ailleurs. Il faut venir directement à la source !

Playboy : Et ce besoin d se réinventer, tout du moins de s’inventer… Choisir son nom, puisque vous avez opté pour Sollers, choisir sa vie, choisir son personnage, choisir son destin… Vous avez réussi à vous confectionner un masque, tellement parfait qu’il agace beaucoup…
Ph. S. : Choisir le nom. Je m’appelle Joyaux avec un « x ». J’étais mineur, puisque la majorité était à 21 ans, lorsque j’ai publié mon premier texte. Il y avait aussi le fait que j’avais créé un personnage imaginaire, qui s’appelle Sollers, et qui était mon héros. Je me donne un nom. Je vous rappelle que la littérature française regorge de pseudonymes, Molière etc. Souvent, ils choisissent un pseudonyme qu’ils trouvent plus beau que leur nom. Moi, c’est le contraire.

Playboy : Vous trouvez que Joyaux est plus beau que Sollers ?
Ph.S. : Je ne sais pas. Mais mon nom n’était pas disgracieux. Ensuite, cela consiste à vivre sa vie, c’est-à-dire arriver à rester libre. Quoi qu’il arrive. Ecrire ce qu’on veut, ne pas se faire instrumentaliser par la société dite du « spectacle », comme l’a formulé un très bon professionnel de cet effet… Le concept est juste.

Playboy : Mais pensez-vous que Guy Debord soit resté libre ?
Ph.S. : Absolument. Mais c’est un très grand général qui a commis l’erreur de rester dans un parti que j’appellerais plébéien, par honnêteté morale, par fraternité, disons. Et donc, le problème c’est que cela l’a amené à se faire coincer… Bon, le suicide ? Pourquoi pas, mais ce n’est pas forcément une très bonne solution. En tout cas, il a fini les armes à la main. C’est le moins qu’on puisse dire.

Playboy : Il est devenu un mythe. Comme James Dean ou le Che.
Ph.S. : Voilà. Il serait très surpris qu’il n’y ait rien à faire contre les récupérations de cette société du spectacle. Pour ne pas subir de récupérations gênantes, il n’y a qu’un seul moyen, c’est la contradiction. Rester contradictoire. Etre ici et là-bas, dedans et dehors, comme ci, comme ça, à l’intérieur du spectacle, à l’extérieur. Et à ce moment, on reste totalement libre : écrire ce qu’on veut et pouvoir le publier et très tôt comprendre qu’il faut créer des réseaux à l’intérieur même de l’édition pour pouvoir publier ce qu’on veut. D’où Tel Quel, L’infini. Personne ne regarde ce que j’écris au moment où je l’écris. Ensuite, ça part en librairie.

Playboy : D’ailleurs, pas mal de gens soulignent le fait que vous vous plaigniez de ne pas être assez lu…
Ph.S. : Quand je dis ça, je ne parle pas de moi seulement. Je parle de la littérature en général et je constate que neurologiquement, la lecture est à son plus bas niveau, voilà. Mais ça a pratiquement toujours été comme ça. On peut vérifier que la mémoire n’enregistre pas forcément l’arrivée des signes écrits. Je ne me plains pas, je décris un état de fait social. Les gens veulent ouvrir un livre et voir un film aujourd’hui. Pour revenir à ce que l’on disait, je pense que j’ai su rester libre. Ce n’est pas si évident que cela.

Playboy : Vos détracteurs vous reprochent, vis-à-vis de ce constat, un parcours chaotique, au niveau politique notamment. Beaucoup de ces critiques proviennent de gens qui cherchent aussi à garder une ligne, même lorsque celle-ci devient obsolète…
Ph.S. : Voilà. Moi, je ne demande de permissions à personne. On n’en veut souvent qu’à ma liberté. Narcissique ? J’aimerais bien qu’on me trouve quelqu’un qui aura fait autant pour le langage des autres. Personne ne me l’accorde jamais…

Playboy : Oui, justement. Quelque part, on peut trouver que vous avez renoncé au statut de l’écrivain de fiction, le romancier, pour le statut de pédagogue, ou, pourrait-on dire, de professeur, de La Guerre du goût, aux nombreux ouvrages sur Mozart, Picasso, De Kooning, Fragonard, Casanova…
Ph.S. : Plus les auteurs que je publie, et que l’on va retrouver dans le prochain numéro de L’infini, avec Schuhl et les autres… Mais je ne regrette pas ce choix. Yannick Haenel, aussi, que je viens d’éditer. Je me demande si un Français autre que lui aurait pu écrire ce roman, Cercle. Ce voyage à travers l’Europe, à Berlin, à Varsovie. C’est extrêmement puissant.

Playboy : C’est vrai que la critique littéraire parisienne, a préféré faire l’éloge de l’Américain William T. Vollmann, et son pavé, Central Europe.
Ph.S. : C’est américain, c’est mieux. Les Français n’aiment pas les Français, tant pis. Nous sommes à Londres, nous leur parlons ! Pour revenir à ce qu’on disait au sujet de mon statut, je suis contre la séparation dans tous les domaines. Nous vivons dans un monde de séparation. Il faut être critique, journaliste mais pas écrivain, il ne faut pas être ceci, ni cela. Les maudits sont les maudits, les académiciens sont les académiciens. C’est contraire à mon petit système de signalisation, et de celui du XVIIe siècle auquel je me réfère. Si les Français pouvaient admettre qu’ils ont été une grande civilisation, notamment à cette période… Moi, ça me fait plaisir de reprendre la flambée encyclopédique. Diderot me téléphone tous les huit jours…

Playboy : Justement, auriez-vous voulu vivre à une autre époque ?
Ph.S. : Non, au contraire. Plus la dévastation s’accroît, plus les éclaircies prolifèrent. Je veux l’électricité, le téléphone portable, les avions… Je veux tout ! Je veux Playboy !

Playboy : Vous dites souvent que les deux choses qui comptent pour vous, ce sont les écrivains et les prostituées. Où sont-elles aujourd’hui ?
Ph.S. : Je ne m’en occupe plus ! Ça a été le cas, mais plus maintenant. Ayant commencé très tôt, au bout de presque cinquante ans d’exercice très fréquent, tout naturellement, je trouve la vieillardise obsédée pénible. Comme ce pauvre Robbie le Grillet et son truc super tocard (Alain Robbe-Grillet, ndlr)… Je trouve ça vraiment… Bref, c’est sous plastique. Sous préservatif, quoi !

Playboy : Vous n’avez donc plus de rapports sexuels ?
Ph.S. : Si, si. Je n’exerce plus, je donne des leçons particulières d’antimarchandise… Des leçons sexuelles, la barbe. C’est l’obsession de notre époque. Avant c’était le soufre et le diable, maintenant c’est presque prescrit… L’arrivée du préservatif a été quelque chose à mon avis de tout à fait gonflant. Il y a eu une grande époque, entre 1960 et 1968 et un peu au-delà, dont j’ai grandement profité, où la joie des muqueuses a été totale… Est-ce que j’aimerais avoir 20, 25 ans aujourd’hui ? Franchement, je n’en suis pas sûr.

Playboy : Avez-vous une image, un souvenir lié au sexe, une situation, qui vous revient souvent en mémoire ?
Ph.S. : À propos de prostituée, je décris cette fille charmante qui faisait le trottoir. Je n’avais pas encore 18 ans et elle m’avait demandé avec insistance de travailler pour moi. Elle m’avait offert une très belle cravate d’ailleurs. Sinon, les aventures ont été nombreuses, souvent avec des Espagnoles d’ailleurs…

Playboy : Et les partouzes ?
Ph.S. : J’ai essayé, oui. J’y ai appris des choses…

Playboy : Et la femme en un mot ? Vous avez dit « la femme, c’est la mort »…
Ph.S. : Il ne faut jamais dire « la » mais « les » femmes ! J’ai dit cela, mais la femme est la mort, c’est un thème classique, biblique… Nous avons été jetés, dans une génération, et nous sommes dans une dégénération par rapport à un état supérieur. Le sexe, c’est la connaissance ; le sexe sans connaissance, c’est nul.

Playboy : Et un play-boy, aujourd’hui c’est quoi ?
Ph.S. : Pour moi, c’est être dans la féminisation de la virilité. Je ne dis pas que c’est bien ou mal, c’est un état de fait. Je ne juge pas, je décris.

Playboy : Et si l’on parlait de votre revue, L’infini ?
Ph.S. : Eh bien L’infini(n°100) fête ses 25 ans ! Depuis ces années, elle existe et l’on y a publié des dizaines et des dizaines d’auteurs. On faisait Tel Quel, et en partant chez un autre éditeur, il a fallu trouver un autre titre et ce mot s’est imposé à moi. Sur la couverture du premier numéro, il y avait d’ailleurs Norman Mailer (hommage à cet écrivain, grand habitué des pages de Playboy américain depuis les débuts, ndlr). Et la couverture classique n’a jamais changé. C’est comme la couverture blanche de Gallimard, elle existe depuis presque un siècle…

Playboy : Et votre attitude médiatique. L’importance du rapport du texte à l’image est toujours importante chez vous. Vous avez beaucoup écrit sur la peinture notamment, quasiment pas sur la photo. Vous avez aussi cultivé une image forte. Vous avez d’ailleurs écrit dans L’infini : « Entendre, c’est voir. »
Ph.S. : Mais la peinture n’est pas une image… « L’œil écoute », a dit Claudel. Et « entendre, c’est voir », c’est capital. Beaucoup pensent que la peinture est une image. Ils se trompent. Une émission ou une reproduction d’une peinture, ce n’est pas de la peinture. J’étais récemment à Venise, je suis allé voir sept fois une exposition Titien absolument sublime. Les Japonais et autres touristes passaient devant, photographiaient les tableaux, pour les réduire, et se rassemblaient à l’entrée pour voir l’émission télé sur l’expo…On fait défiler les foules devant les tableaux. Alors que les tableaux, il faut savoir leur parler. La littérature française est de ce point de vue très en avance sur la littérature universelle. Des chefs-d’œuvre. L’image, c’est le contraire, passager.

Playboy : L’image à notre époque, c’est aussi la pornographie. Quel rapport entretenez-vous à celle-ci ? Y-a-t-il aujourd’hui une pornographie du monde ?
Ph.S. : Bien sûr, c’est la reprise en main industrielle du sexe, mise à plat. C’est le contraire de l’érotisme. Vous prenez Sade, et le plus fort, c’est la gravure. Seules les gravures d’époque approchent le système nerveux du texte de Sade. Regardez les gravures que l’on trouve dans l’édition de la Pléiade. Vous mettez une gravure dans Playboy, ça va déranger toute l’iconographie photographique des femmes nues.

Playboy : Il faudrait essayer. Pour revenir à vos Mémoires, vous y parlez aussi de votre fils. D’un autre côté, vous dites, et cette phrase est reprise dans le dernier numéro de L’infini : « Il n’y a de bon père que mort. »
Ph.S. : Oui. Il n’y a pas de « bon père » et moi j’essaie d’être le moins mauvais père possible ! Mon fils est dans l’électronique, il est beaucoup plus sérieux que moi…

Playboy : Et votre position sur les drogues, sur la musique électronique justement. Vous avez l’air assez critique…
Ph.S. : Sur les drogues, c’est tout le système mafieux qui me dérange. J’ai pris beaucoup de choses, dont du haschich, qui a été au cœur de pas mal de mes écrits. Ensuite, sur la musique électronique, je n’écoute pas. Mais j’écoute beaucoup de jazz, et bien sûr du classique.

Playboy : Et la solitude ?
Ph.S. : Pour moi, la solitude, c’est l’extase immédiate. Ce n’est pas vendeur ; tout ce qui est vendeur est suspect… C’est pour cette raison que je fais beaucoup de « marionnettes », parce qu’il ne faut pas se laisser marginaliser. Eh oui, c’est très important et cela fait partie de la « guerre secrète » dont je parle. On est dans une société où l’on ne parle que d’argent…

Playboy : Et vos contemporains ? Si vous pouviez nous dire quelques mots sur les auteurs suivants : Guy Debord, Jean-Jacques Schuhl, Frédéric Beigbeder, Yannick Haenel…
Ph.S. : Debord : génie… d’un mauvais parti… Jean-Jacques Schuhl : un génie du silence adapté à chaque instant…Frédéric Beigbeder : très grand talent de dérision et d’autodérision calculée, mais il se bat, lui aussi, on lui met des étiquettes qu’il continue à arracher sans jamais s’arrêter. Et Yannick Haenel, Cercle est un chef-d’œuvre.

Playboy : Comment voudriez-vous que l’on se souvienne de vous ?
Ph.S. : En me lisant.

Playboy : Et le paradis, c’est où exactement ?
Ph.S. : « C’est où je suis », ce n’est pas moi, c’est de Voltaire malheureusement… Et de moi : « Le paradis, c’est l’amour, quand il existe. »


Interview de Yan Céh

Playboy n°85, décembre 2007.

5 avril 2009

Sollers s’intéresse au Dieu des vivants

Classé sous Non classé — sollers @ 11:2

Tribune Juive : Et si on commençait par votre livre préféré, la Bible ?
Philippe Sollers : La Bible m’accompagne. Dans tous mes livres, je cite les prophètes. Prenez Paradis, elle y est présente constamment. J’en ai reçu une édition commentée par un anonyme, une véritable interprétation talmudique avec des commentaires annotés au bas des pages. Shmuel Trigano m’a d’ailleurs invité à donner une conférence prochainement. Fleurs est mon dernier ouvrage. Je cite d’emblée le Cantique des cantiques. Les deux fleurs bibliques sont le lys et la rose. J’ai travaillé avec un ancien normalien de 28 ans, Arthur Cohen. De même que le peuple juif n’existerait pas sans la Bible, mon oeuvre ne s’inscrirait pas dans le même paysage sans elle. Les Juifs ont traversé les différents ravages du temps grâce à la lecture et à l’interprétation, cela me fascine toujours. Et c’est très beau : on n’est personne si on ne sait pas lire. J’ai appelé mon fils David, en hommage aux Psaumes.

TJ : Dans un autre de vos livres, Carnet de nuit, vous faites souvent référence au rituel juif ?
Ph. S. : Oui, je vous l’ai dit, cela me poursuit. Quand je vais à Venise, je me rends dans les très belles synagogues. Je suis un catholique bizarre, difficile à cataloguer. Et puis à Bordeaux, dans ma maison natale, j’étais entouré par les Bibles.

TJ : Vous croyez en Dieu ?
Ph. S. : Je m’intéresse au Dieu des vivants, pas à celui des morts, c’est biblique pur sucre, pur casher. Les chrétiens ne croient plus en un Dieu personnel, ils l’imaginent comme une force cosmique, vague. C’est le sujet de mon roman, Une vie divine.

TJ : Alors, quelle est votre relation avec Israël ?
Ph. S. : Qumran, le silence de Jéricho, Haïfa, j’étais heureux au bord de la mer… J’y ai rencontré l’étonnant écrivain A. B. Yehoshua. Et puis j’ai vécu à Jérusalem, à Michkanot ha Chananim, un merveilleux hôtel réservé aux artistes. J’avais un grand appartement blanchi à la chaux. J’ai tourné des vidéos devant le mur des Lamentations où je récite, kippa sur la tête, l’oeuvre de l’un de mes auteurs favoris, James Joyce : Finnegans Wake. Ces images témoignent de ma folie pour ce pays. L’histoire d’Ehoud Olmert me touche beaucoup quand il fait part de son enracinement en Chine, où ses parents s’étaient réfugiés.

TJ : Et que pensez-vous du conflit au Proche-Orient ?
Ph. S. : Je n’ai pas un avis très original et, comme beaucoup, la situation actuelle me préoccupe. L’intervention au Liban s’est transformée en Nasrallah. Je suis inquiet des déclarations du président iranien concernant Israël, il faut les prendre au sérieux. Par ailleurs, la politique américaine est désastreuse. Et pendant ce temps, on assiste à un renforcement de la Russie, notamment à travers le chantage au gaz, puisqu’elle est le grand fournisseur de l’Europe. Enfin, la planète ne va pas bien et le poids focal de cet embarras meurtrier, tout le monde le sait, c’est le Proche-Orient. La solution, c’est qu’il y ait deux États. Mais ça ne marchera jamais…

TJ : Pourtant, il me semble qu’à l’époque vous étiez plutôt favorable à l’intervention des États-Unis en Irak ?
Ph. S. : Non, jamais, relisez-moi, j’ai tout de suite eu une distance ironique. La méthode Bush conduit droit à un désastre plombé. L’expérience est concluante : c’est trop lourd, trop cher, trop désordonné dans la production de cadavres, et je doute que la pendaison de Saddam Hussein arrange les choses. Je la trouve écœurante, répugnante, d’autant plus que Pinochet, un autre grand criminel, méritait dix fois la peine de mort et s’est éteint tranquillement dans son lit. Les images de ce type qui va mourir, insulté par les autres (« va en enfer »), la corde… Je suis surpris de la réaction d’Élie Barnavi, un esprit si raffiné, que je salue avec sympathie. Il a déclaré qu’il était pour l’exécution de Saddam Hussein, qu’elle consolerait ses victimes. Aucun pays européen n’accepte la peine de mort, c’est une question de principe. Là-dessus, il faut que tout le monde soit en accord avec l’Europe.

TJ : Non à Bush, mais oui à l’Amérique. New York fait partie, avec Venise, de « vos » villes ?
Ph. S. : J’ai adoré New York dans les années 1970, je vivais tout près des Twin Towers. Son architecture me fascine, j’en parle avec mon copain Christian de Portzamparc dans le livre Voir et Écrire (Calmann-Lévy) que nous avons écrit ensemble. Mais la ville subit le retour du conservatisme, de l’esprit puritain, et elle ne m’émeut plus. Car c’est toujours de cela qu’il faut se méfier aux États-Unis. De même qu’il y a eu la prohibition, l’interdiction de fumer devient obsessionnelle. Le seul pays européen qui a renoncé à la loi sur l’interdiction de fumer dans les lieux publics, c’est l’Allemagne. C’est pour cela que l’année prochaine, je vais m’installer à Berlin… Je plaisante, mais les États-Unis sont entraînés dans une folie très présente.

TJ : Le « Voyage au bout de la nuit » de Céline vient d’être traduit en hébreu. Fallait-il le faire ?
Ph. S. : Oui, car toute censure valorise ce qui est censuré. Cette traduction devrait exister depuis bien longtemps. Le cas de Céline est très simple. C’est à son retour d’URSS en 1936 qu’il devient antisémite, à cause d’Elsa Triolet qui avait traduit en russe le Voyage. Or, il avait avec elle des relations épouvantables. Et puis il était très amoureux d’une danseuse, Elisabeth Craig, qu’il est allé rejoindre aux États-Unis. Mais trop tard, elle avait épousé un Juif riche de New York. Mettez tout ça bout à bout, et le tour est joué. Reste la question des pamphlets antisémites qu’il faudra un jour publier dans une édition critique. Encore une fois, ce qu’on censure, on le met en valeur. Aujourd’hui, on les trouve dans le circuit parallèle à des prix exorbitants. Tout cela est ridicule. Le vrai problème de notre temps, c’est que les gens lisent de moins en moins. Mais pour en revenir à notre sujet, Céline n’empêche pas Isaïe, mais il faut monter un peu dans les étages, sinon on n’en sort pas et on perd son temps.

TJ : Enfin, Céline était un infâme personnage qui a fini à Sigmaringen avec les collabos de Vichy, quand même !
Ph. S. : Céline détestait Vichy et tous les collabos, il a été contrait de les rejoindre car il recevait des cercueils tous les jours. En tous cas, moi, Vichy, jamais ! Je suis très clair là-dessus, contrairement à certains écrivains qui sont encore dans la nostalgie de cette période. C’est pourquoi j’ai dit non à Mitterrand tout de suite. Aujourd’hui, je cherche encore à la bougie les anglophiles de 1940. Ceux qui ont répondu à l’appel de Londres étaient huit : quatre aristocrates et quatre Juifs.

TJ : Quelques commentaires sur la campagne présidentielle ?
Ph. S. : Je vais être clair : les Français peuvent se déclarer heureux, ils n’ont rien à craindre du sarkozium, du ségolènium, du chiraquium, mais ils devraient quand même se méfier du lepénium. Je sais, vous n’en pouvez plus d’avoir à attendre encore trois mois les résultats des présidentielles. Alors, voyez, écoutez, lisez, inhalez, vous aurez juste une légère migraine. Voilà, c’est un petit résumé de la situation décrite dans ma rubrique du Journal du dimanche au début de l’année. Connaissez-vous Michel David-Weil ? Il adore le XVIIIe siècle, c’est assez rare. Il a même repéré dans ma revue, l’Infini, un texte merveilleux sur les impressionnistes, j’étais ravi. Il m’a dit un jour : « Le nom que je porte m’évite les réflexions antisémites. » Il est très fort.

TJ : Vous êtes aussi très ami avec Claude Lanzmann.
Ph. S. : Oui, nous avons des rapports exquis : ( l’imitant à la perfection) : « Allô, tu reconnais ma voix… » Shoah est une œuvre monumentale car c’est la mémoire vivante, présente, et non, comme il le dit lui-même, le « mobilier national ».

TJ : Voulez-vous ajouter quelque chose ?
Ph. S. : Non, si ce n’est que je suis très honoré de paraître dans un journal aussi sérieux. Et en plus, c’est vrai !

Propos recueillis par Hélène Schoumann
TRIBUNE JUIVE n° 24, Février 2007. (5767)

3 avril 2009

Barthes écrivain

Classé sous Non classé — sollers @ 17:2


Lorsque notre petite délégation arrive à Pékin, le 11 avril 1974, la campagne maoïste de masse contre Lin Piao et Confucius bat son plein, et, pour la propagande, les Chinois sont des virtuoses. Pauvre Barthes ! Il a 59 ans, je lui ai un peu forcé la main pour ce voyage, il est dans une phase épicurienne et gidienne, il a aimé sa liberté au Japon, et il tombe en plein tohu-bohu, aux antipodes de toute nuance. Le rusé Lacan, lui, vexé d’être traité par les Chinois de Paris de «vétéran de “Tel Quel”» (c’était pourtant un hommage, cela voulait dire que Lacan avait fait une Longue Marche, et c’était vrai aussi pour Barthes, constamment critiqué dans son propre pays), s’était récusé à la dernière minute, sous prétexte que sa maîtresse du moment n’avait pas obtenu de visa. Figurez-vous qu’obtenir un visa pour la Chine était toute une affaire. Mais enfin, je m’étais débrouillé pour ça.

Le vétéran Barthes l’avait mauvaise, mais, ses « Carnets » le prouvent, il a été héroïque de bout en bout, s’ennuyant à mort, prenant des notes studieuses et interminables sur les visites fastidieuses d’usines qu’on lui faisait subir, assommé par le « cimentage en blocs de stéréotypes », ce qu’il appelle des « briques » de discours répétées jusqu’à la nausée. Il a des migraines, il dort mal, il en a marre, il est éreinté, il refuse parfois de descendre de voiture pour voir de splendides sculptures. Il va d’ailleurs me trouver de plus en plus fatigant parce que, moi (37 ans), je ne demande pas mieux que de jouer aux échecs chinois, de faire du ping-pong avec des lycéens, de conduire n’importe comment un tracteur local, ou d’avoir des discussions véhémentes avec des professeurs de philosophie recyclés. Ce voyage m’a beaucoup été reproché, et c’est normal. En réalité, tout en essayant sans cesse d’imaginer comment serait la Chine dans quarante ans, j’avais une obsession simple: soutenir les Chinois, coûte que coûte, dans leur rupture avec les Russes de l’ex-URSS. La Chine devait-elle rester une colonie soviétique ? Hé non. Régime totalitaire et encore stalinien ? Bien sûr, mais cet énorme pays pouvait-il en sortir ? C’était l’enjeu, c’est toujours l’enjeu. A l’époque avait lieu le grand renversement des alliances, Nixon à Pékin, Lin Piao s’écrasant en avion quelque part vers la Mongolie, et toujours le vieux Mao sanglant flottant au-dessus du chaos comme une feuille, le vieux Mao de Malraux, après tout, dix ans auparavant. Barthes trouvait que j’exagérais, et il n’avait pas tort, sans avoir pour autant raison.

Que lisait-il dans le train sans regarder le paysage souvent admirable ? « Bouvard et Pécuchet ». Moi, c’était les classiques taoïstes. A aucun moment, sauf pour les calligraphies, il ne semble préoccupé par une langue et une culture millénaires en péril. La propagande l’assomme, il trouve le peuple « adorable », mais l’absence de tout contact personnel le jette en plein désarroi. Des contacts ? Impossible, face à des foules qui vous regardent comme des animaux exotiques, des « longs nez » tombés d’une autre planète (au moins 800 personnes nous suivaient le soir, sur les quais de Shanghai). Ces « Carnets » le montrent: la Chine est pour Barthes « un désert sexuel ». Et l’angoisse monte : « Mais où mettent-ils donc leur sexualité ?» Pas la moindre chance de trouver un partenaire : « Qui est ce garçon à côté de moi ? Que fait-il dans la journée ? Comment est sa chambre ? Que pense-t-il ? Quelle est sa vie sexuelle ?» Devant les magnifiques grottes bouddhistes de Longmen, il boude et note d’une façon extravagante : «Et avec tout ça je n’aurai pas vu le kiki d’un seul Chinois. Or que connaître d’un peuple si on ne connaît pas son sexe ?» Je doute que, se relisant plus tard, Barthes aurait laissé subsister cette phrase, consternante de vulgarité. Passer trois semaines sans voir le moindre « kiki » (mot bizarrement infantile) était donc un supplice ?

C’est vrai qu’à l’opéra (ennuyeux, sauf les acrobaties féminines) on pouvait craindre l’incident diplomatique, en voyant Barthes regarder intensément un de ses jeunes voisins chinois impassible. Le passage à l’acte aurait peut-être été révolutionnaire, mais peu souhaitable, à moins de désirer confusément une reconduite rapide à l’aéroport. Autre perle, ce cri d’effroi: « Décidément, il y a trop de filles dans ce pays. Elles sont partout.» La Chinoise, pour Barthes, n’est pas au programme, or c’est précisément cet afflux du féminin, « moitié du ciel », qui était l’événement le plus impressionnant. Barthes était-il agacé de voir Julia Kristeva mener son enquête sur l’émancipation féminine en Chine ? C’est probable, et le livre qu’elle a écrit, « Des Chinoises», n’a pas manqué à son retour de provoquer des polémiques, avant d’être publié en Chine ces jours-ci. Mais Barthes ne perçoit, dans cette montée en puissance, que « matriarcat », « infantilisation », « civilisation d’enfants infantilisés ». On comprend son brusque soulagement, en repassant par Pékin : « Le shopping me fait revivre.»En réalité, l’auteur de « Mythologies » qui a été très longtemps considéré par l’Université comme un penseur terroriste était avant tout fragile, comme le dévoile son émouvant « Journal de deuil », consacré à la mort de sa mère. Cependant, le vrai, le grand Barthes n’est pas dans ces brouillons et ces fiches, mais dans ses merveilleux livres composés avec soin, « l’Empire des signes » ou « la Chambre claire ». Dire qu’on ne s’est pas brouillés après cette virée improbable en Chine ! Lisez donc « Sollers écrivain ».

Roland Barthes, Carnets du voyage en Chine. Présenté par Anne Herschberg Pierrot, Éd. Bourgois-Imec, 248 p., 23 €.
Roland Barthes, Journal de deuil. Texte établi par Nathalie Léger. Ed. Seuil-Imec, 276 p., 19,50 €.

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2308 du 29 janvier 2009.

2 avril 2009

« Mon coeur mis à nu »

Classé sous Non classé — sollers @ 14:2

PAPE 

C’est décidé, il le faut, je prends en main, en secret, la communication du pape. Assez de criailleries, de pleurnicheries, un peu d’autorité que diable ! D’abord, un coup de balai : les renseignements sont nuls, le service de presse somnole, on a eu tort de freiner les jésuites, à moins qu’eux-mêmes ne soient endormis à l’ombre de l’Opus Dei. Et voici mes premières mesures. 

D’abord, nouvelle excommunication du sinistre négationniste Williamson, avec excommunication automatique des évêques qui ne ratifieraient pas cette sanction. Ensuite, messe solennelle à Rome, en l’honneur de la fillette brésilienne violée et enceinte de jumeaux par son beau-père, accompagnée par sa mère avorteuse réhabilitée. De là, je passe à une distribution massive et gratuite de préservatifs préalablement exorcisés. Je continue avec la nomination d’une douzaine d’évêques gays (mais pas pédophiles), avec autorisation de prêcher l’amour sous toutes ses formes dans les cathédrales du monde entier. Un clin d’œil aux orthodoxes, un autre aux bouddhistes, un éloge furtif de Mahomet, un voyage triomphal en Israël, avec repentance renouvelée, et un bémol sur Jésus-Christ, lequel a peut-être trop forcé son opposition au rabbinat de l’époque. Pour finir, je ramasse l’adhésion des protestants en annonçant un concile Vatican III, avec élection démocratique d’un nouveau pape moderne, après des primaires rassemblant plus d’un milliard de votants. 

Benoît XVI n’a qu’à dire qu’il a eu une révélation, et que son nouveau programme, un peu surprenant au premier abord, lui vient directement de Dieu. Si, après toutes ces mesures immédiatement célébrées par les médias, je n’obtiens pas un renversement des sondages et 80 % d’opinions favorables, je démissionne. Mais, là, coup de théâtre miraculeux : la Vierge Marie apparaît à Lourdes à une fillette illettrée, violée par son père et son beau-père, et se prononce, au nom de l’Immaculée Conception, pour la contraception, l’avortement, le remariage religieux des divorcés, l’homosexualité, l’homoparentalité, le préservatif exorcisé, et même pour ma béatification future. Je rédige rapidement le récit de la petite paysanne, le livre fait un tabac, et je verse intégralement les droits à l’Eglise catholique clandestine de Chine, qui a des difficultés majeures, loin du règne obsédé de la sexualité.

MAURIAC

Certains titres du journal Le Monde m’intriguent. Un jour, c’est « fanfaronnades » à propos d’un livre très sérieux de moi ; un autre jour, c’est « torpeur » au sujet d’un essai magnifiquement réveillé par nos deux camarades Haenel et Meyronnis (1).

Mais cette fois, en gros caractères, je lis : « Mauriac, homosexuel torturé« . Sous-titre : « Une vie que l’on croyait édifiante« . Tout à fait entre nous, cette formule me paraît très exagérée, et même peu convaincante. En réalité, la splendide névrose créatrice de Mauriac ne pouvait que le tenir à l’écart de la sexualité qui le dégoûtait profondément. C’est grâce à ce dégoût qu’il est un bien meilleur romancier que Gide, et que les plus réussis de ses romans dévoilent l’obscurantisme des bourgeois et des mères de famille de province. Sans Le Nœud de vipères ou Génitrix, nous ne saurions pas grand-chose de cet enfer. Mais c’est sans doute ici le Mauriac catholique et politique ultra-lucide qui est visé par ce titre racoleur, le Mauriac décapant et très gai, pas du tout torturé, avec qui dîner, autrefois, était une fête. J’ai vu Mauriac dans son agonie : sa foi religieuse était profonde, il était d’une grande sérénité. Ici, un peu de Baudelaire en hommage à Mauriac : « Ce monde a acquis une épaisseur de vulgarité qui donne au mépris de l’homme spirituel la violence d’une passion. Mais il est des carapaces heureuses que le poison lui-même n’entamerait pas.«  

HUGO

La vente des deux bronzes chinois volés, en 1860, lors du sac du palais d’Eté, à Pékin, par l’armée anglaise de la reine Victoria et la française de Napoléon III, a fait couler beaucoup d’encre. Doit-on restituer ces œuvres à Pékin ? Ce serait bien. En tout cas, dès 1861, le grand Victor Hugo a dit ce qu’il fallait dire sur le vandalisme occidental face à une merveille du monde construite par un « peuple presque extra-humain », « une éblouissante caverne de la fantaisie », qu’il compare au Parthénon d’Athènes, aux Pyramides d’Egypte, au Colisée de Rome et à Notre-Dame de Paris. Hugo enfonce le clou : « Nous, Européens, nous sommes les civilisés, et pour nous les Chinois sont les barbares. Voilà ce que la civilisation a fait à la barbarie. »

BAUDELAIRE 

Dans Mon coeur mis à nu, relu sans cesse, Baudelaire note : « Tout journal, de la première ligne à la dernière, n’est qu’un tissu d’horreurs, guerres, crimes, vols, impudicités, tortures, crimes des princes, crimes des nations, crimes des particuliers, une ivresse d’atrocité universelle. Et c’est de ce dégoûtant apéritif que l’homme civilisé accompagne son repas de chaque matin. Tout en ce monde sue le crime : le journal, la muraille et le visage de l’homme. » 

Baudelaire exagère, bien sûr, mais il y a des moments où l’exagération est nécessaire. Ceci encore à propos de Napoléon III : « En somme, devant l’histoire et devant le peuple français, la grande gloire de Napoléon III aura été de prouver que le premier venu peut, en s’emparant du télégraphe et de l’imprimerie nationale, gouverner une grande nation. Imbéciles sont ceux qui croient que de pareilles choses peuvent s’accomplir sans la permission du peuple, et ceux qui croient que la gloire ne peut être appuyée que sur la vertu. » 

(1)Yannick Haenel et François Meyronnis, Prélude à la délivrance. Editions Gallimard, collection L’Infini, 207 p., 18,50€. 

Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal Du Dimanche n°3246 du dimanche 29 mars 2009.

  

23 mars 2009

Casanova, mon frère

Classé sous Non classé — sollers @ 23:2

EDJ : Qu’est-ce qui vous excite chez Casanova ?
Philippe Sollers : Le refoulement, la falsification dont il est l’objet. On fait de lui un mythe ambulant, mais personne ne semble vouloir savoir qu’il a écrit l’Histoire de ma vie en français, ni qu’il est l’un de nos plus grands écrivains. Il y a là une telle disproportion entre l’imagination sociale et la réalité que j’ai voulu relire ces trois mille pages dont nous n’avons eu l’intégrale en librairie qu’en 1993. Par ailleurs, le XVIIIe siècle est un endroit où l’on peut croiser, dans un minimum de temps et d’espace, une foule de gens passionnants. C’est rare. Imaginez-vous à Prague, en 1787, Casanova tombe sur Mozart et Da Ponte écrivant… Don Giovanni ! Vous imaginez cela ! Autre source de vision, c’est l’européisme, Casanova est partout chez lui, à Saint-Pétersbourg, à Berlin, à Paris, à Varsovie…

EDJ : L’Europe est son pays, et lui est un Européen lumineux…

Ph.S. : Bien sûr. C’est l’Europe des Lumières, avant le XIXe siècle, époque de renfermement, et le XXe celui de la dévastation. Pourtant, sa pierre tombale n’avait jamais été photographiée. Personne n’a jamais eu l’idée de demander le retour de son corps à Venise. Je choisis aussi Casanova pour faire un peu honte à notre époque. J’écrivais sur Casanova pendant qu’éclatait l’affaire Clinton-Lewinsky. C’est un livre en situation.

EDJ : Quel est l’engagement de Casanova, ses mœurs ?
Ph.S. : Le fait de ne pas séparer l’esprit du corps. Il va loin. On en fait un stakhanoviste sexuel soit. Mais il faudrait se demander si la jouissance ne serait pas un mode de connaissance ? Casanova est passionnant au regard de notre époque où la douleur est une garantie de profondeur.

EDJ : Pour lui, jouir et penser, vivre et écrire, c’était pareil.
Ph.S. : Complètement. Casanova, cet alchimiste charlatan a fait de sa vie son grand œuvre. Plus libre, vous mourez. Quand il dit : « Mon esprit et ma matière sont une même substance », ça va jusqu’à l’apologie de l’inceste.

EDJ : Ça y est, on y est, ça va chauffer.
Ph.S. : Il dit : « D’habitude on trouve l’inceste tragique, moi je trouve ça comique. » Casanova fait le bilan d’un siècle de plaisir, sévèrement réprimé par la Terreur, quand Freud, lui, fait le bilan d’un siècle de refoulement. Casanova ne comprend pas qu’un père n’ait pas au moins une fois le désir de coucher avec sa fille.

EDJ : Et il va coucher avec sa fille de 14 ans.
Ph.S. : Il va même lui faire un enfant. Imaginez quelqu’un qui vous dit : « Je suis le fils de la fille de mon père. » Ces questions nous paraissent, à nous, invraisemblables, démoniaques. Elles datent du XVIIIe, on en entend quelque chose chez Mozart.

EDJ : Quel rapport entre l’inceste et la musique de Mozart ? Pousser la liberté jusqu’à faire un enfant à sa fille ?
Ph.S. : Non, bien sûr, il s’agit seulement d’évoquer une liberté aujourd’hui inimaginable. L’inceste est dans le pli de l’histoire de Casanova. Le XVIIIe commence par le Régent avec un inceste notoire, Molière c’est ça aussi. On peut y voir une explosion comique, une sorte de divine comédie. On fait de la théologie une seconde ? …Si je vous demande quelle est la mère qui est la fille de son fils ?

EDJ : Heu… La Vierge ?
Ph.S. : Voilà. C’est un dogme qu’on se garde bien d’interroger.

EDJ : L’inceste, c’est sa sainte Trinité ?
Ph.S. : Il est en compétition avec la jouissance de Dieu. Il suit Dieu. C’est la raison pour laquelle je l’ai appelé « Casanova l’admirable », je le canonise à ma façon…

EDJ : Son narcissisme devient une sorte de système solaire à partir de son sexe.
Ph.S. : Si vous voulez. Cela me rappelle d’ailleurs un déjeuner avec Mitterrand. Il avait voulu me voir, je venais de publier les Folies françaises où justement un père commettait l’inceste avec sa fille. Mitterrand était en train de lire Casanova et Mazarine avait… 14 ans, tiens donc. Mitterrand arrive. « Ha, meumeumeu, monsieur Sollers, Casanova, vous en pensez quoi, meumeumeu ? » Je me suis dit que l’idée avait dû le fasciner aussi. Ressusciter à travers sa fille…

EDJ : Un Casanova admirable parce qu’il crée sa religion contre la religion…

Ph.S. : Même pas contre. Admirable aussi parce que Casanova ne cède jamais sur son désir. Casanova est rejeté parce qu’il fait peur. Il était pourtant un penseur profond. Quand il est à Londres, par exemple, en difficulté, il a des propos sur le suicide, la folie, la médecine, extraordinaires. Il attrape la vérole, se soigne… et recommence. Il a un point de vue sur le corps humain, la maladie, le fait que le corps est un instrument musical, une auto-observation, une ironie, une distance…

EDJ : Il se sent baisser sexuellement. « Je n’étais plus dans ma période prodigieuse », écrit-il.
Ph.S. : Mais il s’en sortira. Il aura bien d’autres aventures après, tout en approchant de ce point aimanté incestueux à Naples, avec sa fille. Précisons qu’il ne l’avait jamais vue avant. À partir de cet épisode, entre autres, certains ont dit qu’il fallait brûler le XVIIIe siècle… Stendhal, qui doit tout à Casanova, est là pour témoigner… En 1830, on est passé d’une époque très libre à une époque de dévotions et d’inhibitions. Au bout du XVIIIe, il y aura la révolution des voluptueux, celle des hommes des Lumières. Mais la seule révolution dont on soit sûr, en définitive, est la révolution bourgeoise. Les autres tournent toujours à la contre-révolution. On paie trop cher les époques de liberté, c’est ma conviction. Pourquoi multiplie-t-on maintenant les critiques sur les années 60, Mai 68, en disant que la débauche, la révolution, ont entraîné la chute de la famille, de l’école, du pays, de tout. Ces propos annoncent une couleur violemment réactionnaire…

EDJ : Votre héros fait un peu froid dans le dos. Il y a Casanova un principe d’arrachement. La dualité qu’il crée à chaque fois qu’il aime une femme disparaît dans le plaisir. Il ne peut jamais vivre de suite, d’altérité. N’est-ce pas un manque terrible ?
Ph.S. : Vous pouvez l’interpréter comme du manque. On a mis ça dans la tête des gens. Au XVIIIe nous n’étions pas encore entrés dans cette idéologie du XIXe, avec son système monogame qui va devenir juridique pur des raisons d’héritage.

EDJ : Vous citiez la souffrance de Casanova lui-même, aimé puis repoussé, à Londres. Cette souffrance n’est pas celle de chaque femme le voyant se carapater au bout du jardin ?
Ph.S. : Disons plutôt « s’éclipser ». Au XVIIIe, la répartition des plaisirs et des sensibilités est différente de ce qu’elle sera au XIXe. Et il faut dire ce qui est : les gens très sentimentaux sont souvent insensibles, et les gens très sensibles, en général, sont peu sentimentaux. Casanova est victime de tous les complots. La lutte n’est pas égale. Selon Freud, Eros et Thanatos sont deux jumeaux éternels, je crois qu’il se trompait. Depuis toujours, c’est Thanatos à 98% et Eros, un petit reste, 2%. Et toujours on voit Thanatos se plaindre qu’il y a trop d’Eros ! (Rires.) Pour Casanova, la vie est un jeu, il ne s’installe pas, il ne travaille pas, il joue. Il invente des loteries, des combines, il charlatanise avec cette folle sublime de comtesse d’Urfé… Il s’amuse. Il ne se laisse jamais aller à la construction abstraite d’aucun système. Libre. La providence est sur lui. Au moment de son évasion de la prison des Plombs, il raconte comment Dieu lui fait signe à travers l’Arioste. Et devant le danger, à propos de son compagnon de fuite, il note : « Il n’était pas assez désespéré pour ne pas craindre la mort. » Je trouve ça sublime.

EDJ : Autre perle : « Mon plaisir n’était jamais que les quatre cinquièmes de celui que je donnais… »
Ph.S. : Voilà une proposition qu’il faut souligner pour les lectrices ! Tant de femmes se plaignent que tout soit fini avant qu’elles n’aient commencé.

EDJ : Vous dites : « Sade faisait de la magie noire, Casanova de la magie blanche. »
Ph.S. : Exactement. Et quand, à Londres, un peu seul, on lui propose une Anglaise qui ne parle ni le français ni l’italien, il répond : « Comme je suis accoutumé à jouir beaucoup avec l’ouïe, je me suis abstenu. » Chez lui, les femmes jouissent, pensent et parlent… Il associe les femmes à la liberté comme peu d’hommes l’ont fait.

EDJ : Aujourd’hui les gens rêvent d’une chose : un bel amour, traverser la vie à deux. Y compris les plus jeunes.
Ph.S. : Eh bien, ils sont vieux. J’ai peur qu’ils manifestent là plus une angoisse par rapport au monde… et à leurs muqueuses, à cause du sida. L’aventure de Casanova, c’est l’aventure de la liberté. Aujourd’hui, où nous sommes tout près d’une désolation possible, des personnages comme lui peuvent resurgir et nous indiquer qu’il y a une autre façon de faire avec le corps, l’esprit. Cette polémique, à vrai dire, me concerne intimement. À force de m’être fait taper dessus par les différents clergés de l’esprit de vengeance, je suis heureux, à travers l’histoire, de trouver un ami. Un artiste de la vie

EDJ : Un seul être et du temps pour l’aimer ne vous paraît pas une bonne proposition ?
Ph.S. : (Soupirant) Mais vous délirez, c’est un désir féminin !

Giacomo Casanova, Histoire de ma vie. Ed. Robert Laffont, Collection Bouquins, 1993.
Philippe Sollers, Casanova l’admirable. Folio n°3318, 2002.

Propos recueillis par Jean- François Kervéan.
L’Événement du jeudi du 8 octobre 1998.

22 mars 2009

Casanova l’admirable

Classé sous Non classé — sollers @ 22:2

ELLE : Votre « Casanova l’admirable », est-ce une œuvre d’historien ou une tentative de récupération d’un mythe particulièrement vendeur ?

Philippe Sollers : Je n’ai écrit ce livre ni pour faire dix-huitièmiste, ni pour me servir de Casanova comme d’une marchandise qui se vend bien – est-ce que vous avez votre fond de teint Casanova ? -, mais pour faire surgir une figure qui a été systématiquement occultée par le spectacle, la légende, le cinéma : celle d’un grand écrivain. Je l’ai écrit pour faire honte à notre époque. Je le prends et je le libère.

ELLE : un grand écrivain d’accord, mais sur le tard : il a commencé à écrire ses Mémoires lorsqu’il est devenu impuissant…
Ph.S. : Il a mis longtemps à découvrir que sa vie était un chef-d’œuvre. Casanova est l’aboutissement d’un siècle de plaisir comme Freud est celui d’un siècle de refoulement. Le XIXe siècle est invraisemblable : on fait un procès à « Madame Bovary », aux « Fleurs du mal » ! Le XXe siècle, le nôtre, est une époque paradoxalement pornographique et puritaine – voyez l’affaire Lewinsky. On st dans le « backlash » (contrecoup), pour reprendre un terme cher aux féministes. Et, comme disait Marx, les femmes sont le bon indice de l’état d’une société. Il va même jusqu’à dire « laides comprises » !

ELLE : Dans l’affaire Lewinsky, que vous évoquez souvent dans votre « Casanova », les féministes soutiennent Clinton, n’est-ce pas un bon indice ?
Ph.S. : Elles en sont là, si je puis dire ! La situation est si catastrophique qu’elles n’ont d’autre choix que de le soutenir. Mais je peux vous dire ce qu’elles pensent vraiment : que Clinton est un porc, un salopard, un pervers, un pig !

ELLE : D’une façon générale, que pensez-vous de cette affaire ?
Ph.S. : Je la crois plus signifiante encore que le Watergate, aussi importante que l’affaire Dreyfus au XIXe siècle. C’est là un procès stalinien, « starrinien » ! On oubliera Clinton, Monica, les visages, mais ce que veut dire l’affaire, non.

ELLE : Et qu révèle-t-elle ?
Ph.S. : Que les jeunes filles de l’âge de Monica, contrairement à leurs mères, peuvent très facilement vous proposer des prestations sexuelles tout en lisant des romans à l’eau de rose et en ayant dans la tête des clichés sentimentaux. On se donne, dans l’espoir de recevoir des sentiments, ce qui est l’exact contraire du XIXe siècle, où les sentiments étaient affirmés pour en arriver à … la conclusion dramatique et mal faite, la sanction sexuelle. Aujourd’hui, une fille de 20 ans qui vous propose une fellation, c’est extrêmement courant ; pour elle, c’est comme si elle ne faisait rien.

ELLE : Une fellation n’est pas un acte sexuel ?
Ph.S. : En un sens non, c’est un acte d’entrée dans un système qui devrait se traduire ensuite par une prestation sentimentale et un avancement social. C’est ça le dossier : maintenant, mon petit Bill, occupe-toi de me trouver un boulot, un job. En anglais, une pipe se traduit par « blow job ». Je te fais un blow job, tu me trouves un job !

ELLE : Revenons à Casanova, pourquoi cette admiration que vous lui témoignez dès le titre ?
Ph.S. : Parce que, comme Voltaire, Casanova me parle, à l’oreille. Le lire me fait le même effet qu’un speed ! Dans mon optique, c’est un être grandiose, et son « Histoire de ma vie », ces trois mille pages, enfouies pendant deux siècles sous la légende et le silence, forment un texte essentiel auquel il a consacré les neuf dernières années de sa vie. Casanova commence, comme par hasard, pendant l’été 1789, la rédaction de son « Histoire ». Il y travaillera treize heures par jour, jusqu’à sa mort en 1798, la plume à la main.

ELLE : Au contraire des autobiographies de nos éminents contemporains, Casanova se montre très prolixe sur sa vie privée, mais en dit peu sur sa vie publique, politique.
Ph.S. : C’est pour cela que c’est beaucoup plus intéressant. Vous imaginez De Gaulle : « Alors, madame, vous couchez ? Les hommes politiques ont de puissantes raisons sexuelles pour devenir des hommes politiques !

ELLE : Vous parlez de Casanova, de Clinton, de Freud, de Marx, mais pas de vous.
Ph.S. : Il y a mes romans.

ELLE : Votre vie est dans vos romans ?
Ph.S. : Je ne fais pas la différence entre ma vie et mon œuvre. Je refuse ce dogme que j’appelle, pour rire, le catéchisme Flaubert : on est d’autant plus reconnu, presque gratifié, payé, qu’on peut démontrer que sa vie a été un enfer. Je crois que c’est un montage très faux.

ELLE : Si vous aviez l’air de souffrir, ça vous apporterait plus de considération ?
Ph.S. : Ça ferait prophète ! Je crois qu’il y a une vraie propagande organisée pour dire qu’il vaut mieux souffrir. C’est une question religieuse, voyez le débat sur l’euthanasie où la souffrance est présentée comme une rédemption. Il faut expier le péché de vos parents, le plaisir qu’ils ont eu à vous concevoir. Tout ça s’effondre puisque désormais on peut procréer en laboratoire, sans plaisir ! Moi, je pose la question : est-ce que la jouissance, plus que la souffrance, n’est pas un mode de connaissance ?

ELLE : Vous ne vous sentez jamais coupable ?
Ph.S. : Excusez-moi, mais, non, je me sens étrangement innocent, même si la société incite constamment à culpabiliser.

ELLE : Depuis toujours, vous avez un look identifiable, presque inchangé, à la ride près…Ph.S. : Pour être parfaitement honnête, tout ça ne me préoccupe pas du tout.

ELLE : Mais garder toujours la même coiffure, cela veut dire avoir la même tête, n’est-ce pas une façon de refuser de se voir vieillir ?
Ph.S. : Je vais avoir 62 ans et l’âge ne me préoccupe pas, au contraire. Je me sens de plus en plus libéré. La vie pour moi est une évasion : je m’évade, je m’évade…

ELLE : Oui, mais, biologiquement, en vieillissant, on a de plus en plus de contraintes, les articulations de plus en plus douloureuses, des gestes qui parfois vous trahissent…
Ph.S. : Je ne le sens pas, ou très peu,je dois avoir un gène spécial. J’ai eu une enfance couverte de maladies, puis je m’en suis évadé. Vous avez devant vous un gros fumeur, alors que j’étais un très grand asthmatique, la puberté m’en a débarrassé comme par enchantement (bonjour Freud !). J’ai eu des otites à répétition, je suis réformé numéro 2, sans pension, pour terrain schizoïde aigu. (Il rit.) Je me trouve de mieux en mieux. Je sais que c’est mal vu de l’être, mais je suis un homme heureux.

ELLE : Sans effort ?
Ph.S. : Non, autrement, ce ne serait pas le bonheur. Dans un récent article, Olivier Rolin parlait de moi en ces termes : « Sa prospérité satisfaite m’irrite. » Ce n’est pas de la satisfaction, c’est une façon de vivre, je ne suis pas tout à fait un imbécile heureux ! Je construis ma vie, avec des étanchéités, c’est une guerre défensive. J’ai renversé la formule : pour vivre cachés, vivons heureux. Les gens heureux sont invisibles.

ELLE : Vous avez été gauchiste, maoïste, spontanéiste…
Ph.S. : Bien sûr, c’était la chose très amusante à faire à ce moment-là ! Je vous parle sincèrement.

ELLE : Et vous avez fait la guerre d’Algérie ?
Ph.S. : J’ai fait trois mois d’hôpital militaire avant d’être sauvé par une intervention de Malraux. Je faisais la grève de la faim et mes parents commençaient à penser que j’allais mourir.

ELLE : Ils connaissait Malraux ?
Ph.S. : Non, mais lui savait qui j’étais. J’étais déjà un peu connu. Je l’ai remercié. Il m’a répondu, en utilisant une jolie formule : « C’est moi, monsieur, qui vous remercie d’avoir, une fois au moins, rendu l’univers moins bête. »

ELLE : Aujourd’hui, où vous situez-vous par rapport à ce jeune homme ?
Ph.S. : Dans la lignée. Ça veut dire une page de plus par jour. Attention, j’écris !

ELLE : Vous écrivez tous les jours ?
Ph.S. : Oui, le stylo c’est mon truc, j’écris toujours à la main, je ne peux pas supporter l’écran de l’ordinateur, j’ai juste une machine à écrire dinosaurique. Et toujours un carnet de notes sur moi. J’écris pour m’alléger. Ce n’est pas une torture particulière, c’est une pratique spirituelle, mon yoga à moi, ma transcendance ! Je ne suis pas pressé de mourir. Moi, j’essaie d’avoir une vie aussi romanesque que possible. Cela dit, je pourrais aller jusqu’à ce blasphème : ne pas écrire !

ELLE : Vous lisez beaucoup ?
Ph.S. : Enormément, constamment.

ELLE : Et vous allez au cinéma ?
Ph.S. : Je n’y vais plus. Je ne vois plus que les films de Godard, chez lui. Il met le son à fond et s’en va arpenter le couloir.

ELLE : Vous êtes un homme couvert d’adjectifs : libertin, parano, satisfait, brillant, brouillon, dilettante…
Ph.S. : C’est presque toujours à côté de la plaque, cela ne concerne que mon image. Les gens me disent souvent : je vous ai vu hier à la télé. Ils ne m’ont pas vu, ils ont vu mon image, en deux dimensions.

ELLE : On vous reproche aussi d’avoir un avis sur tout ?
Ph.S. : Parce que tout m’intéresse. Mais je dis toujours la même chose. C’est cette continuité qui fait problème pour ceux que j’appelle la douane ou le clergé. De même que l’autorité n’admettait pas hier qu’on publie certains livres, aujourd’hui certaines personnes – qui ne sont plus des curés – n’admettent pas une certaine pensée. Ils « rééduquent » à outrance. Lorsque Casanova, prisonnier aux Plombs de Venise, demandait à lire, on lui donnait la vie d’une sainte ! Aujourd’hui, à un prisonnier du goulag chinois, on donnerait les œuvres complètes de Pierre Bourdieu. Il pourrait dire « j’ai failli devenir fou tellement c’était ennuyeux ». Je suis un hérétique de ce clergé-là.

ELLE : Vous n’avez pas le sentiment d’avoir fait partie d’un clergé révolutionnaire ?
Ph.S. : J’ai été pour des actions terroristes, mais pas au sens criminel. Je n’ai jamais prôné la lutte armée, c’était bien trop du côté de la souffrance, de la rédemption. Le masochisme n’a jamais été ma tasse de thé.

ELLE : N’avez-vous pas, aujourd’hui, une très grande influence dans le monde de l’édition, un clergé moderne ?
Ph.S. : Une revue littéraire trimestrielle sans aucune publicité, un bureau, un téléphone et, c’est vrai, un siège au comité de lecture de la prestigieuse maison Gallimard.

ELLE : Ça ne fait pas de vous un homme puissant ?
Ph.S. : Ça, c’est de la propagande, un fantasme absolu.

ELLE : Vous avez pourtant la réputation d’être craint de vos pairs …Ph.S. : Parce qu’on lit des articles de moi dans « Le Monde ». « Qu’ils me haïssent pourvu qu’ils me craignent », disaient déjà les Latins. Non, je suis tout au plus une sorte d’éminence grise.

ELLE : Ça ne vous déplaît pas !
Ph.S. : Je ne suis pas pour la transparence. Un écrivain est un agent secret qui travaille pour lui-même. D’où la nécessité d’avoir une vie très organisée, avec des identités multiples.

ELLE : Des activités secrètes ?
Ph.S. : Nage et tennis.

ELLE : Comme votre ami Godard ?
Ph.S. : Oui, il n’est pas mauvais d’ailleurs, il tient le coup, ce vieux. Solide comme un rocker. Comme Johnny Hallyday. « S’il est là depuis si longtemps c’est qu’il doit être bon », dit de lui Godard. J’aime bien Johnny Hallyday, ça s’écoute, non ?

ELLE : Quel est votre premier geste le matin ?
Ph.S. : Je travaille, après avoir pissé et pris un café. Le minimum, c’est sept heures de travail par jour. Partout. Chez moi, à Venise, ailleurs. Je n’aime que les ports. Londres, New York, Amsterdam et Venise où je vais systématiquement deux fois par an, depuis trente-cinq ans. Je ne suis pas un homme du continent. Régis Debray fait de la marche dans la montagne. Ça m’est impossible.

ELLE : Vous arrive-t-il de retourner à Bordeaux, où vous êtes né ?
Ph.S. : Parfois, j’y ai des nièces délicieuses.

ELLE : Vous avez aussi un fils dont vous ne parlez guère.
Ph.S. : C’est le privé. J’ai aussi une femme adorable, la psychanalyste Julia Kristeva. Mais je n’aime pas en parler. Il y a beaucoup de cinglés vous savez.

ELLE : Ce n’est pas terrifiant d’être marié à une psychanalyste, un peu comme de faire l’amour avec un gynécologue ?
Ph.S. : (Silence.) Je laisse résonner la phrase à vos oreilles. Ça va, nous sommes mariés depuis trente et un ans.

ELLE : Mais vous ne portez pas d’alliance…
Ph.S. : On trouvait cela tocard.

ELLE : Mais vous portez des bagues…
Ph.S. : Elles sont liées à des histoires. L’une était dans une petite boîte de nacre laissée par ma mère à sa mort. J’ai pensé devoir la porter. L’autre est une bague casanoviste.

ELLE : Vous fêtez vos anniversaires ?
Ph.S. : Oui, parce qu’on ne me les célébrait pas dans mon enfance. Quand j’étais petit, il n’y avait pas de fêtes de famille.

ELLE : Pas de famille non plus ?
Ph.S. : Une famille épatante !

ELLE : Écrire, c’est une ambition qui remonte à votre enfance ?
Ph.S. : Je suis un raté de la clarinette, si j’ose dire. J’aurais voulu être musicien, noir, et jouer dans l’orchestre de Louis Armstrong.

ELLE : Qu’aimeriez-vous qu’on dise de vous ?
Ph.S. : Excellent écrivain, c’est ça que je suis, alors ça suffira. Je ne vais pas m’excuser toute la journée de n’être ni bossu ni malheureux !

Philippe Sollers, Casanova l’admirable. Editions Plon, 1998.

Propos recueillis par Olivia de Lamberterie et Michel Palmiéri
ELLE, le 12 octobre 1998.

18 mars 2009

Remède

Classé sous Non classé — sollers @ 18:2

Des jeunes gens encagoulés pénètrent dans un lycée à Gagny. Ils cherchent quelqu’un qu’ils vont sérieusement tabasser et blesser. C’est une danse misérable avec barres de fer et couteaux. Le lendemain, en Allemagne, un jeune homme de 17 ans entre dans un collège et commence à tirer au pistolet, tuant, avant d’être abattu par la police, une quinzaine de personnes. Si ces phénomènes, notamment le dernier, se passaient aux Etats-Unis, cela nous paraîtrait presque banal. Mais la violence qui commence à éclater dans la société notamment à l’école tendrait à prouver que c’est le système social tout entier qui est touché en profondeur.

On nous parle tous les jours, en temps de crise, du malaise de la jeunesse, de son sentiment de n’avoir désormais aucun avenir, et par la même occasion, on sait bien que l’organisation de la répression et de la résignation est mal cachée par les bonnes paroles ou les pseudo-effets d’annonces contradictoires de tel ou tel ministre. Je suis jeune, j’ai l’impression que tout est bloqué pour moi, je ne crois plus un mot de ce qu’on me raconte, je sens autour de moi une atmosphère empoisonnée de conformisme et de bêtise, mon existence n’a plus aucun sens, et surtout pas celle que les différents pouvoirs prétendent lui donner.

Remède radical : les Mémoires de Claude Lanzmann, sous le titre le Lièvre de Patagonie. Ce livre, qui décrit une grande vie, est d’abord un chef-d’œuvre littéraire. Au contraire de tout ce qui se passe aujourd’hui, Lanzmann écrit : « J’aime la vie à la folie, cent vies ne me lasseraient pas. »

Philippe Sollers
Le Libé des écrivains n°8861 du jeudi 12 mars 2009.

Sollers
Dessin CATEL

13 mars 2009

Un grand vivant

Classé sous Non classé — sollers @ 21:2

 

Que penser d’un intellectuel célèbre qui commence l’énorme roman de ses Mémoires par les mots suivants : «La guillotine – plus généralement la peine capitale et les différents modes d’administration de la mort – aura été la grande affaire de ma vie»? Qu’il est, d’emblée, dans le sujet même. Qu’il a compris que la mort est un scandale, et la vraie vie aussi. Que les bourreaux, à travers le temps, se ressemblent tous, de même que les victimes. Il a 5 ou 6 ans, Lanzmann, quand la guillotine lui apparaît dans un film. Il n’en dort plus. Il ne dormira pas, non plus, au moment de la guerre d’Algérie, quand une exécution aura lieu à l’aube. La Terreur, c’est ça : «Une même lignée de bureaucrates bouchers servant sans faillir les maîtres de l’heure, ne laissant aucune chance aux inculpés, refusant de les entendre, les insultant, ordonnant les débats vers une sentence rendue avant même leur ouverture.»

L’abolition de la peine de mort et de la guillotine, en France, est récente, mais partout l’horreur continue : aux Etats-Unis, en Chine, en Irak, en Afghanistan et ailleurs. Lanzmann, parce qu’il est un grand vivant, est hanté par toutes ces scènes, ces derniers regards, ces derniers instants. «J’aime la vie à la folie, dit-il, cent vies ne me lasseraient pas.» Il s’oblige à regarder des vidéos d’égorgements islamiques : Dieu se récite au couteau et détache des têtes. Lanzmann est révulsé mais voudra voir plus loin, là où on ne voit plus rien, et, un jour, après douze ans de tribulations extravagantes, ce sera « shoah », ce chef-d’œuvre au-delà des images.

Qui a su, qui a senti, qui a compris ? Goya, sans doute, et Lanzmann a des pages de grande inspiration sur le « Tres de Mayo » et un dessin prophétique « Duel à coups de bâton ». Mais enfin, lui-même a bel et bien eu cent vies, et il les a toujours puisqu’il sait les dire.

Un livre où il y a une bonne dizaine de livres, tous éclatants de précision, de détails parlants, de portraits inoubliables. C’est Lanzmann, avec ironie et distance, parlant de sa mère explosive et embarrassante, de son père silencieux dans la Résistance. C’est Lanzmann à 18 ans, au lycée Blaise-Pascal, à Clermont-Ferrand, transportant des armes avec l’aide du Parti communiste. Il y a là une charmante Hélène de son âge, et ils s’embrassent à n’en plus finir dans les rues pour échapper à la Gestapo (les armes sont dans la valise). C’est Lanzmann toujours plus ou moins réfractaire et clandestin dans le maquis. La narration saute d’une époque à l’autre, revient, repart, art extrême du montage, avec mémoire visuelle instantanée. C’est Lanzmann à Berlin et en Israël, faisant du planeur et apprenant à piloter. C’est Lanzmann philosophe avec ses amis d’alors, notamment Deleuze qui sera le peu glorieux amant de sa sœur, Evelyne, avant que celle-ci soit séduite par Jean-Paul Sartre, et finisse de façon tragique. Tragédies, suicides, mais aussi comédies.
C’est Lanzmann étudiant déguisé en curé pour de fausses quêtes, petit voleur de livres au quartier Latin. C’est Lanzmann au bordel et, plus tard, journaliste à « France-Soir ».

Des drames, sans doute, mais aussi beaucoup de générosité et de liberté. C’est Lanzmann dans l’aventure des « Temps modernes », et ce portrait de Sartre : «Formidable machine à penser, bielles et pistons fabuleusement huilés, montant en puissance jusqu’à plein régime.»  «Les ennemis de Sartre se sont gaussés de sa laideur, de son strabisme, l’ont caricaturé en crapaud, en gnome, en créature immonde et maléfique… Je lui trouvais, moi, de la beauté, un charme puissant, j’aimais l’énergie extrême de sa démarche, son courage physique et par-dessus tout cette voix d’acier trempé, incarnation d’une intelligence sans réplique.»

Et puis, bien entendu, Beauvoir, la cohabitation avec elle, l’amour, puis l’amitié et, toujours, l’admiration. Sartre et Beauvoir : « Ils m’ont aidé à penser, je leur donnais à penser.» Les voyages épuisants avec Beauvoir, les mauvaises humeurs de Sartre, leurs angoisses, néantisantes chez lui, hurlantes et pleurantes chez elle : la vie. Une vie d’aventurier un peu fou, si l’on y pense, comme le prouve sa rocambolesque et drolatique aventure en Corée du Nord avec une infirmière sans cesse surveillée par la police totalitaire. Il est dedans il est dehors. Quand on lui demande, à New York, après la projection de « Pourquoi Israël », si sa patrie est Israël ou la France, il a cette réponse qui le résume : « Ma patrie, c’est mon film.»

Et c’est le voyage vers le soleil noir de « shoah », le film le plus antispectaculaire qu’on n’ait jamais conçu et réalisé. Dès le début, Lanzmann sait qu’il n’utilisera pas les images d’archives ni les récits des survivants. Il ne fait pas un film sur la survie mais sur la mort elle-même, celle dont personne ne revient, celle des chambres à gaz. Il va donc retrouver les rares rescapés des Sonderkommandos (commandos spéciaux) qui officiaient dans l’enfer lui-même. On connaît leurs noms : l’extraordinaire Filip Müller, ou encore, séquence centrale, Abraham Bomba, le coiffeur de Treblinka. Et voici les cercles infernaux : Birkenau, Belzec, Sobibor, Treblinka, Maïdanek.

Non pas un film sur l’horrible routine concentrationnaire, mais sur la mécanique de l’extermination. Pour cela, il faut retrouver aussi les tueurs nazis, les identifier, les pister, et surtout les faire parler avec caméra dissimulée et ruses diverses. Douze ans de cavales et de recherches, donc, avec des moments de désespoir lorsque l’argent manque et qu’il comprend que personne ne réalise vraiment ce à quoi il veut aboutir. Il est aux Etats-Unis pour trouver un financement, et la question qu’on lui pose est : « What is your message ?» Pas le moindre message d’espoir, de consolation, de rédemption ? Non. Du coup, précise Lanzmann, « il n’y a pas un dollar américain dans le budget de « Shoah » ».

Voilà la grande démonstration : les humains, pour fuir la mort, ont besoin d’images, ils veulent vivre dans des images et dans des faux films, ils font tout pour ne pas savoir l’extrême (3.000 personnes étouffées ensemble, hommes, femmes, enfants). « Shoah » (comme « Sobibor », autre chef-d’œuvre) montre bel et bien l’impensable et l’irrespirable. On commémore pour éviter la mort, on vit sa petite vie de devoir de mémoire, on institue l’oubli, on ne veut pas que le mal existe en soi et pour soi. Révélatrices sont les réactions de fuite ou d’effroi religieux que Lanzmann rencontre (le rabbin Sirat, le cardinal Lustiger…). Non, le mal n’est pas « banal », il est absolu, et c’est pourquoi l’oeuvre et la grande vie de Lanzmann sont des événements métaphysiques. Il a imposé au tourbillon du spectacle sa technique obstinée de questionneur. « À Birkenau, rappelle-t-il, les lièvres se glissaient sous les barbelés pendant qu’avait lieu l’épouvantable massacre. » Longtemps après, en Patagonie, Lanzmann voit soudain un lièvre dans les phares de sa voiture. Il a 70 ans, mais il écrit que, comme à 20 ans, tout son être s’est mis à bondir d’une « joie sauvage ». Son livre, d’un bout à l’autre, dit cette joie.

Claude Lanzmann, Le Lièvre de Patagonie, Gallimard, 560 p., 25 euros.

Claude Lanzmann est né le 27 novembre 1925 à Bois-Colombes. Il entre dans la Résistance et combat en Auvergne pendant la guerre. Il rencontre Sartre et Beauvoir en 1952. Il devient leur ami et entre aux « Temps modernes », dont il est le directeur. Il est l’auteur de plusieurs films dont « Pourquoi Israël » (1972), « Shoah » (1985), « Tsahal » (1994).

Philippe Sollers
Le Nouvel observateur n°2313 du 5 mars 2009.

 

6 mars 2009

Un individu c’est un livre, un roman.

Classé sous Non classé — sollers @ 13:2

Paris, le 6 mars 1989 

Cher Jean-Jacques Brochier,


Vous me demandez une réflexion sur l’individualisme, mais je suis incapable, ces jours-ci, de penser à autre chose qu’à l’incroyable tragi-comédie qui se déroule sous nos yeux à propos de Salman Rushdie et de ses Versets sataniques. Nous avons déjà tout vu : l’hypocrisie ou la lâcheté des États ; les états d’âme et les lenteurs soucieuses des éditeurs ; la sainte-alliance des clergés (« fais-moi disparaître cet ignoble film sur Jésus, et je te brûle cette saleté de bouquin sur Mahomet ») ; les émeutes, les morts, le vociférations, les appels publics à l’assassinat ; les cynisme pratiques des russes ; l’ombre portée des contrats (six cent millions de francs pour Alsthom, trois millions de dollars pour tuer un auteur anglais) ; bref la spirale brutale d’une régression générale telle qu’elle éclaire, sans pitié ; l’Obscur où nous sommes maintenant plongés.L’individu ? Mais oui, aujourd’hui, c’est cet écrivain dont la photographie flambe un peu partout sur la planète, dont le nom s’étale sur des pancartes fièrement brandies par des fillettes : « We want to kill Rushdie ! ». C’est cet homme seul, traqué et terré, pour lequel un cardinal français qu’on croyait plus émotif n’a pas eu un mot de pitié. Ledit cardinal se voit-il contemporain du Dieu qu’il adore, apprenant qu’on le crucifie quelque part en banlieue et murmurant, tout en se lavant les mains : « C’est regrettable, mais il a dû blasphémer » ? Peu importe, la grande peur des non-pensants est là, nous dormions un peu, il faut l’avouer, nous ne les prenions pas au sérieux, nous étions à peu près sûrs de notre Raison, nous préférions même ironiser sur elle, après tout les Lumières sont bien limitées, nos penseurs sophistiqués nous en ont montré le simplisme à côté de l’inconscient, de la déconstruction, de l’épistémé, de la structure, de la réévaluation du sacré ou du retour au Talmud (Sartre compris). Nous pouvions, n’est-ce pas, nous payer ce luxe.

Les historiens de l’avenir seront devant cette énigme : pourquoi le gros symptôme de la fin du vingtième siècle a-t-il été cette marée noire de Dieu, ce retour de ses inquisiteurs et de ses agités sur fond de marchandise déchaînée ? Et pourquoi ce symptôme a-t-il pris la forme d’un écrivain, d’un roman ? Pas d’une philosophie, ni d’une thèse révolutionnaire, ni d’une découverte scientifique (la terre tourne, la plus-value est le secret économique du capital, les bébés ont déjà une sexualité), non : d’un ouvrage de fiction, d’une rêverie subjective. Mais justement : c’est l’individu qu’il s’agit désormais de nier, dans son langage même, et pour cela le contrôler où l’exténuation de la littérature s’impose. Après tout, ce cinglé d’imam et ses partenaires commerciaux et spirituels pourraient demander l’interdiction de l’athéisme sur tous les écrans du monde. Non : un livre, un roman. Voulez-vous savoir ce qu’ils ressentent ? Qu’un individu c’est un livre, un roman. Un tel « objet » échappe, il se passe de un à un. C’est pourquoi un écrivain, même s’il tente parfois de le cacher ou de se le dissimuler, est avant tout seul, comme chacun. Il désigne cette solitude qui, en son fond, est verbale. Je ne suis pas près d’oublier ce dialogue que j’ai eu un jour avec un homme politique aussi sympathique que progressiste : « Vous écrivez vous-même vos livres ? » — « Mais oui », — « Sans suggestions, corrections de personne ? » — « Non ». — « Eh bien, ça ne manque pas de souffle ! » Sic. Autrement dit : « Vous êtes seul ? » — « Oui » — « Vous ne vous sentez pas collectif  ? » — « Non » — « Ça alors ! » Étonnement de la politique elle-même – comme de la religion – que quelque chose puisse se faire en dehors de l’interdépendance, de l’interrelation, de l’âme universelle, envers obligatoire de la marchandise universelle. Il y a dix ans, le dialogue aurait été : « Votre roman est bien l’illustration de telle ou telle théorie ? » — « Non » — « Mais si » — « Mais non » — « Taisez-vous, je vais vous démontrer le contraire. » Nous n’en sommes plus là.

Voici revenus le Bien et le Mal. « La littérature et le mal », disait Georges Bataille, et cette intuition de génie paraissait un peu dépassée, romantique. La littérature en Diable ? En Diable parce que purement individuelle ? Comme le sexe ? Nous y voici. Dieu, c’est bien connu, c’est le sexe mis en commun, nié en commun, et qui doit le rester, quoi qu’il arrive. Le mot de Philip Roth, cité par Rushdie, est très profond : « Je m’aperçus tout à coup que ces gens ne me contestaient pas, mais qu’ils me haïssaient. » Ce mot aurait pu être aussi bien de Thomas Bernhard, seul dans son Autriche planétaire. « Plutôt Dieu qu’un écrivain ! » Voilà ce que nous avons à entendre, et c’est autre chose de plus aigu et de plus étrange que « Plutôt Hitler que le Front populaire ! ».

1984 est loin, 1989 est plus prometteur. On commémore beaucoup, mais la présence de Big Brother n’a jamais été plus sensible. Il change de visage, d’accent et de langue, Big Brother ; il parle de race, de peuple, de science, de profit – mais son discours le plus énergique est toujours Dieu, toujours et encore, sans cesse. Il vient de nous apprendre brusquement ce que nous savions déjà et que nous avions décidé d’oublier -, tant cette vérité est gênante. Ce qu’il déteste par-dessus tout, Big Brother, c’est qu’un individu soit incalculable, instable, varié, irréductible comme la littérature même. Et qu’un livre, parfois, le manifeste en plein jour.

Philippe Sollers
Magazine littéraire
(L’individualisme)  n°264, avril 1989.

http://www.wikio.fr

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