SOLLERS Philippe Blog

10 novembre 2013

« Élever ses pensées »

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Vous allumez, un soir d’été, la télévision française de service public. On doit vous parler de Louis XIV, de Versailles, et il y aura même, ensuite, un film sur Louis XV. Vous êtes édifié : de fausses naïades se trémoussent devant des fontaines, des comédiens en perruque pérorent, on boit un coup dans le château comme au bistrot, des intermittents du spectacle véhiculent dans tous les sens des chaises à porteurs, des acteurs défilent pour ne rien dire, un académicien best-seller, très en forme, bénit ce cirque. Vous êtes au cœur de la vulgarité française d’aujourd’hui.

Un magazine populiste titrait récemment : « L’homme qui a ruiné la France». Vous ne le saviez pas ? Eh bien, c’est Louis XIV. Quant à Louis XV, c’était une sorte de DSK de l’époque, en plus ramollo. Inutile de dire que Versailles, à partir de ces plaisanteries coûteuses, devient invisible, et n’attend plus que l’installation de déchets d’art contemporain pour amuser les enfants. Le parc, les jardins? Vous n’y pensez pas, aucun intérêt. Un certain Le Nôtre? Qui est-il? On ne sait pas.

Il est stupéfiant que le grand roi des jardins français, André Le Nôtre (1613-1700), n’ait pas eu droit jusqu’ici à une biographie. Mieux vaut tard que jamais, et, enfin, la voici. Commençons par sa mort, le 15 septembre 1700, et le rare hommage que lui rend Saint-Simon l’implacable : « Le Nôtre mourut après avoir vécu quatre-vingt-huit ans dans une santé parfaite, sa tête et toute la justesse de sa capacité; illustre pour avoir donné le premier les divers dessins de ces beaux jardins qui décorent la France. [...] Il avait une probité, une exactitude et une droiture qui le faisait estimer et aimer de tout le monde. [...] Il fut toujours désintéressé. [...] Il travaillait pour les particuliers comme pour le roi, et avec la même application, ne cherchait qu’à aider la nature, et à réduire le vrai beau aux moins de frais qu’il pouvait. Il avait une naïveté et une vérité charmante. Le pape pria le roi de le lui prêter pour quelques mois ; en entrant dans la chambre du pape, au lieu de se mettre à genoux, il courut à lui : « Eh ! bonjour, lui dit-il, mon révérend père, en lui sautant au col, et l’embrassant et le baisant des deux côtés ; eh ! que vous avez bon visage, et que je suis aise de vous voir en si bonne santé ! » »

Ça n’a l’air de rien, mais pour l’époque, et encore aujourd’hui, c’est énorme. Ce fils de jardinier, né aux Tuileries et mort aux Tuileries, est partout chez lui. Il est modeste, effacé, mais il sait que le pouvoir n’est rien si on ne sait pas orchestrer la nature. Il embrasse le pape, le roi, monte au-dessus d’eux, dans la géométrie et les arbres. Il est protégé par Colbert et Louvois, son coup d’œil et son esprit sont indispensables. Louis XIV l’aime de façon troublante, lui parle en tête à tête, le nomme contrôleur général des bâtiments, habite chez lui, respire chez lui, se prend pour un dieu grâce à lui. Sans le soleil réfléchi et canalisé, vaste, ombragé, mathématique, charmé, pas d’Apollon dans les clairières ou la galerie des Glaces. Le roi est ravi, le pape, nullement choqué, est ravi.

Tout le monde veut Le Nôtre : il est à Saint-Cloud, Fontainebleau, Chantilly, et, surtout, chez Fouquet, à Vaux-le-Vicomte. Louis XIV est furieusement jaloux des fêtes et des dépenses de Fouquet ? Tant mieux, ce sera Versailles, et, en 1664, Les Plaisirs de l’Île enchantée. Là, c’est une folie et une féerie d’une semaine, avec des faunes dans les branches donnant des concerts de musique. Le Nôtre est jardinier, architecte, hydraulicien, metteur en scène, il travaille du matin au soir, c’est une armée à lui seul. Les acteurs du temps s’appellent, excusez du peu, Poussin, Bernin, La Fontaine, Molière, Delalande, Lully, Sévigné.

La planète, pour Le Nôtre, est une île enchantée, gouvernée par la raison, nouveau miracle grec. Il faut des perspectives, des angles, des bassins, des échappées. L’intense variété des fleurs est musicalement prévue : tulipes, anémones, jonquilles, iris, jacinthes, pivoines, avec, en contrepoint, des arbrisseaux, chèvrefeuilles, romarin, lilas, rosiers, giroflées. À Versailles, rêve incessant, il faut s’occuper de tout. Le roi se mêle des moindres détails, il rectifie, accentue, fait la gueule, exige un peu « d’enfance », approuve, dépense sans compter. Voyez ces axes, ces terrasses, ces canaux, ces réservoirs, ces machines, ces pièces d’eau, ces parterres, ces bosquets. Le Nôtre, dans un de ses rares propos, appelle ça « élever ses pensées ». Vous ne vous en doutiez pas, mais la nature pense et il suffit de la dégager, de l’aider. On travaille ici pour les siècles : Apollon réfléchit et observe, il se promène, invisible, dans son royaume. À son retour d’Italie, avec une rare audace, Le Nôtre demande à visiter Fouquet, emprisonné à Pignerol, légende vivante, «soleil offusqué» (Morand). Louis XIV laisse faire : Le Nôtre est fidèle en amitié. On ne sait rien de cette conversation qui mériterait un livre. Vaux-le-Vicomte en prison, on croit rêver.

Il s’affaiblit, Le Nôtre, il est content d’être décoré par le roi de l’ordre de Saint-Michel, il lègue ses collections à Louis XIV, et finit par s’éteindre, à 4 heures du matin, dans sa chambre de sa maison des Tuileries, au deuxième étage. Son père était jardinier aux Tuileries, le jardin est à lui. On l’enterre àSaint-Germain-l’Auxerrois, puis à Saint-Roch. Comme il fallait s’y attendre, sa tombe est violée, et ses restes dispersés pendant la Terreur, en 1793. Il a droit à une plaque commémorative, pendant que des foules de touristes du monde entier viennent se balader dans son œuvre. Le duc de Saint-Simon, lui non plus, n’a pas pu se reposer tranquille, lui qui avait fait enchaîner son cercueil à celui de sa femme, dans son château dévasté. Ses « Mémoires » sont plus vivants que jamais, et Proust les a lus à la loupe. Le Nôtre, ou le temps retrouvé. Finalement, c’est Colbert qui a trouvé, à son sujet, les mots les plus justes, dans une lettre adressée à ce roi des jardins, le 2 août 1679 : « Vous avez raison de dire que le génie et le bon goût viennent de Dieu et qu’il est très difficile de les donner aux hommes. »

 Patricia Bouchenot-Déchin, André Le Nôtre, Editions Fayard, 2013.

 Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2550, 19 septembre 2013.

 

 

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14 juillet 2013

Lourdeur du cinématographe

Classé sous Non classé — sollers @ 22:2

Où en êtes-vous avec le cinéma ?
Je n’y vais plus. J’ai toujours eu un rapport extrêmement distant, occasionnel, avec le cinéma. Je suis un peu agoraphobe. M’asseoir dans une salle et regarder quelque chose avec d’autres personnes, ça provoque chez moi un sentiment d’oppression qui fait que je m’y déplace rarement. Sauf pour une projection privée, qui peut prendre des proportions effroyables, parce que quand on est presque seul, avec un son hurlant comme aime faire Godard… Il m’avait convoqué pour Film Socialisme et ça faisait tellement de bruit que je me suis éclipsé avant la fin. Le cinéma pour moi c’est trop une contrainte collective. Je suis effaré devant le surinvestissement du cinéma, ça a pris de telles proportions dans la vie de mes contemporains…

Vous n’avez jamais vraiment aimé ça, au fond…
Ce qui me dérange le plus, c’est l’image. Je crois que là on tombe sur un formatage très ancien, qui consiste à confondre la peinture avec l’image. Problème que Godard a rencontré sans arrêt. (Il l’imite) « Et alors la peinture ? Ça vous dit quoi la peinture ? » Le fait de tout mettre sous la coupe de l’image, les acteurs, tout, là je m’ennuie très vite parce que je comprends immédiatement de quoi il s’agit. Il faut que vous lisiez le livre de Jacques de Saint Victor, qui s’appelle Un Pouvoir invisible, c’est sur la Mafia, c’est magnifique. La Mafia à son stade actuel, c’est-à-dire planétaire. Quel a été le premier geste de la Mafia aux États-Unis d’Amérique ? Bien entendu d’investir Hollywood, le divertissement, le cinématographe. Il y a eu ce coup de génie : la Mafia a compris que le personnel humain, en général, allait rentrer dans ce tourbillon, le cinéma – et nous y sommes, ce n’est pas moi qui ai inventé le concept de société du spectacle. Et là je résiste, parce que ça me paraît contradictoire avec ce que je fais et mon amour pour la peinture. Donc la plupart du temps, je m’ennuie.

À propos d’Hollywood, nous revient en tête votre rencontre avec Kirk Douglas. Lors d’une émission d’Apostrophes où il se trouvait aussi, il disait adorer la France, Paris, et en particulier le pont Alexandre III. Vous lui aviez répondu : « Mais tu sais que le tsar Alexandre III était l’un des plus antisémites… » Et Kirk Douglas de dire : « Ah bon… il va falloir revoir ma position sur ce pont alors »…
(rires) Je ne me souvenais pas précisément de cette anecdote. Kirk Douglas était lié à Gallimard, qui avait voulu que l’on se voie. Alors on avait dîné ensemble, on s’était marrés, du coup il pensait le plus grand bien de moi sans jamais avoir ouvert un de mes livres. Il avait écrit des mémoires. Dans ces mémoires, il disait qu’il regretterait toujours une chose, c’est qu’après avoir fait l’amour avec une femme, il ne puisse pas se retrouver immédiatement à une table à jouer aux cartes avec des copains. Chose qui se laisse penser quand même ! C’est un type absolument charmant.

C’est votre acteur préféré ?
Mon number one absolu, c’est Cary Grant… Mais pour les cinéastes, c’est Hitchcock. Il n’y a rien à faire, c’est comme ça. Pour moi, il n’y a qu’un cinéaste. Hitchcock, je peux revoir ses films dix fois, cinquante fois, avec la même attention et le même frémissement. À part lui, personne. C’est un génie absolument supérieur, qui a emprunté le cinéma pour faire quelque chose avec le temps. Ce qu’on appelle suspens est une façon de faire exister concrètement l’être-là, la présence absolument précaire et extraordinaire d’une vie humaine dans les vagues du temps… Hitchcock, c’est un métaphysicien. C’est ça qui m’intéresse, c’est la métaphysique au cinéma. Hitchcock est catholique, anglais. Récemment, dans le Wall Street Journal, j’ai lu une déclaration invraisemblable d’un jésuite de Washington, de l’université jésuite de Washington. Il répondait à un article qui présentait Hitchcock comme absolument pas religieux. Il disait : « Ce n’est pas vrai. J’avais 22 ans à l’époque, j’allais toutes les semaines, le samedi, chez Hitchcock avec un autre jésuite. Je lui disais : « Alors monsieur Hitchcock, est-ce que vous avez vu quelque chose d’intéressant au cinéma ces temps-ci ? » Lui répondait : « Au cinéma ? Vous plaisantez ! C’est pour les robots maintenant. Allons à la messe ! » » Et Hitchcock disait la messe à l’ancienne ! C’est-à-dire en répondant en latin. Et il pleurait. Avec sa femme, Alma, ils se faisaient dire la messe chez eux. Et le jésuite, assez fin, finit son article du Wall Street en disant : « Hitchcock a réussi à faire croire à l’extérieur quelque chose de complètement diffèrent de ce qui se passe à l’intérieur, c’est du pur Hitchcock. » Catholique bien sûr… J’ai vu plein de très bons films, de « grands cinéastes » comme on dit, mais Hitchcock c’est une pénétration tellement innocente de la criminalité que c’est complètement déroutant. C’est la fameuse phrase de Truffaut qui ne sait pas quoi en faire. Truffaut dit à un moment donné : « Mais enfin monsieur Hitchcock, ce sentiment de culpabilité dans tous vos films… Est-ce que ce n’est pas dû à votre éducation catholique ? » Et Hitchcock répond : « Comment pouvez vous me dire ça, je décris toujours un innocent dans un monde coupable. » Et là il faut s’arrêter : qu’est-ce que c’est qu’un innocent dans un monde coupable ? C’est christique, bien entendu, c’est monsieur Kaplan dans North by Northwest, par exemple, et là vous êtes pris, vous pouvez revoir mille fois l’avion, la course dans le champ de maïs. Et puis les femmes ! Une actrice devient tout à fait autre chose qu’une actrice. Comme aucun autre cinéaste, Hitchcock saisit l’hystérie dans ses moindres détails ; il fait surgir la psychose narcissique. Tippi Hedren… Les Oiseaux, Kim Novak avec Vertigo. Je n’ai pas de souvenir plus fort de mise en situation de la substance féminine, ça n’existe absolument pas chez les autres.

À l’inverse, vous avez un rapport compliqué avec Godard. Dans « Portrait de femmes », vous écrivez : « Il remplace l’élément féminin par la couleur. » Comment il s’en tire, Godard ?
Eh bien, il bute. D’abord faisons un peu d’histoire. Méditerranée de Jean-Daniel Pollet, dont on va parler à un moment ou à un autre, est contemporain du Mépris. Godard l’a beaucoup aimé. Je pense que le travail sur la couleur dans ces deux films est absolument magnifique. La grande différence, c’est que, avec le temps, Brigitte Bardot, ça ne marche pas, ça ne marche plus. C’est un très grand questionneur de la chose fondamentale, Godard, cette histoire de mettre des sons en rapport avec les images. Il s’en sort un peu dans Le Mépris, il s’en sort mieux dans JLG/JLG, qui est un des films de lui que je préfère. Un piano est un piano, une partition est une partition et de l’eau de l’eau, la chose même. Mais il est clair qu’il vient buter sur la peinture. Alors il se sert de la musique d’une façon qui, à mon avis, n’est pas satisfaisante. Alors que dans Méditerranée de Pollet, il suffit que la paysanne grecque se regardant dans un miroir reboutonne son tablier bleu, bouton par bouton, et c’est la poésie même, c’est Pollet, c’est rare. Lui, il y est arrivé. Je n’ai jamais vu une corrida aussi bien comprise. Dans le mouvement et dans la couleur, le sang… Il y a également ce qu’il a fait sur les pêcheurs, les poissons. Je n’ai jamais vu de poissons comme ça. Je n’ai jamais vu non plus un grand brûlé par la lèpre, nu, dire, comme dans L’Ordre, depuis son corps complètement défiguré, la vérité. C’est une sensibilité extrême, Pollet. On était amis. Il est arrivé avec ses rushs de Méditerranée tournés un peu partout, mais il ne savait pas quoi en faire ! Alors j’ai écrit le texte du film et participé au montage.

Le texte n’est pas lu par vous…
Il n’en a jamais été question. Mais le texte est de moi, et le montage, pour une part. J’ai eu l’impression à ce moment-là de faire quelque chose de passionnant. Pour Méditerranée, Pollet était dans un état d’hallucination considérable. Toutes les images qu’il a rapportées sont extraordinaires, Palmyre, l’orange… L’orange, je me disais tout le temps qu’il fallait qu’elle revienne… le fruit, le paradis. Du coup elle triomphe : c’est le triomphe de la couleur. Quand on arrive à convoquer presque les cinq sens à la fois, c’est gagné.

Pollet voulait filmer votre roman « Les Folies françaises ». Ça aurait donné quoi ?Impossible à faire, parce qu’il faut une actrice française, or il n’y en a pas. Ça ne pouvait pas avoir lieu, mais ça touchait beaucoup Pollet…

Il y est question crûment d’un inceste père-fille…
Oui monsieur, mais sans drame… Alors que vous savez que c’est un crime puni par la loi (rires), et que c’est le fondement de toutes les tragédies. Casanova m’a toujours fait rire quand il dit qu’il n’a jamais compris comment l’inceste était devenu un objet tragique. Il y a des passages ahurissants dans Casanova où on assiste très tranquillement à l’inceste avec la fille. Non, le film n’est pas faisable, il faudrait un couple de génie, des corps, ou du moins un corps français, vous avez ça en magasin ? Un corps français, ça n’existe pas au cinéma. Je préfère dix mille fois revoir Glenn Close en train de se démaquiller à la fin des Liaisons dangereuses. Ça, c’est une femme.

Il y a tout de même un cinéaste non catholique, chez qui on trouve des personnages de femmes extraordinaires, c’est Dreyer…
C’est vrai, un film de lui m’a beaucoup impressionné, c’est Gertrud. Oui. J’ai été très ému par Gertrud. Il n’y a que des gens qui parlent. C’est très fort, sauf que c’est du noir et blanc et là encore on est dans un film où l’hypothèse religieuse est massive. De toute façon, nous sommes chez les morts-vivants quoiqu’il arrive. Ah, le protestantisme… (rires)

Dans les années 60 ou 70, il y a quelques transgressions au cinéma : Oshima, Fassbinder, Pasolini ne vous intéressent pas?
L’Empire des sens, oui, on reçoit ça en pleine figure, c’est évident, mais bon… Fassbinder c’est encore autre chose. J’ai publié un livre de Jean-Jacques Schuhl, Ingrid Caven, actrice de Fassbinder, laquelle dans l’existence est tout à fait adorable. Je dis bien dans l’existence ! Si j’étais cinéaste, j’en ferais absolument tout autre chose que ce que Fassbinder en a fait au cinéma. Donc non, trop long, trop lourd pour moi.

 Salò, trop lourd aussi ?
Ah j’ai du mal à le dire, je suis au générique de Salò. C’était un petit hommage de la part de Pasolini, j’étais très flatté, il y a des réussites indubitables, par pans entiers, chez Pasolini. Mais c’est lourd, c’est harnaché disons, ce n’est pas la chose même, directe. L’orange en tant que telle, le tablier en tant que tel, le couloir en tant que tel, le haut-fourneau en tant que tel, monté d’une certaine façon, c’est-à-dire la chose même. D’ailleurs Pollet a fini avec Ponge. Et quand je dis que Godard s’en tire par la couleur avec l’expérience. Tout ça est très bien fait, Anna Karina, c’est l’époque… La Chinoise, pareil, je devais jouer, et c’est Jeanson finalement qui a pris ma place. Mais il y a un entretien qui n’a jamais été diffusé à la télévision c’est l’entretien que j’ai eu avec Godard sur Je vous salue Marie, c’est un truc totalement inconnu, filmé par Jean-Paul Fargier : Sollers – Godard : l’entretien. Godard déballe les choses très justement. « Toi tu ris tout le temps, dit-il, alors que moi je pleure tout le temps. » C’est une passe d’armes amusante à deux caméras.

Il y a eu d’autres propositions de cinéma ? Pour jouer, écrire ?
Oui, oui, il y en a eu… Ce qui m’a le plus impressionné : je publie Femmes, ce gros truc qui a eu beaucoup de succès, et des tas de metteurs en scène ont voulu le filmer. Tous, sans exception, pensaient que le narrateur devait être comme dans ce film de Truffaut, L’homme qui aimait les femmes… Ils me proposaient tous une refonte du bouquin, à savoir que le type mourait – décidément le cinéma est fort – et il revoyait sa vie. Alors je disais simplement : « Excusez-moi mais ce n’est pas du tout ça. »

 Le cinéaste catalan Albert Serra avait le projet de vous faire jouer Louis XIV, à partir du texte de Saint-Simon…
C’est trop, c’est beaucoup trop. Et puis Saint-Simon est plus intéressant que Louis XIV. Ça n’a pas pris une ride. Louis XIII à la limite m’intéresserait davantage à cause des mousquetaires… Dans Alexandre Dumas, il y a ce moment étonnant où les mousquetaires tuent sept gardes du Cardinal dans la semaine. Ils sont convoqués, on réveille Louis XIII : « Sire, pardon de vous réveiller mais… » Et Louis XIII dit cette phrase que je trouve sublime: « Je ne dors jamais. Tout au plus, je rêve. » Alors là : je me vois, oui ! Et Louis XIII commence à dire : « Messieurs ! Sept gardes tués cette semaine. Le Cardinal va être furieux… Sept c’est beaucoup trop, c’est trop. Si ça continue comme ça je vais être obligé d’appliquer les édits contre le duel, dans toute leur rigueur. Deux ou trois… Je ne dis pas, mais sept ! » Louis XIV aujourd’hui vous voyez un peu : « L’État c’est Moi. » Et je suis pour le mariage pour tous ! Etc. ! Et pour la Procréation Médicalement Assistée, et même la Gestation Pour Autrui, que j’ai beaucoup pratiquée avec mes bâtards ! (rires)

On vous a reproché d’écrire des romans qui n’en sont pas parce qu’ils ne sont pas adaptables au cinéma.
Eh oui, et ça c’est tragique. Un livre, ce n’est pas un film. D’abord parce que ça s’entend avant de se voir et que plus ça s’entend, mieux ça se voit. Et si on ne comprend pas ça, on est sourd. La plupart des films me donnent l’impression d’une surdité profonde. Un livre ça s’entend, c’est l’oreille. On est ici chez Gallimard, je reçois à peu près dix manuscrits par semaine. Je vois tout de suite s’il y a une voix ou pas. C’est très vite vu, il suffit d’un paragraphe. Comme au Conservatoire, si la personne accroche un peu le si bémol. C’est une histoire de corps encore une fois, si vous déclenchez l’écoute, vous avez aussi le corps qui vient, c’est l’épiphanie au sens joycien, c’est-à-dire j’entends quelque chose et je vois ! Mais on vit dans une civilisation scotchée à l’image avec déperdition des autres sens, et la vue elle-même ne devient plus qu’un réceptacle.

Vous avez publié il y a quelques années « L’Œil du prince » de Thomas Ravier, dans lequel l’auteur, qui se présente comme un défroqué de la cinéphilie, sauve, outre Hitchcock, deux cinéastes français : Renoir et Bresson. Pour vous, pourraient-ils être raccrochés au wagon Hitchcock ?
Non, absolument pas. Pas de femmes… Kubrick ça oui, c’est autre chose, c’est plus inquiétant, Eyes Wide Shut. Ce qui m’intéresse c’est toujours la même chose : la mise en situation d’un innocent qui ne comprend rien à la perversion. Donc là, avec Hitchcock ou Kubrick, c’est quand même du grand art. Il y a aussi quelqu’un qui m’a amusé, c’est Buñuel. Oui Buñuel est là, il fait tout ce qu’il faut pour essayer de pénétrer dans la chose que je viens d’évoquer, mais il s’en tient trop au mensonge. Il y a quelque chose qui n’est pas saisi. Quoique… ma plus grande émotion au cinéma, c’est quand même Un Chien andalou, parce que là c’est difficile de faire mieux avec la lune et l’œil. L’Age d’or est moins bon quoique intéressant.

Lacan a dit que « Él » de Buñuel était la description admirable d’un paranoïaque.
C’est vrai, mais ça c’est du côté masculin. Et ce n’est pas Catherine Deneuve, quand elle ouvre ses volets dans Tristana, qui va m’impressionner. Mais du côté masculin, oui, Él, bien sûr. Vous connaissez cette histoire ? Buñuel arrive à New York et est invité à déjeuner par Cukor. Ah, Cukor, celui-là ! Dans son film The Women, pas un homme, que des femmes. Que c’est intéressant, moi je trouve qu’il est très fort. Bref, Buñuel arrive à New York et toutes les huiles du cinématographe sont là, Billy Wilder… et Hitchcock ! On demande à Hitchcock ce qu’il pense de Buñuel, alors il dit une chose très modeste, très simple, il dit : «Après moi, c’est lui»…

Finalement, vous êtes l’une des rares figures intellectuelles françaises contemporaines à ne pas vous être intéressé véritablement au cinéma, à l’inverse de Deleuze, Rancière, Badiou, Barthes…
Ah les écrivains et le cinéma… Voyez Fitzgerald à Hollywood, le pauvre… Et si on se transporte en France : les écrivains qui font du cinéma, je ne vous dis pas… Ils veulent tous faire du cinéma à un moment ou à un autre. C’est une tangente, oui, mais pour toucher quoi ? Il y a des films de Robbe-Grillet dont certains ne sont même pas sortis. Houellebecq… Passons. Donc, entre écrivains et cinéastes ça ne va pas, c’est d’une violence extrême dans les deux sens.

C’est quoi cette violence ?
Le cinéma est violemment puritain, y compris dans ses formes pornographiques. Au cinéma, le refoulement sexuel est extraordinairement fort. Y compris quand vous faites toutes sortes d’acrobaties au premier plan. La littérature, même si elle est violente, n’est pas comme ça, elle est distanciée, parce qu’il y a tout un jeu avec les nuances. Donc le cinéma est soit très lourd, soit à la limite du grotesque, me semble-t-il. Citez-moi un écrivain qui se soit bien débrouillé avec le cinéma, je ne vois pas.

Pasolini, Duras…
(terrifié) Ahhhh ! ! ! ! Ahhh ! (Rires) La sorcière est là, non non… ! Elle me poursuit au-delà de la tombe ! Au secours !

Aujourd’hui, beaucoup d’écrivains importent le cinéma dans la littérature.
Ah pas chez Gallimard, il n’y a que des gens extraordinairement différents ! Le Clézio s’est-il mêlé de cinématographe ? Je ne pense pas. Patrick Modiano s’en est-il mêlé ? On l’a beaucoup adapté, oui. Vous avez certes mon ami le révérend Quignard… Le révérend Quignard, en effet… Il écrit des romans en pensant au cinéma, vous avez des détails, le montage est cinématographique, ça se voit tout de suite. C’est écrit en français, mais quand vous tournez les pages, vous voyez tout le temps Isabelle Huppert traverser la page ! Et vous tournez trois pages, c’est toujours Isabelle Huppert qui est là, perdue dans la campagne, et qui trouve une grange avec une vitre cassée ! (Rires) Se mettre dans la position d’écrire comme si on allait faire un film, eh bien, on n’a qu’à faire un script ! Céline au cinéma, ce n’est pas possible. Qu’est-ce que l’infilmable ? Ah, voilà une bonne question. L’infilmable. C’est tout ce qui relève de l’intime. Mal compris en général, forcé, émotivement mal transcrit. L’intime hein, l’intime radical, l’âme si vous voulez.

Là, vous donnez raison aux positions théoriques de Lanzmann.
Alors… Claude. J’ai eu suffisamment de difficultés avec lui au moment de Jan Karski de Yannick Haenel, finalement il m’a pardonné sans me pardonner… Attention ! Attention ! Mine antipersonnelle !… Il est merveilleux Lanzmann ; il a du génie, et il a fait cet énorme film sur lequel je me suis beaucoup exprimé. Il faut voir ça en projection privée, avec Lanzmann qui parcourt la salle pour voir si on est bien attentif, c’est à mourir de rire, je l’adore. Par exemple les oies dans Sobibor, c’est formidable. C’est génial, c’est le cinéma contre le cinéma.

À partir de l’infilmable ?
Absolument. De l’infilmable, de la métaphysique. Personne n’est moins religieux que Lanzmann, ce n’est pas du tout son truc. Non c’est génial ! Ne me réembrouillez pas avec Lanzmann ! (Il l’imite avec une grosse voix rocailleuse) : « Allô… Allô…Tu me remets… » Jamais il ne dirait : « Comment vas-tu ? » Je l’entends encore, il n’était pas content d’un type du Monde, il disait : « Tu sais j’ai toujours un revolver sur moi… je vais aller le descendre » Et moi : « Mais non, mais non… »

Philippe Sollers
Propos recueillis par Thierry Lounas et Jean Narboni
Sofilm, Mars 2013

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2 juillet 2013

Juin : Au lecteur féroce

Classé sous Non classé — sollers @ 13:2

Le Point.fr, 14 Juin 2013.

Inquisition :
Vous êtes américain, et vous apprenez que Big Brother Obama vous surveille. Vous êtes listé, écouté, enregistré, radiographié par la NSA, National Security Agency, surnommée, à cause de son opacité, « No Such Agency », « l’agence qui n’existe pas ». Un type étonnant, Edward Snowden, vient de faire défection dans ce trou noir, trahison très gênante pour les services de renseignements électroniques. Mais le plus stupéfiant est qu’il est allé se réfugier à Hongkong, pour disparaître ensuite en Chine. Cet homme, qui en sait beaucoup trop, ancien de la CIA, après être passé par la guerre en Irak, dit des choses de ce genre, à propos des États-Unis : « Je ne veux pas vivre dans une société qui fait ce genre de choses. Je ne veux pas vivre dans un monde où tout ce que je fais et dis est enregistré. » Bonne chance en Chine, Snowden ! Si vous restez vivant, envoyez-moi une carte postale ! Je ne le dirai à personne, c’est promis.

Passion :
On imagine ce que Hitchcock aurait tiré de toute cette histoire, et de la cavale de Snowden à Hongkong. James Stewart aurait été parfait dans le rôle. Plus je revois les films de Hitchcock, plus ils me semblent beaux, intenses, irréfutables. Comment faire mieux que le martyre éblouissant de Tippi Hedren dans Les oiseaux ? Renseignez-vous sur le très bizarre Monsieur Hitchcock en lisant le n° 123 de la revue L’Infini. Un jésuite américain raconte ses visites à Hitchcock à la fin de sa vie. Ce dernier ne s’intéresse plus au cinéma, désormais envahi de « robots », dit-il. Mieux : il demande à deux jésuites de célébrer la messe chez lui. Il y assiste avec sa femme, Alma, et répond « à l’ancienne », en latin. Finalement, très ému, il pleure. Ce témoignage tardif a d’abord été oublié dans le Wall Street Journal. Un des biographes de Hitchcock venait d’écrire que Hitchcock lui-même lui avait fait savoir qu’il « n’avait permis à aucun prêtre de lui rendre visite, ou de célébrer une messe informelle chez lui ». Conclusion du témoin jésuite : « Que, dans ses derniers jours, le réalisateur ait, délibérément et avec succès, fait croire à des gens de l’extérieur exactement le contraire de ce qui s’est passé, voilà qui est du pur Hitchcock. »

Dissolution :
Après la mort du jeune Clément Méric, et l’émotion qu’elle a provoquée, pourra-t-on enrayer les mouvements d’extrême droite, tatouages et crânes rasés ? Leurs groupuscules sont très nombreux, et les Jeunesses nationalistes révolutionnaires peuvent se transformer, du jour au lendemain, avec d’autres appellations. C’est une nébuleuse qui vient de loin, dans un pays qui va de moins en moins bien. Humiliation : je comptais sur Tsonga, il s’est dégonflé devant Ferrer, lui-même écrasé par l’implacable Nadal. En foot, l’équipe de France a été piétinée par le Brésil. Mes amis espagnols me sifflent, mes amis brésiliens se moquent de moi. J’essaie de me raccrocher au président Hollande, mais je vois avec consternation qu’il confond les Japonais avec les Chinois.

Révolution :
Vous voulez savoir ce qu’est une véritable révolution, très différente de celles qui ensanglantent périodiquement la planète ? C’est simple : vous vous procurez le livre de Marcelin Pleynet sur Lautréamont, enfin réédité ces jours-ci (collection Tel, Gallimard, 12 euros). Il se lit comme un roman policier au sujet de cet écrivain-énigme. Écoutez ça : « Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu’il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison… »

Lisez, lisez, et devenez ainsi « momentanément féroce ». Ça vous évitera, alors que tout vous y pousse, à l’être constamment dans la vie.

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Le Point.fr, 7 juin 2013

Foot :
Laissons l’actualité politique, d’une affligeante nullité, et respirons à l’air libre. Qui allait gagner la finale de la Coupe de France de football ? La courageuse équipe d’Évian ou les Girondins de Bordeaux ? Plaisanterie facile : l’eau minérale ou le vin ? Finalement, le vin. Les commentateurs, très partiaux, soutenaient ouvertement Évian, et on aurait cru, à les écouter, que Bordeaux était un club étranger, une sorte d’équipe anglaise. Le PSG appartient au Qatar, Monaco aux Russes, et, puisque la France est à vendre, comment soutenir Bordeaux, ma belle ville natale ? Je ne vois que les Chinois, déjà installés dans les châteaux de la région, grands amateurs et importateurs de vin et de cognac (contrairement à ce qu’aura cru ce buveur d’eau impénitent de Céline qui les a imaginés noyés en Champagne). Le président Hollande était là, il a réussi à soulever la lourde coupe d’argent, il a vite disparu, un peu grossi, derrière les joueurs en fête. Bravo, Évian, mais des millions d’euros chinois pour Bordeaux

Rugby :
Qui attendait Castres comme champion de France de rugby ? Personne, Toulon était largement favori. Comme quoi une petite ville du Tarn (46 000 habitants) peut arriver jusque-là, budget restreint, équipe soudée et solide, pas de grande vedette (sauf un Sud-Africain cocasse du nom de Kockott). Je préfère de plus en plus le rugby au foot : trop d’argent dans le ballon rond, moins de tricherie dans le ballon ovale. Un beau match de rugby est homérique, et on est chaque fois surpris qu’il n’y ait pas davantage de blessés. Les héros, ici, dans leurs mêlées et leurs courses, pourraient s’appeler, comme dans L’Iliade, Achille, Hector, Diomède, Ajax. Un salut, quand même, à l’admirable Anglais Wilkinson, triste d’avoir perdu par sa faute. Enfin, Hollande était encore là, il a brandi avec timidité le bouclier de Brennus (chef gaulois qui s’est emparé de Rome en 390 avant notre ère), avant de disparaître à nouveau derrière les joueurs. La Coupe de France, le bouclier de Brennus, la vie d’un président de la République est épuisante.

Tennis :
Qui a dit que les Français étaient déprimés ? Voyez Tsonga : il court, il cogne, il danse, et sa façon d’éliminer le grand Federer en trois sets est une leçon d’énergie. Peu importe s’il va jusqu’au bout, sa légende est faite. Tsonga ! Tsonga ! Toute la terre battue pour Tsonga ! Trente ans après Noah, un Français en tête à Roland Garros ! Hollande n’était pas là, mais si Tsonga arrive en finale, il sera, je l’espère, reçu à l’Élysée, avec tous les honneurs, par un président, raquette à la main, flanqué du futur président Valls, lui aussi en tenue sportive.

Rodin :
Ne croyez pas ce qu’on vous raconte sur « l’art contemporain », qui, une fois de plus, exhibe ses déchets à Venise. Vous allez vous procurer, pour l’été, le splendide album de Rodin, Lumière de l’antique (Gallimard, 45 euros). Rien de plus émouvant que de voir le géant Rodin (sans lui, pas de Cézanne, de Matisse, de Picasso) collectionner les antiques grecs, les installer près de lui comme soutien, les disposer dans son jardin de Meudon. Il écrit : « Tandis que la vie anime et réchauffe les muscles palpitants des statues grecques, les poupées inconsistantes de l’art académique sont comme glacées par la mort.

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30 juin 2013

Dépasser l’idéologie

Classé sous Non classé — sollers @ 13:2

Le 2 juillet 1925, un banquet est donné à Paris, à la Closerie des Lilas, en l’honneur du poète Saint-Pol-Roux. Une vieille écrivaine célèbre, Rachilde, clame, de façon patriotique, que jamais une Française ne pourra épouser un Allemand. De jeunes énervés « surréalistes » sont là, notamment un type de 24 ans qui explose, se met à la fenêtre, et crie : « À bas la France ! Vive Abd el-Krim ! » Son nom ? Michel Leiris. Le lendemain, il écrit à son ami Jacques Baron, 20 ans, qui accomplit son service militaire en Algérie : « Je vous écris, le visage et les jambes tout endoloris des coups que j’ai reçus hier… Il paraît que j’ai mérité la mort pour avoir laissé échapper quelques cris du cœur, et la foule a voulu m’écharper. J’en suis heureusement quitte pour quelques ecchymoses et une forte courbature. »

Crier « À bas la France ! » et « Vive Abd el-Krim ! » en 1925, ce serait hurler la même chose aujourd’hui, à l’Arc de Triomphe, en remplaçant Abd el-Krim (tueur de soldats français à l’époque, pendant la guerre du Maroc) par « Vive Al-Qaida ! ». Ces jeunes gens sont fous, et on appréciera la retenue de Leiris dans sa lettre, quand on sait (notes épatantes de cette Correspondance inédite) qu’il a été rossé par la foule attroupée devant la brasserie, qu’il lui a échappé grâce à des policiers, lesquels l’ont eux-mêmes roué de coups au poste où il a été conduit. Un autre ami, du nom de Louis Aragon, raconte à Baron : « Tu sais qu’on a failli se faire tuer (mais vraiment), tu as vu ça dans les journaux. Leiris a été abominablement arrangé. Ça a été fantastique, terrible et merveilleux. »

La presse de l’époque réagit violemment. Ces terroristes sont des « aspirants-apaches, métèques du cloaque toléré de Montparnasse, où pullulent les indésirables, les espions, les peintres fous… Ces jeunes bourgeois peints en rouge veulent ouvertement la mort de tout ordre français et crient très haut leur goût pour la trahison. Ils souillent les morts, et s’assemblent pour frapper une femme ».

Le spectre de Mai-68 se profilait donc déjà en 1925 ? Heureusement, après tous ces débordements catastrophiques, les principaux agitateurs de ce lointain passé effervescent ont disparu ou ont été mis hors d’état de nuire. L’un d’eux a même été décrété, il y a peu, « trésor national ». Certes, on continue à repérer, ici ou là, des individus réfractaires, que le journal Le Monde, dans son supplément littéraire, ne manque pas de stigmatiser : ce sont les « sentinelles du politiquement incorrect », les «prétendus marginaux qui règnent sur l’époque » (des noms ! des noms !). Décidément, une certaine fureur (c’est le mot préféré de Leiris à l’époque, comme celui d’Antonin Artaud, sans parler de ces fous furieux que sont aussi Breton et Bataille) doit être matée. Périodiquement, la censure y veille, et peut-être, en 2013, plus que jamais. D’où l’importance de ces témoignages historiques (les dates, les clans, les ruptures, les engagements), et l’atmosphère passionnelle qui s’en dégage, parfois de grande amitié.

Leiris et Baron ont beaucoup traîné ensemble, la nuit, dans les bars et les boîtes de Montmartre et de Montparnasse. L’alcool coule à flots, il y a le jazz, le cinéma, les femmes, et, très vite, le tourbillon surréaliste. Leiris sera très actif, Baron, plutôt paresseux, non. Baron dira en 1965 : « A 17 ans, j’étais un espoir du surréalisme et j’ai dû me complaire dans cette idée. Je le suis resté… Comme si on restait toute sa vie un espoir. » Ni lui ni Leiris ne sont faits pour la discipline de groupe (d’où la rupture avec Breton, qui leur reproche leur mode de vie). Curieusement, ces deux-là resteront très proches. Leiris à Baron : « Sachez que vous êtes le meilleur de tous mes amis, le plus sensible, et que je ne pense jamais à vous sans une grande émotion. » Baron à Leiris : « Adieu, Michel, je vous aime beaucoup. Comme la poésie. » Ils se vouvoient, comme Breton vouvoie tout le monde, sauf Aragon (ça finira mal). Les questions politiques (communisme ou pas) vont diviser les uns et les autres, la référence centrale restant, pour Leiris et Baron, le fantôme de Jacques Vaché. Leiris : «Je préférerai toujours de beaucoup Vaché, vous le savez, qui se piquait d’être avant toute chose un jeune homme à la mode, à tous les révolutionnaires organisés que nous connaissons. » Et Baron, en 1933 : « Moi toujours un peu voyou. Je compte devenir tout à fait gentleman-voyou d’ailleurs. »

En 1931, Aragon, après la publication de son poème Front rouge, est inculpé pour incitation des militaires à la désobéissance et appel au meurtre. On ne voit pas un leader d’extrême gauche réciter aujourd’hui ces vers insurrectionnels : « Dépasse la Madeleine Prolétariat/ Que ta fureur balaye l’Elysée. » On connaît la suite, et le long séjour d’Aragon dans le bunker du Parti communiste. Leiris, à l’époque, est tout de suite très lucide: « La folie a été selon moi de chercher à identifier la poésie avec la propagande politique. » On voit bien comment tout bascule dans les années 1930. Baron : « La haine des milieux mondains s’affirme farouchement contre les surréalistes et sous-produits. C’est naturellement aussi dégueulasse que leur affection imbécile d’avant. » Leiris, après son aventure chez les Dogons en Afrique (L’Afrique fantôme), et avant de commencer La Règle du jeu, parle, en 1933, d’un « chimérique désir d’on ne sait quelle réhabilitation ». « Près de quatre années durant lesquelles j’ai changé de milieu n’ont fait que me rapprocher de mes amis et me montrer – en me faisant toucher du doigt le manque complet d’humanité qui sévit dans les autres milieux – combien notre milieu à nous, en dépit de tous nos défauts, faiblesses, bêtises, etc., vaut mieux et à quel point il se révèle, en fin de compte, le seul possible des milieux. » Leiris a 32 ans, il est en plein cafard, rien ne va plus pour lui, ni son mariage, ni sa cure psychanalytique, ni ses voyages, ni son activité prétendument révolutionnaire pour masquer le vide (il tentera de se suicider en 1957). Il reste quoi ? La « petite bande » d’autrefois, l’amitié « peu commune ». Cette amitié, on la lit aussi dans une notation de Baron à propos de Georges Bataille. Ils sont dans un bar, l’atmosphère est vulgaire, et Baron écrit : « Bataille est vraiment très gentil et il a la rareté d’un cœur d’or, il est un peu tapé, moi aussi. » Qui a jamais parlé du « cœur d’or» de Georges Bataille ? A ma connaissance, personne.

En réalité, ce qui frappe le plus, par rapport à notre époque étriquée et sinistre, c’est l’importance que tous ces nouveaux venus attachaient à la poésie. Pas à la poésie des « poèmes », bien sûr, mais à celle de l’expérience intérieure de vivre, fête ou tragédie. Revendication de liberté chez Leiris : « Je ne peux vivre que dans l’antithèse et le changement. » De sensibilité, chez Jacques Baron, cet enfant perdu du surréalisme : « Il y a quelque chose qui unit les gens, une question de chair, de peau (affinités électives si l’on veut), qui dépasse l’idéologie. »

 

Correspondance Michel Leiris-Jacques Baron, édition établie, annotée et préfacée par Patrice Allain et Gabriel Parnet, éditions Joseph K., 2013.

 Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2534, 30 mai 2013.

 

 

 

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16 juin 2013

« Un médecin sait tout et voit tout. »

Classé sous Non classé — sollers @ 13:2

Que diable Céline est-il allé faire, en Allemagne, en novembre 1944, dans le trou à rats de Sigmaringen? Il s’en est expliqué plus tard, lors de la publication d’un de ses grands romans de la fin, D’un château l’autre : « Croyez-moi, ce n’est pas par vocation que je me suis retrouvé à Sigmaringen. Mais on voulait m’étriper à Paris parce que je représentais l’antijuif, le fasciste, le salaud, l’ordure, le prophète du mal. Donc je me suis retrouvé en compagnie de 1142 condamnés à mort, français, dans un petit bled allemand. Ça valait le coup d’oeil, croyez-moi. Une cellule de 1142 types qui crèvent de rage, cernés par la mort, on ne voit pas ça tous les jours. » Et une autre fois : « J’étais là-dedans par curiosité. La curiosité, ça coûte cher. Je suis devenu chroniqueur, chroniqueur tragique. »

Roman ? Chronique ? La question est tout de suite posée des rapports entre fiction et Histoire, surtout lorsqu’il s’agit d’un événement aussi important, peu connu, volontairement méconnu, blessure mal cicatrisée de la réalité française. D’où l’intérêt de ce livre et de cette enquête. Il y a eu des témoins, des écrits, des mémoires. Par exemple : « Il y avait de tout : depuis le gangster jusqu’au chef d’Etat. Il y avait des gens qui étaient là véritablement on ne sait pourquoi : parce qu’ils étaient mal avec leur concierge et qu’ils avaient eu peur d’une dénonciation. Il y en avait d’autres qui espéraient encore jouer une partie gigantesque qui leur permettrait de satisfaire des appétits que Vichy avait déçus. » Voilà de la prose normale, alors que, si vous ouvrez Céline, vous êtes brutalement réveillé par des explosions continues, des raids d’aviation de la Royal Air Force (« forteresses », « mosquitos »), qui, sans arrêt, viennent « concasser des décombres ». Vous êtes dans un « château fantastique, biscornu, trompe-l’œil » dont aucune photographie ne vous donnera l’idée, un « foutu berceau Hohenzollern » plein de portraits de tueurs d’autrefois, et vous aurez immédiatement la sensation d’être « coincé par le sort, pris dans l’étau ». Avec les Hohenzollern, les siècles défilent, « cent mille rapts, rapines, assassinats, divorces, diètes, conciles… » Avec les nazis locaux (déjà dans la débandade) et les collabos promis au peloton d’exécution, vous avez droit à des portraits d’autant plus acides que ces victimes affamées n’ont plus droit à aucune considération et sont, finalement, grotesques. L’Histoire raconte et juge, la fiction fait vivre et juge autrement, en pleine « moucharderie générale ».

Sans doute Céline exagère, détourne, invente, varie les éclairages tantôt fantastiques, tantôt comiques, mais toujours physiques. Son obsession, avant de pouvoir passer au Danemark, est de se réfugier en Suisse. Ici, portrait des « passeurs » : « Hâbleurs, provocateurs, vantards, et puis tout soudain, tout humbles, rampants… caméléons, vipères, couleuvres… ils étaient tout… vous les fixiez, ils muaient devant vous, là, de les regarder!… » Toute la « trilogie allemande » (D’un château l’autreNord, Rigodon) est écrite dans cette même vibration de fièvre. Au-delà de 39 °C, dit Céline, vous voyez tout. Lui, sans doute, mais on n’imagine pas (et c’est heureux) un historien partageant cette conviction. Le devoir de mémoire implique une basse température, tandis que la littérature peut revendiquer une nécessité d’hallucination. Et quel monde plus hallucinant que celui de la Seconde Guerre mondiale ? Vous l’entendez et vous la voyez chez Céline, à chaque instant (difficile de lire plus de vingt pages à la fois). Le monde est en feu, les acteurs sont fous, les mots crépitent et brûlent. Le type qui arrive à tenir ce rythme a une mémoire phénoménale. Inutile de dire qu’il ne participe pas aux activités « culturelles » que décrit une feuille de chou des émigrés, cocassement intitulée « la France ». Comme on pouvait s’y attendre, Céline ne croit à rien, propose de fonder une « Société des Amis du Père-Lachaise », n’arrête pas, à ses risques et périls, de prêcher un défaitisme radical. Des témoins, Déat, Rebatet, soulignent son imprudence : « Il sème à pleine voix le défaitisme et les gens qui passent une heure avec lui en sortent catastrophés. » Ce qui ne l’empêche pas de se livrer à sa verve habituelle, que Rebatet, très admiratif, décrit ainsi : « Un monologue inouï, la mort, la guerre, les armes, les peuples, les continents, les tyrans, les nègres, les Jaunes, les intestins, le vagin, la cervelle, les Cathares, Pline l’Ancien, Jésus-Christ. » Délire sous les bombes.

Très lucide, Céline sait qu’il est considéré comme un « bouc providentiel». Les autres pensent qu’ils pourront s’en tirer, mais pas lui, «avec les livres qu’il a écrits » ( Bagatelles ). Les « boches » sont sournois, perfides, méprisants. « Quand elle rit, elle fait bien allemande, dure, gênante à regarder… Les Germains ne sont pas faits pour rire… » Les figures françaises sont rapidement brossées. Brinon, « animal des ténèbres, secret, très muet, et très dangereux ». Pétain, « l’Incarneurtotal », semi-gâteux, avec un appétit féroce. Laval, à qui il donne du cyanure que l’autre ne saura pas utiliser, mais qui promet à Céline, en cas de victoire grâce à « l’arme secrète du Reich », de le nommer gouverneur de Saint-Pierre-et-Miquelon. Le cagoulard Filliol (« Restif » dans le roman), assassin discret, spécialiste de regorgement instantané. L’ami Le Vigan, cinglé, encombrant, plein de visions inutiles. Lili (Lucette) en fée courageuse, trouvant animalement, comme le chat Bébert, son chemin dans les méandres du château où les toilettes débordent. « Je ne peux pas travailler, dit Céline. Il me faut au moins une table et une chaise. J’ai un lit et un lavabo. »

Il ne faut jamais oublier que Céline est médecin, c’est le très étrange docteur Destouches. Voilà sa vraie vocation, dit-il sans arrêt, je me suis fourvoyé en écrivant, voyez le résultat, tant pis pour moi. Il donne des consultations dans sa chambre glaciale, demande des secours pour les enfants et les femmes enceintes, sort la nuit dans la neige pour un malade, obtient de la morphine on ne sait comment. Là encore, les témoignages confirment la bonté naturelle du monstre. « Je suis le Samaritain en personne… Samaritain des cloportes… Je ne peux m’empêcher de les aider… » Il accompagne des agonies, des débilités, des accouchements problématiques. C’est son vice, la médecine, pas l’écriture : « Mon Dieu, que ce serait agréable de garder tout ceci pour soi !… Plus dire un mot, plus rien écrire, qu’on vous foute extrêmement la paix… On irait finir quelque part au bord de la mer… pas la Côte d’Azur !… la vraie mer, l’Océan… on parlerait plus à personne, tout à fait tranquille, oublié… Mais la croque, Mimile ?… trompettes et grosse caisse !… aux agrès, vieux clown ! et que ça saute ! plus haut !… plus haut ! vous êtes un tout petit peu attendu ! le public vous demande qu’une seule chose : que vous vous cassiez bien la gueule ! »

 Le plus étonnant, c’est que le vieux clown, après sa grande saison en enfer, ait eu la force d’écrire ses trois gros romans. Mais voici sans doute pourquoi : « Un médecin sait tout et voit tout. »

Louis-Ferdinand Céline à Sigmaringen, novembre 1944-mars 1945 – Chronique d’un séjour controversé, par Christine Sautermeister, Ecriture, 358 p., 23 euros.

 Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n° 2529, du 25 avril 2013.

 

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28 avril 2013

Avril : « Les amoureux naissent libres et égaux en droits »

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

 

Le Point.fr, 5 avril 2013.

Hollande est sympathique :
Ce Cahuzac m’épate. Quel joueur de poker ! Les yeux dans les yeux, la Suisse, Singapour, les laboratoires pharmaceutiques, l’aveu comme comble d’opacité, l’indignité nationale et la honte morale, voilà du grand art. Faut-il pour autant en vouloir à François Hollande ? Mais non, et je comprends de moins en moins les attaques réactionnaires dont il est l’objet. Hollande, là est son mystère, est tout simplement Hollande, pas plus, pas moins. Il a été élu, il occupe sa fonction, et il n’est pas sûr que le peuple français mérite mieux que ce Français calme. Hollande-Ayrault, voilà un couple de bonne volonté, et les injures du type « Hollandouille » ou « Jean-Marc Zéro » me semblent lamentables. Ils font du mieux qu’ils peuvent, ces deux-là, de façon honnête et sacrificielle, à l’image du pape François plébiscité pour cela. Le Figaro, très sévère pour Hollande, exige de lui un remaniement gouvernemental. En revanche, pour le pape, cet éloge : « Aux yeux de la société du spectacle a surgi un nouvel acteur sympathique et doué. » Pourquoi donc ne pas admettre, laïquement, que Hollande est sympathique et doué ?

Prétendants :
Je n’ai pas encore fait mes choix d’avenir. Je vois qu’on me vend beaucoup le retour en fanfare de Sarkozy, le bon sens épais de François Bayrou, la truculence bizarre de Jean-Louis Borloo, mais ce film me paraît usé, et Copé, Fillon, Raffarin, se sont déjà brûlés dans un western UMP incompréhensible. Mélenchon m’électrise pendant deux minutes, Moscovici n’a pas l’air sincère, Montebourg m’amuse parfois, Fabius est déprimé, Valls me paraît bien parti, mais la route est longue, la Sécurité est pleine d’insécurités. D’ailleurs, Wauquiez et Le Maire commencent à peine leur carrière. Ce qui peut arriver de pire à Hollande, après de nombreuses péripéties au bord de l’abîme, ce sera d’être réélu en 2017.

Prétendantes :
Les vrais prétendants font défaut, les prétendantes ne m’enchantent guère. Je n’écoute pas les chansons de Carla Bruni, les critiques littéraires de Valérie Trierweiler, dans Match, me semblent très grises, les chichis bourgeois de NKM me débranchent, Dati me paraît datée, Pécresse rabâche, Duflot me crispe, Batho m’endort, Bachelot ne me fait pas rire, Taubira grossit, Filippetti m’ennuie, Hidalgo m’assoupit. Marine Le Pen est peut-être une bonne cuisinière (son compagnon a l’air bien nourri), mais son commissaire politique aux lèvres minces, Florian Philippot, est blême à faire peur. Pas de doute, c’est un Jacobin, il rétablirait la guillotine. Pourvu que le bon vieux Juppé, le meilleur de tous, soit réélu à Bordeaux ! C’est toujours à Bordeaux qu’il faut aller quand la France dérape.

Encore Houellebecq :
Libération a entendu mon message : Houellebecq est bien le prophète-poète de notre temps de misère. Photo-choc, à la une, en vieille femme grimaçante, entretien touchant, appel à mettre sa triste poésie en musique (l’album !), titre énorme pour annoncer le tout : « Le monde n’est plus digne de la poésie« . À quoi le nouveau pape, inspiré par Dante, répond déjà sur Twitter : « Mais si, mais si. »

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Le Point.fr, 12 avril 2013.

Paradis :
Je rêve : il fait beau et chaud, je suis aux Caraïbes, et ma chambre, avec terrasse, dans l’élégante bâtisse blanche de style colonial de la banque Stanford, ouvre directement sur un superbe palmier. Le ciel est, par-dessus le toit, très bleu, très calme. Les îles Vierges, je vous le dis, il n’y a pas mieux comme paradis. J’ai évité Chypre à la dernière minute, j’ai filé à Malte, et de là, à Singapour, puis retour aux îles Caïmans, et enfin, après l’Uruguay, voici les Petites Antilles. Les voyages sont légers et instantanés quand on est porté par les banques. Les Bahamas, les Bermudes, le Liechtenstein, les Maldives, les Seychelles, n’ont plus de secrets pour moi. Mes 150 milliards d’euros, gagnés grâce à ma « Jouvence du Dr Sollers », recommandée par Le MondeL’Express, et tous les laboratoires pharmaceutiques, n’en finissent pas de grossir. Rien à voir avec le Viagra, beaucoup trop brutal, style DSK ou Cahuzac. Non, du fluide, de l’enveloppement, de la distance, un côté chinois. Je rêve, je rêve.

Mensonge :
On me demande ce que le professionnel capillaire Cahuzac a voulu dire avec son expression  » je me suis enfermé dans la spirale du mensonge « . Le mensonge éhonté, les yeux dans les yeux, serait donc une spirale ? Définition géométrique :  » Courbe plane décrivant des révolutions autour d’un point fixe en s’en éloignant de plus en plus. » La  » spirale de Cahuzac « , invention suisse, mériterait de rentrer dans l’histoire des mathématiques. On comprend que, spiralé comme il est, il veuille rester député à 13 000 euros par mois. Pas de profits négligeables dans une spirale. Tous les élus l’ont compris, et tremblent pour leur patrimoine.

Plagiats :
Le grand rabbin de France a menti, il avoue ses emprunts, les explique, s’accuse, et reconnaît même, dans la foulée, n’être pas agrégé de philosophie. Benoît XVI a-t-il eu raison de faire confiance à un tel pécheur ? Mais oui, faute avouée est déjà pardonnée.

Hollande :
Mon ami Jacques-Alain Miller me reproche de trouver Hollande « sympathique« . Il n’est pas de mon avis, ce qui prouve qu’il reste insensible à la violence des attaques contre ce pauvre persécuté, qu’on a pu voir zigzaguer dans les rues de Tulle avant de trouver quelqu’un à embrasser en toute sécurité. Je vais envoyer un peu de ma « Jouvence » à Hollande. Si ça ne marche pas, je modifierai la formule.

 

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Le Point.fr, 19 avril 2013.

 

Transparence :
La transparence patrimoniale et le contrôle de la fortune des élus ne me suffisent pas, d’autant plus que des écrans de fumée ne seront sans doute jamais levés. Puisque le mariage pour tous a déclenché une sorte de guerre civile, il me paraît donc nécessaire que la transparence soit aussi de mise dans la vie privée des représentants du peuple. Dans ce but, quelles que soient ses tendances sexuelles, chaque élu, chaque élue rédigera une déclaration annuelle de comportement. Précisions pratiques, fréquence des relations physiques, couleur des fantasmes, indices de satisfaction, nature des infidélités conjugales, escapades diverses, changements de partenaire, rêves de divorce, niveau d’affectivité, grossesses douteuses, certificats médicaux, attitude par rapport aux enfants. Bien entendu, les demandes de mariage seront particulièrement étudiées. La Commission de contrôle paritaire, renouvelable tous les neuf mois, gay et non-gay, statuera en toute indépendance, et délivrera les autorisations républicaines.

Moralisation :
L’effet moralisateur de ces mesures, après les scandales DSK et Cahuzac, ne se fera pas attendre. Il n’y a pas que le chômage, la compétitivité économique et le pouvoir d’achat. Le monde du désir s’exprime. Je peux déplorer, à titre personnel, que les figures de Frigide Barjot et de Christine Boutin surgissent au premier plan de l’information (je n’aperçois pas leur possibilité, sauf caricaturale, dans l’un de mes livres), mais je reste à l’écoute des vociférations progressistes ou réactionnaires de mon temps. Le contrôle sexuel doit rejaillir sur la stabilité sociale, laquelle se trouve très en danger. Cette affaire de mariage va booster les professions libérales, notaires, avocats, médecins, curés, magistrats. Les dossiers d’adoption créeront une fièvre particulière (sans parler de ceux, futurs, de la PMA et de la GPA). La recomposition des familles sera permanente, coup de fouet à la croissance et à la consommation. Les chômeurs ou les chômeuses du mariage paieront une amende spéciale. Tout le monde doit être plus ou moins marié avant la fin du quinquennat.

Poésie :
Les enfants, à l’école, devront réciter, chaque matin, un poème de Michel Houellebecq, notre grand écrivain national, « le plus lu dans le monde entier« . La presse est unanime et enthousiaste. Houellebecq, aujourd’hui, c’est Hugo, Baudelaire, Lautréamont, Mallarmé et Verlaine, en plus clair et en plus populaire. Les spécialistes vous le disent à chaque instant, vous pouvez leur faire confiance.

Récitation :

Voici ce que seront les récitations émouvantes des enfants, tirés des chefs-d’oeuvre de Houellebecq : « Ainsi, générations souffrantes, / Tassées comme des puces d’eau / Essaient de compter pour zéro / Les capteurs de la vie absente, / Et toutes échouent, sans trop de drame / La nuit va bien recouvrir tout / Et l’épuisement monogame / D’un corps enfoncé dans la boue.« 

Je m’arrête. Je pleure. Je ne grandirai jamais. Je me débats dans la boue.

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Le Point.fr, 26 avril 2013.

 

Morale :
Rien de plus nécessaire que l’introduction de la morale laïque à l’école. Je souffre encore, aujourd’hui, de ne pas avoir connu cette formation élémentaire. De là, un parcours erratique et contradictoire, un manque de sérieux et un humour mal placé, tout cela aggravé par des lectures dont l’immoralité n’est plus à prouver. L’immense poète communiste Paul Éluard trouvait déjà que les Fables de La Fontaine étaient foncièrement immorales. Il avait raison. Je ne suis pas fier d’avouer à la commission de contrôle que j’ai adoré me réciter à haute voix Les fleurs du mal, du réactionnaire Baudelaire, sans oublier les monstrueuses inventions du marquis de Sade, lues en cachette de mes professeurs. On ne m’a pas assez appris à me méfier de ces influences délétères. J’étais anarchiste à cinq ans, surréaliste à douze et, immanquablement, ultra-gauchiste par la suite, avant de célébrer, ultime provocation, la grande intelligence perverse des jésuites. Mon cas aurait pu être évité, dès le jardin d’enfants. Je ne connais pas de formule plus dangereuse que celle de Rimbaud : « La morale est la faiblesse de la cervelle. » Veillons à ce qu’elle ne soit pas reprise de nos jours.

Dates :
Les magazines s’agitent. Sommes-nous en 1789 ? Dans les années 30 ? Allons-nous tout droit, après les manifestations contre le mariage pour tous, vers une explosion d’extrême droite, une sorte de « Mai 68 à l’envers » ? Le nouveau calendrier, promulgué après le 11 Septembre et les attentats de New York, est-il écorné par l’odieuse tragédie du marathon de Boston ? L’armée française sera-t-elle encore au Mali en 2017 ? La libération providentielle des otages prouve-t-elle l’existence de Dieu ? Toutes ces questions, et bien d’autres, jour après jour, finissent par donner au temps une couleur bizarre. Est-il sorti de ses gonds, le temps, dans les paradis fiscaux ? Si nous sommes en 1789, Robespierre est déjà là, et les têtes roulent massivement dans la sciure, place de la Concorde. Si nous nous retrouvons dans les années 30, Staline est à la manœuvre, et Hitler ne manquera pas de surgir. J’ai peur. Faites-moi la morale.

Chiffres :

Combien de manifestants ? 45 000 ou 270 000 ? 3 500 ou 15 000 ? La police a ses raisons que les passions ignorent. La plus belle pancarte que j’ai vue, brandie par les militants gay, est celle-ci :  » Les amoureux naissent libres et égaux en droits. » L’idée selon laquelle on naîtrait « amoureux » m’a paru très belle. Que la conséquence en soit le mariage et l’adoption peut se discuter à l’infini, mais la République a tranché, dans un grand moment fraternel et égalitaire. Une Assemblée nationale debout, laissant éclater sa joie socialiste malgré la crise, le chômage, les licenciements et la baisse du pouvoir d’achat, voilà une grande leçon d’idéal moral à inscrire dans les annales.

Amour :
Christiane Taubira parle d’amour comme personne. Elle est transportée, transportante, transvasante. Enfin une femme politique qui ne craint pas de faire sans arrêt des citations poétiques et philosophiques ! Vous me direz que ses références sont disparates, mais ça n’a aucune importance. Il y a l’amour, l’amour, et encore l’amour. Elle annonce le temps des cerises, le retour des gais rossignols et des merles moqueurs. Je la serre dans mes bras reconnaissants, je sens que je pourrais vivre avec elle d’amour et d’eau fraîche.

 

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21 avril 2013

Mars : Le Saint-Esprit pense à la vitesse de 66 kilomètres par seconde.

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Le Point.fr, le 1er mars 2013.

 

DSK :
Pauvre DSK ! Quelle vie ! Que d’histoires ! On s’attendait presque à le voir trôner au Salon de l’agriculture en tant que trésor animal national. Entouré de porcs, il aurait donné quelques entretiens sur sa vie de cochon sublime. Je ne vois d’ailleurs pas d’autre avenir pour lui : qu’il écrive enfin ses Mémoires, qu’il raconte sa vérité physique, ses aventures multiples, contrastées, incessantes, risquées. Mes sondages sont formels : beaucoup de femmes, même si elles disent parfois le contraire, l’aiment. Au moins, lui, il y croit ! Quel dommage qu’il n’ait pas été élu président de la République ! Les partouzes de l’Élysée auraient électrisé Paris, la France, le monde entier. Je ne lui vois qu’un concurrent sérieux au siècle dernier : Mao, tous les samedis soir, dans son pavillon de la Cité interdite, entouré d’une dizaine de jeunes Chinoises triées sur le volet (pas question d’escort-girls ni de Dodo la Saumure). Non, non, ne me parlez pas de Mitterrand, pas assez socialiste, étroit, méfiant, charentais. Avec DSK, la France remporte, haut la main, le phallus d’or planétaire. Mieux que les Césars, sans parler des Oscars !

 

Otages :
Le chômage s’accroît, mais où sont passés les otages ? Bien sûr qu’il faut négocier avec les islamistes cinglés. Personne n’a envie d’apprendre que sept Français (dont quatre enfants) ont été égorgés au Nigeria. La vidéo diffusée par ces professionnels de la terreur fait froid dans le dos. Allons, allons, faites libérer les prisonniers qui croupissent dans les prisons camerounaises, et n’oubliez pas d’apporter une somme respectable en dollars. Bien entendu, si vous réussissez, vous n’avez rien négocié. Dans le cas contraire, qu’Allah vous pardonne.

 

Italie :
L’Italie politique s’effondre, déstabilise l’Europe, les marchés financiers accusent le coup, l’Espagne crie, le pape s’en va. Est-ce à cause d’un « lobby gay », comme les médias ont envie de le croire ? Pour l’esprit du temps, toutes les religions sont respectables, sauf une : la catholique, c’est-à-dire l’universelle, imbibée de sexe jusqu’à l’os. C’est sa faiblesse, mais aussi sa force : elle fait fantasmer à n’en plus finir. J’en vois même qui reprochent au pape sa démission. Pour ces hypocrites, Benoît XVI devait se conduire en martyr, et sa renonciation serait le signe d’une « défaite catholique ». N’importe quoi.

 

Pape :
Comme dit Pascal (déjà !), « la vérité est si obscurcie en ce temps, et le mensonge si établi, qu’à moins que d’aimer la vérité on ne saurait la connaître. » La vérité, la voici, publiée par le cardinal Joseph Zen, évêque émérite de Hong Kong : « Benoît XVI est un grand pape, un homme amoureux de la vérité… Il a toujours tenu la barre pour tenir le cap selon la vérité. Cela est sa contribution à la culture mondiale, et aussi à la Chine. Ce pape a fait pour la Chine ce qu’il n’a fait pour aucun autre pays : à aucune autre Église particulière il n’a écrit une lettre spécifique, aucun pays n’a une commission spéciale issue des deux plus importants dicastères du Saint-Siège, d’une trentaine de membres, qui lui soit dédiée. » Vous avez compris la suite : les directives de Benoît XVI n’ont pas été suivies par le Vatican, c’est-à-dire par des « conseillers » intérieurs ou extérieurs. C’est, de loin, ce que j’ai lu de plus important sur un sujet qui n’intéresse personne, puisqu’il n’est pas « sexuel ».

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Le Point.fr, 8 mars 2013.

Depardieu :
Parmi les nouvelles tragiques ou cocasses dont la société du spectacle nous inonde quotidiennement, je crois qu’il faut retenir ce projet de film sur DSK, avec Gérard Depardieu en cochon d’or, et Isabelle Adjani en Anne Sinclair. Adjani, depuis New York, se dérobe, on comprend qu’elle n’a plus envie de jouer la mère Courage. Quant à Depardieu, pour revenir au volume de DSK, il faudrait qu’il maigrisse d’au moins cinquante kilos. Le voir embrasser Poutine, brandir son passeport russe, danser, de façon obscène et ravie, avec l’assassin Kadyrov, est un vrai plaisir. Nul doute, il aurait fasciné Staline, de nouveau très à la mode en Russie, et l’inoubliable « Petit Père des peuples » l’aurait nommé maréchal d’honneur.

« Moi » :
Je suis donc particulièrement inquiet quand j’apprends que, sur France Culture, Depardieu a fait la déclaration suivante : « Quand j’entends parler Philippe Sollers, je ne comprends rien à ce qu’il dit. Il a un culte du moi tellement irrespirable qu’on n’a qu’une envie, c’est de ne pas écouter. » Depardieu n’est pas seulement poutinien, il est aussi sarkozyste. Si Sarkozy revient (comme il semble en avoir l’intention, devant la chute catastrophique de Hollande dans les sondages), je peux donc disparaître d’un seul coup en étant accusé de culte de la personnalité (la mienne). Accusation d’ailleurs pleinement méritée, mais comment se défendre devant des juges qui ne comprennent rien à ce que vous dites ? Depardieu ajoute d’ailleurs (circonstance aggravante pour le poète bordelais que je suis) : « Le vin, on n’en parle pas, on le boit. » À ta santé, camarade !

Rome :
Les cardinaux rassemblés avant le conclave veulent des informations. Certains les auront, d’autres non. On parle beaucoup de ce rapport secret de 600 pages remis à Benoît XVI avant sa démission par trois cardinaux enquêteurs 007. Le pape émérite, dans sa retraite, a laissé savoir qu’il dormait très bien et qu’il avait recommencé à jouer Mozart au piano. Les choses sont simples : le candidat voulu par Mozart, c’est-à-dire par le Saint-Esprit, sera élu. Qui tient la corde ? Les bookmakers jouent Angelo Scola, ce qui n’est pas exclu. Dois-je avouer mon faible soudain pour le Philippin Tagle, pur produit des Jésuites et dont la mère est chinoise ? Son handicap est d’être jeune, mais il a toute l’Asie derrière lui.

Casanova :
Bientôt, à Venise, une rencontre au sommet au palais des Doges :Olympia de Manet et La Vénus d’Urbino de Titien. Je vous raconterai. Pour l’instant, procurez-vous le premier volume de l’Histoire de ma vie, de Casanova, en Pléiade. On ne sait pas assez que Casanova et Mozart se sont rencontrés en 1787, à Prague, pour la représentation de Don Giovanni. « Cultiver les plaisirs de mes sens fut, dans toute ma vie, ma principale affaire ; je n’en ai jamais eu de plus importante. Me sentant né pour le sexe différent du mien, je l’ai toujours aimé, et je m’en suis fait aimer tant que j’ai pu. J’ai aussi aimé la bonne table avec transport, et passionnément tous les objets faits pour exciter la curiosité. » Ça, c’est Casanova. Et voici Mozart : « Vive les femmes, vive le bon vin, soutien et gloire de l’humanité ! » Comme quoi le vin n’est pas seulement à boire, mais aussi à chanter.

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Le Point.fr, 15 mars 2013.

François :
Vive le nouveau pape argentin François ! Et vive la Compagnie de Jésus dont il est issu ! Ce premier pape jésuite de 76 ans, appelé, comme il l’a dit lui-même, « du bout du monde », fait basculer l’Église catholique dans une renaissance inattendue. Voyez comment, dans un grand silence, il a obligé à prier toute une foule à Rome. À ce moment-là, il ressemblait à Jean XXIII : même humilité, même simplicité redoutable.

 

Fumée :
Le plus étonnant, ces jours derniers, aura été, en pleine tempête de neige, avec autoroutes bloquées et familles enfermées dans leur voiture (on en a oublié le voyage du président à Dijon), de voir, dans un coin, les caméras du monde entier fixées sur la cheminée de la chapelle Sixtine. Le spectacle mondial prenant une leçon d’économie ! Un milliard deux cents millions de catholiques en attente ! Fumée noire, fumée blanche ? Les commentateurs, qui se sont tous trompés dans leurs pronostics, ont été épatants : cette Église n’est-elle pas archaïque, anachronique, et ses rites pompeux, comme son conclave, ne sont-ils pas à éliminer dans une époque de communication démocratique ? Et le mariage homosexuel, le mariage des prêtres, l’ordination des femmes, la pédophilie rampante, la transparence financière ? Ces cardinaux millénaires se cachent derrière un écran de fumée, et leur artiste surplombant, Michel-Ange, n’est même pas digne d’une exposition d’art contemporain. C’est trop, beaucoup trop, toutes ces vieilleries télévisées nous assomment. Et maintenant, un pape argentin favorable aux pauvres ! Attention, malgré son côté très conservateur, c’est peut-être un marxiste masqué.

 

Femen :
Personne ne s’attendait à ce déferlement de militantes ukrainiennes, torse nu, tatouages provocants, « In gay we trust », « No more pope ». Leur combat scandalise les dévots, ce en quoi ils ont tort. Une cinquantaine de « Femen » hurlantes font plus pour le rétablissement de l’ordre et de la religion que mille sermons. Le mot « femen » n’a d’ailleurs rien de féminin, puisqu’il vient du latin et signifie « cuisse », ou, plus exactement, « fémur ». Des femmes comme des fémurs, ça vous fait une drôle de jambe, mais elles sont peut-être sorties en direct de la cuisse de Jupiter. Leur militantisme physique m’enchante. Beaucoup mieux que la Française Raphaella qui prétendait témoigner de son expérience de mère porteuse, avant que sa propre mère la traite de mythomane. Dommage, j’étais prêt à investir sur son prénom virginal et son doux regard.

Marx :
Vous voulez une surprise de taille ? Ouvrez ce petit livre : Karl et Jenny Marx, Lettres d’amour et de combat, publié dans l’excellente collection Rivages Poche. La femme de Marx, Jenny von Westphalen, lui écrit en 1841 : « Petit sanglier, comme je me réjouis de savoir que tu es heureux, que ma lettre t’a fait plaisir, que tu te languis de moi, que tu loges dans des pièces tapissées, que tu as bu du champagne à Cologne, et qu’il y a là-bas des clubs Hegel, que tu as rêvé, bref, que tu es mon chéri à moi, mon petit sanglier.» Le sanglier, qui signe souvent « Le Maure » (c’était son surnom, à cause de son teint brun, et il se compare lui-même à Othello, le Maure de Venise), lui répond, en 1856, depuis Manchester, sur ce ton : « Mon coeur chéri, il y a effectivement bien des femmes dans le monde, et quelques-unes d’entre elles sont belles. Mais où trouverais-je un visage où chaque trait, chaque pli même, réveille les souvenirs les plus grandioses et les plus doux de ma vie ? » Bref, ces deux-là se sont beaucoup aimés, malgré des ennuis et des persécutions policières de tous ordres. Jenny, comme son mari, aura été marxiste comme personne. Avec le temps, contre toute attente et en secret, le pape François les bénit.

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 Le Point.fr, 29 mars 2013.

Papes :
Qu’est-ce que Benoît XVI a pu raconter à François, le nouveau pape jésuite inattendu, pendant leurs 45 minutes en tête à tête à Castelgandolfo ? Lui a-t-il remis le rapport des cardinaux 007 sur le lobby homosexuel du Vatican ? Ont-ils évoqué ensemble les vertiges financiers à traiter de toute urgence ? Leur prière, agenouillés côte à côte comme deux vieux enfants, a-t-elle été reçue clairement par le Saint-Esprit ? Voilà un roman qui va bien au-delà de tout ce qui a pu s’imaginer jusqu’ici. Imaginez le déjeuner qui a suivi : allusions, demi-mots, silences, omissions, changements de ton, insistances, distances. Cet enregistrement vaut de l’or, et n’est pas négociable. D’ailleurs, le son est brouillé, on ne comprend rien.


Manif :
Sarkozy a-t-il pu abuser de la faiblesse d’une vieille femme ? Un juge le suppose, ce qui produit un effarement général. Un président de la République est un citoyen comme les autres, mais quand même, tous ces scandales sapent les institutions, ce qui n’est pas une raison pour abuser des gaz lacrymogènes. Combien de manifestants contre le mariage pour tous ? Une grande armée, en tout cas, dont bien des participants se préoccupaient d’autre chose. Au président Hollande de régler tout ça à la fois, il suffit de laisser couler le temps, les problèmes s’effacent. Je fais confiance au fonctionnement.

Univers :
La vraie grande nouvelle a été rapportée par le satellite européen Planck, avec une photographie de l’Univers à l’âge de 380 000 ans après le big bang. Vous ne vous discernez pas encore dans ce magma plat ? Ça viendra, mais vous avez encore beaucoup à faire pour comprendre ce que sont la matière noire, l’énergie noire, les trous noirs, et autres noirceurs surpuissantes. Vous avez en tête l’âge de l’Univers, la vitesse de la lumière, la vitesse de rotation de la Terre (dont vous ne ressentez rien), vous aurez appris avec satisfaction que les galaxies s’éloignent les unes des autres à la vitesse de 66 kilomètres par seconde. Essayez au moins d’apprécier cet instantané, après quoi, sous la direction des marchés financiers, vous pourrez préparer, dans un lourd souci provincial, les municipales.

Houellebecq :
Debord, trésor national exposé à la BnF, voilà la plus belle démonstration de la dictature du Spectacle. Il paraît que 3 Français sur 4 sont maintenant sérieusement déprimés. Pour preuve, le dernier livre de poèmes de Michel Houellebecq, Configuration du dernier rivage (Flammarion). Le succès de Houellebecq est tout simple : c’est, de loin, le meilleur nihiliste planétaire, un magnifique prédicateur de la mort. « Le chemin se résume à une étendue grise / Sans saveur et sans joie, calmement démoli. » Et puis : « Maintenant je souffre toute la journée, doucement, légèrement, mais avec quelques horribles pointes qui s’enfoncent dans le coeur, imprévisibles et inévitables, un instant je me tords de souffrance, et puis je reviens en claquant des dents à la douleur normale. » Tout cela me bouleverse. Je crois que je vais prier pour Houellebecq le jour de Pâques. On ne sait jamais, ça pourrait agir.

 

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24 mars 2013

Lumières de Femmes

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Quel affreux macho, quel stupide hétéro-plouc, a osé écrire ceci : « Les femmes, en général, n’aiment aucun art, ne se connaissent à aucun, et n’ont aucun génie. Elles peuvent réussir aux petits ouvrages qui ne demandent que de la légèreté d’esprit, du goût, de la grâce, quelquefois même de la philosophie et du raisonnement. Elles peuvent acquérir de la science, de l’érudition, des talents et tout ce qui s’acquiert à force de travail. Mais ce feu céleste qui échauffe et embrase l’âme, ce génie qui consume et dévore, cette brûlante éloquence, ces transports sublimes qui portent le ravissement jusqu’au fond des cœurs, manqueront toujours aux écrits des femmes: ils sont tous froids et jolis comme elles.» On a honte pour lui, mais il s’agit bien de Jean-Jacques Rousseau, dans une lettre à d’Alembert en 1758.

Écoutez cet autre, qui n’est pas non plus n’importe qui : « Une femme autrice sort des bornes de la modestie prescrite à son sexe. (…) Toute femme qui se produit en public par sa plume est prête à s’y produire comme actrice, j’oserais dire comme courtisane: si j’en étais cru, dès qu’une femme se serait fait imprimer, elle serait aussitôt mise dans la classe des comédiennes et flétrie comme elles.» On se frotte les yeux : c’est Rétif de La Bretonne dans  La Paysanne pervertie.

Y a-t-il au moins une protestation féminine à l’époque ? Mais non, puisque George Sand écrit encore, dans une lettre de 1832 : « Ne m’appelez plus jamais femme auteur, ou je vous fais avaler mes cinq volumes et vous ne vous en relèverez jamais. Ne m’affublez pas de ridicules que je fuis, que j’évite et que je ne crois pas mériter. »

Aujourd’hui, devant le déferlement continu des « auteures » et des « écrivaines », ces préjugés d’un autre âge (comme bien d’autres) nous paraissent cocasses. Non seulement les femmes écrivent et publient, mais on a parfois l’impression qu’elles ne font que ça. Oublions les exemples trop aristocratiques, La Princesse de Clèves ou les Lettres  de la marquise de Sévigné. Passons sur l’encombrement assourdissant du marché actuel. En réalité, et c’est la révélation de La Fabrique de l’intime, les femmes ont toujours écrit, plus ou moins dans l’ombre. C’est un continent peu connu.

D’où viennent-elles, ces femmes du XVIIIe siècle ? Du couvent, des services domestiques, du mariage mal supporté, et même de l’action politique. Elles sont délaissées, courageuses, prisonnières, malades, une grande ombre plane sur elles, la Révolution. Prenez Mme de Staal, principale femme de chambre de la duchesse du Maine (rien à voir avec Mme de Staël). La voici logée à Sceaux : « C’était un entresol si bas et si sombre que j’y marchais pliée et à tâtons : on ne pouvait y respirer, faute d’air, ni s’y chauffer, faute de cheminée.» La duchesse ne dort pas, il faut constamment la divertir, elle passe son temps à comploter en faveur de son mari, principal bâtard de Louis XIV. Tiens, voilà Mme de Staal en prison, à la Bastille, où ont lieu mille petites aventures discrètes, lettres, visites furtives, trafic de clés, flirts avec les enfermés plus ou moins amoureux. « Si un jardinier, comme l’a dit un bon auteur, est un homme pour des recluses, une femme, quelle qu’elle puisse être, est une déesse pour des prisonniers. » On reste stupéfait de lire sous sa plume : « C’est le seul temps heureux que j’aie passé dans ma vie. » Elle écrit très bien, cette femme de chambre, ainsi du portrait qu’elle trace de Mme du Deffand : « Personne n’a plus d’esprit, et ne l’a si naturel. Le feu pétillant qui l’anime pénètre au fond de chaque objet, le fait sortir de lui-même, et donne du relief aux simples linéaments. »

Je passe vite sur Françoise-Radegonde Le Noir, une visitandine, « morte en odeur de sainteté » en 1791. Elle a affaire au démon d’un côté, et, de l’autre, à Jésus-Christ qui lui demande sans cesse de s’anéantir et de s’immoler. Elle mérite le détour, pourtant, cette religieuse, les délices du masochisme ont de quoi faire rêver. Mme de Genlis, elle, trouve qu’on devrait inventer le mot « penseuse » pour certaines femmes. Je suis pour, ça ferait très bien dans les journaux et les magazines, « la Gestation pour autrui », par Élisabeth X, « penseuse ». Elle n’est pas tendre pour Mme du Deffand : « C’est une petite femme maigre, pâle et blanche, qui n’a jamais dû être belle, parce qu’elle a la tête trop grosse et les traits trop grands pour sa taille. » Elle a des «vapeurs », c’est-à-dire des crises mélancoliques. « Il est impossible de contredire Mme du Deffand, elle n’écoute pas, ou elle paraît céder et elle se hâte de parler d’autre chose. » On comprend vite que Félicité de Genlis est réactionnaire et déteste l’amie des Lumières. Elle a eu, en son temps, beaucoup de succès.

Mais voici l’admirable Mme Roland, « Manon », la muse des Girondins, une vraie révolutionnaire, celle-là, « la divine Madame Roland », dit Stendhal. Elle va être guillotinée en 1793, et on connaît son mot célèbre « Ô liberté, que de crimes on commet en ton nom ! » Là, l’émotion l’emporte en lisant son indignation : « Ces hypocrites, toujours revêtus du masque de la justice, toujours parlant le langage de la loi, ont créé un tribunal pour servir leur vengeance, et envoient à l’échafaud, avec des formes juridiquement insultantes, tous les hommes dont la vertu les offense, dont les talents leur font ombrage, ou dont les richesses excitent leur convoitise.» Voyez Manon, à la veille de son exécution, dénoncer ce « Paris, souillé de sang et de débauche, gouverné par des magistrats qui font profession de débiter le mensonge, de vendre la calomnie, de préconiser l’assassinat ». Tendre et inoubliable Manon, qui reprend le mot terrible de Vergniaud contre la Terreur : « Le peuple demande du pain, on lui donne des cadavres. »

Allons-nous nous attendrir sur Mary Robinson, poétesse anglaise, douloureuse maîtresse du prince de Galles devenu roi sous le nom de George IV ? Pas vraiment, c’est le malheur incarné de façon douceâtre. On l’appelle « Perdita ». On la surnomme, abusivement, « la Sapho anglaise » (rien de lesbien, pourtant). Elle a un mari débauché, des liaisons multiples, mais elle en rajoute sans cesse dans la morale. Elle aime sa fille, elle est de plus en plus malade, l’opinion la transforme en sainte, le romantisme l’impose pour peu de temps.

Enfin, la légendaire Germaine de Staël, Mlle Necker, dite «Minette». On lit avec intérêt son « journal de mon cœur ». Il en ressort qu’un seul homme existe pour elle : « papa ». De son mari, Staël, elle dit : « C’est un homme parfaitement honnête, incapable de dire ni défaire une sottise, mais stérile et sans ressort. » S’il danse, « l’âme manque à ses mouvements ». La scène la plus drôle est celle où son père prend sa fille dans ses bras, et s’adresse au fiancé frigide : « Tenez, Monsieur, je vais vous montrer comment on danse avec une demoiselle dont on est amoureux. » C’est parfait, trop parfait, et Germaine s’enfuit en pleurant. Il n’y a, décidément, que « papa » au monde. On sait d’autre part que cette fille de père était mélancolique et craignait beaucoup d’être enterrée vivante. Elle a fini par publier beaucoup.

 

Catriona Seth, La Fabrique de l’intime. Mémoires et journaux de femmes du XVIIIe siècle, Éditions Robert Laffont, Bouquins, 1216 p., 30 euros.

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2520, du 21 février 2013.

 

 

 

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8 mars 2013

Février : Les derniers jours de Benoît XVI.

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Le Point.fr, le 1er février 2013.

Optimisme :
Ne me parlez plus du déclin de la France. Quand je vois l’exploit océanique de François Gabart, ce nouveau Mozart de la voile, je reprends confiance, aucune tempête ne pourra me décourager. Même impression d’énergie avec l’arrivée d’une Florence Cassez en pleine forme, comme si, après un interminable séjour dans une prison mexicaine, elle sortait d’une villégiature dans un hôtel cinq étoiles. Ma fierté d’être français s’accentue en constatant la percée rapide de nos troupes au Mali, la prise de Tombouctou, le comportement exemplaire de nos soldats dans le désert. Qui peut dire, après toutes ces victoires, que nous ne vivons pas dans le meilleur des pays possible ? 

Vitalité :
Mon optimisme redouble en voyant les grandes manifestations de rue à propos du mariage pour tous. La France est-elle divisée ? Au contraire ! D’un côté comme de l’autre, il s’agit d’un sursaut national du désir, le vrai, celui de la volonté de famille, d’enfants, de cohésion sociale. La famille comme ci ou comme ça ? Peu importe : liberté, égalité, fraternité, sororité et maternité. En saluant au passage la PSA (procréation spirituellement assistée) de la Vierge Marie, j’ai été entendu par un commando d’avant-garde, le collectif féminin Gouine comme un camion. Les militantes se sont mises à accoucher de centaines de ballons rouges en réclamant la procréation médicalement assistée, un peu moins romantique, sans doute, que celle de « la reine des inséminées », mais grande preuve de vitalité quand même.

Union :
Oui, au fond, tout le monde est d’accord, le bleu-blanc-rouge débouche sur l’arc-en-ciel, le peuple et les stars, quoi qu’on dise, communient dans la même direction, l’amour, l’amour, l’amour. La brûlante garde des Sceaux, avec un talent lyrique soutenu, m’a ému en disant que son projet de loi n’était pas une « entourloupe ». Ce mot familier, chez une personnalité extatique de cette importance, a fait fondre mes derniers doutes. Ce que les homophobes ne comprennent pas, c’est que les homosexuels, quel que soit leur sexe, sont d’abord et avant tout de grands sentimentaux, des personnes d’idéal soucieuses d’équilibrer et de renforcer le lien communautaire. Une vraie foi les anime, qui n’a rien de sexuel, sauf en apparence. La France gay sera bientôt à la pointe des pays gay.

Céline :
Dans une lettre de 1960 (Lettres à la N.R.F. éd. Folio n°5256, 2011) Céline écrit : « Heureusement, notre France est éternelle, et ce n’est pas un misérable crabe, chinois ou non, qui l’empêchera d’accomplir son destin de nation la plus forte, la plus intelligente, avisée, artiste, alcoolique, bavardeuse, méchante, haïsseuse, boulimique, foutreuse, du monde. » Ainsi soit-il.

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Le Point.fr, le 08 février 2013.

Conception :
Ayant eu l’imprudence de parler de la PSA (procréation spirituellement assistée) à propos de la Vierge Marie, je suis submergé de demandes d’explications. Je ne peux ici que renvoyer les curieuses et les curieux au catéchisme de l’Église catholique, au sujet d’un événement qui a changé le cours de l’histoire. Revenons donc à la PMA (procréation médicalement assistée) et à la GPA (gestation pour autrui), pratiquées aujourd’hui un peu partout dans le monde. Aux États-Unis, par exemple, une mère porteuse reçoit entre 25 000 et 35 000 dollars par grossesse, plus 8 000 dollars si elle est enceinte de jumeaux. À propos de l’Immaculée Conception (Marie conçue sans péché), nous avons un témoignage troublant, celui de Flaubert, dans une lettre de 1859. « Le dogme de l’Immaculée Conception me semble un coup de génie politique de l’Église. Elle a formulé et annulé toutes les aspirations féminines du temps. Il n’est pas un écrivain qui n’ait exalté la mère, l’épouse ou l’amante. La génération, endolorie, larmoie sur les genoux des femmes, comme un enfant malade. On n’a pas idée de la lâcheté des hommes envers elles.» Les choses ont-elles changé depuis Flaubert ? Pas sûr.

Contraception :
Les pilules contraceptives sont-elles dangereuses ? Les gynécologues sont-ils vraiment sérieux ? Toutes ces questions agitent l’enceinte de l’Assemblée nationale. Je comprends qu’une femme ait envie de récupérer ses ovocytes stockés à son moment de plus grande fertilité, mais je me demande si je ne dois pas faire décongeler mes paillettes de spermatozoïdes entreposées en Suisse il y a 30 ans. Mon contrat stipule qu’une jeune et jolie femme, quelles que soient ses origines et ses orientations sexuelles, pourra en faire usage si elle peut réciter par coeur un paragraphe d’un de mes livres. Ne soyons pas trop exigeants : dix lignes suffiront. Quel joli bébé ! Comme il me ressemble !

Déception :
La fondation Egg Donation (don d’ovule), aux USA, est le leader du recrutement des mères porteuses pour la GPA. L’agence CSP a 32 ans d’expérience, et déjà 1 700 enfants dans 45 pays. Avec 40 % de clients étrangers, elle est pionnière en matière de « création de familles ». La star Elton John sert ici de publicité pour célébrer la naissance d’un deuxième enfant entre son compagnon et lui. Cependant, Nicole, 31 ans, semble déçue. Elle a connu six échecs avec un couple norvégien et puis, dans la foulée, une fausse-couche. « Avec tous ces traitements, dit-elle, mon corps est fatigué. Quant à mon état émotionnel, il est un peu bouleversé. »

Beauvoir :
Prenez donc l’air avec des lettres de Simone de Beauvoir (Un Amour Transatlantique, 1947-1964. éd. Folio, 1999). En 1948, elle est aux États-Unis avec son amant Nelson Algren, ce qui ne l’empêche pas d’écrire des lettres d’amour à Sartre : « Mon petit, vous m’avez fait cadeau d’un beau voyage et vous m’avez donné une belle vie, heureuse et pleine, où tout ce qui m’arrive est heureux parce que vous existez… Au revoir, mon doux petit, mon petit allié. Travaillez bien, soyez sage, ne vous tuez pas en avion. Je vous embrasse de toute mon âme. Je vous aime. Votre charmant castor. » Notre époque manque trop de charmants castors.

* *

Le Point.fr, le 15 février 2013.

Pape :
Le 28 février à 20 heures, pas 19 h 59 ou 20 h 1, le siège de saint Pierre, à Rome, sera vacant. Étonnant Benoît XVI ! Il était épuisé, il en avait marre, la Curie était devenue un immense foutoir, trop de bruits, de ragots, de fuites, de complots. Être trahi par son majordome ! Un comble ! Il a donc décidé, en toute lucidité, de donner un coup de pied dans la fourmilière. Débrouillez-vous ! À vous de jouer ! Conclavez ! Le voilà donc retiré au calme, avec une pile de CD de son compositeur préféré, Mozart. J’ai entendu un crétin déclarer qu’il aurait fallu un pape plutôt wagnérien que mozartien. Au secours ! En démissionnant, Benoît XVI démontre que le martyre n’est pas obligatoire, il rompt ainsi avec des siècles de dolorisme et de masochisme chrétiens. Le plus beau, dans les réactions françaises à cet acte hautement libérateur, c’est le désarroi des laïcards fanatiques. Au fond, les seuls vrais derniers croyants, ce sont eux. « Dieu démission ! « , titre Libération. On imagine un scoop : « Dieu nous parle ! Interview exclusive traduite du latin ! »

Péché :
J’insiste : un pape, à la différence de toutes les autres religions, est tenu de croire en Dieu sous la forme d’une incarnation humaine historiquement située. La Vierge Marie s’en charge, dans une procréation spirituellement assistée. Mais cette Marie a elle-même une mère, Anne, qui a conçu sa fille « sans péché », c’est-à-dire en dehors du péché originel. C’est quoi, « le péché originel » ? La sexualité ? Mais non, le calcul. Le Diable est la négation du gratuit, l’appropriation indue, le profit. Ce n’est pas pour rien que le dogme de l’Immaculée Conception a été défini comme « ineffable », c’est-à-dire au-delà de toute expression et de toute évaluation. Si vous voulez en avoir une idée, allez au Louvre, et restez quelques instants devant le tableau de Léonard de Vinci, La Vierge, l’enfant Jésus et sainte Anne. Si, devant cette douceur bouleversante, vous ne devenez pas sur le champ catholique, je ne peux plus rien pour vous.


Cheval :
Je ne crois pas avoir jamais mangé de lasagnes au cheval ni à la jument, mais je constate que le ministère de la Santé a comme un bœuf sur la langue. Les socialistes sont bizarres : le président, à propos de la démission de Benoît XVI, dégage le minimum laïque, et ajoute, gai comme un pinson, que la République, pour le prochain conclave, n’a pas de candidat. Il aurait quand même pu, Mali oblige, se déclarer pour un pape africain.

Joyce :
Stupeur à Pékin : la traduction de Finnegans Wake en chinois (par Dai Congrong), œuvre d’une héroïque traductrice de Shanghai (huit ans de travail), est un best-seller, juste après une biographie de Deng Xiaoping. Le pape démissionne, mais le super-jésuite James Joyce occupe le terrain. Très peu de gens comprennent ce livre réputé illisible, mais justement. Joyce a dit un jour : « L’Histoire est un cauchemar dont j’essaye de me réveiller. » Les Chinois sont de cet avis, sans doute.

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Le Point.fr, le 22 février 2013.

Taubira :
D’où vient l’énergie, la conviction, la lumière de Christiane Taubira ? Elle est très étrange. Elle n’a aucun mal à dominer l’Assemblée nationale, elle impose le mariage pour tous, elle s’enflamme, elle rit, elle rayonne, aucune autre femme politique ne peut lui être comparée. C’est comme si elle était présidente de la République, et on a vraiment l’impression qu’elle y croit. Mais enfin, d’où vient son mystère ? De la littérature qu’elle semble connaître ? Des poètes qu’elle cite ? Ah, voilà une piste de fond : le penseur qu’elle a fait applaudir, après le vote du mariage pour tous, est celui, a-t-elle dit, qui a réfléchi sur les notions d’ »autre » et d’ »autrui ». Son nom ? Emmanuel Levinas. Enthousiasme des députés. Je ne suis pas spécialiste de Levinas, mais je vais relire attentivement ses lectures talmudiques, pour vérifier si, ici ou là, il ouvre la voie vers la gestation pour autrui. Ça me semble douteux, mais, de nos jours, toutes les interprétations sont possibles.

Rome :
Tous les regards sont déjà tournés vers Rome, et les spéculations sur le prochain pape se multiplient. Retour des Italiens (le plus probable) ? Un Canadien polyglotte ? Un Philippin ? Un Sud-Américain ? Un Africain ? Pour les Français, on le voit, l’Afrique est en train de devenir un fantôme cruel. À force de cogner, dans l’Hexagone, et depuis deux siècles, contre l’Église catholique, nos laïcards rationalistes découvrent peut-être que l’islam est un sérieux problème envahissant. Plutôt La Mecque que Rome ? C’est une vieille histoire qui n’a pas dit son dernier mot. Les terroristes du Niger massacrent allègrement tout ce qui est « chrétien ». Espérons simplement que tous les otages français seront libérés.

Roman :
Il va y avoir un magnifique roman à écrire : Les derniers jours de Benoît XVI. Mais que raconter sur l’absence, le silence, la méditation, la prière ? Et que dirait le pape s’il parlait ? Il ne dira rien, situation éminemment romanesque. Encore heureux si, comme dans Le parrain, on ne lui sert pas, un soir, une tisane empoisonnée. Il va être là, en tout cas, au coeur du Vatican, grande ombre blanche, et il priera, quel qu’il soit, pour son successeur.

Borgia :
Je vous conseille vivement un livre : Correspondance des Borgia. Lettres et documents (éd. Mercure de France, 2013). Les Borgia ! Un pape explosif ! Machiavel à la manœuvre ! Voyez ce laissez-passer de César Borgia à Léonard de Vinci, daté du 18 août 1502 : « Nous ordonnons et commandons qu’à notre excellent et très-cher familier, architecte et ingénieur général Léonard de Vinci soit partout accordé un passage libre de tous droits pour lui et les siens, et un accueil amical, et qu’on le laisse voir, mesurer, et estimer justement autant qu’il le voudra… Et que personne ne songe à faire le contraire, dans la mesure où il tient à ne pas encourir notre indignation. » Voilà qui est parler ! Salut l’artiste !

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1 mars 2013

Janvier : Je me sens devenir de plus en plus chinois.

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Le Point.fr, le 04 janvier 2013.

TGV :
Bonne année très difficile à toutes et à tous ! Tenez bon ! Courage ! Demandez l’impossible ! Rêvez malgré tout !

J’ai hâte maintenant de me retrouver un jour dans le TGV chinois qui relie Pékin à Canton à 300 km à l’heure. Il a été inauguré le 26 décembre 2012, date anniversaire de la naissance de Mao. Ces Chinois sont invraisemblables : le 25 décembre, naissance de Jésus-Christ, le 26, naissance de Mao. Ce fantôme hante encore les mémoires, et sa photo en couleur trône toujours devant la Cité interdite. Staline, Hitler, Mussolini, Franco, Pétain ? Balayés. Mao, désormais, c’est du 300 à l’heure à travers les merveilleux paysages chinois. Enfin, ne nous plaignons pas : nous avons les droits de l’homme et le président Hollande, lequel, sans jeu de mots excessif, a la tête de l’emploi.

Censure :
Cela dit, les bureaucrates chinois veillent et viennent d’interdire les célèbres portraits de Mao par Andy Warhol, qui devaient figurer dans la grande rétrospective Warhol présentée à Pékin et à Shanghai. Comme quoi la peinture peut dire la vérité au moment voulu. Inutile de dire que ces tableaux sont magnifiques, parmi les plus beaux de cet artiste génial du vingtième siècle (aux antipodes du triste Hopper célébré par toutes les institutions académiques régressives). Il faudra sans doute attendre très longtemps avant qu’un Mao bleu ou jaune de Warhol trouve sa juste place au coeur de Pékin. Ce sera un grand signal de l’Histoire.

Famille :
À travers le chômage explosif, vous êtes un peu perdus dans le mariage pour tous, la procréation médicalement assistée, sans parler de la gestation pour autrui, qui peut se révéler une affaire très rentable. Vous écoutez la ministre déléguée à la Famille critiquant sévèrement les désordres socio-culturels de mai 1968. Elle se félicite du grand mouvement qui s’annonce dans le désir de « faire-famille ». Ce « faire-famille », concept nouveau, me paraît bienvenu pour renforcer la cohésion sociale en cours de désagrégation. Pauvre André Gide, avec son vieux « Familles, je vous hais ! ». Il n’a pas osé imaginer Corydon marié et père de nombreux enfants adoptifs. Jean Genet marié reste aussi une hypothèse douteuse, de même que Marcel Proust, ici totalement dépassé.

Prophètes :
Il y a un siècle, Franz Kafka disait à l’un de ses amis : « Nous ne vivons pas dans un monde détruit, nous vivons dans un monde détraqué. Tout craque et cliquette comme le gréement d’un voilier délabré. La misère que vous avez vue n’est que la manifestation d’une détresse plus profonde. » Et Sartre, en 1940 : « Un homme heureux est aujourd’hui si solitaire qu’il faut bien expliquer son sentiment : il parle de couleurs aux aveugles. »

* *

Le Point.fr, le 11 janvier 2013.

Homophobie :
Je suis révolté par l’homophobie qui suinte de tous les commentaires sur la rencontre historique Depardieu-Poutine. Quoi ? Ces deux hommes s’aiment, s’embrassent, s’étreignent, se marient quasiment en public devant la planète stupéfaite, et personne n’applaudit cette victoire française ? On pouvait redouter le choc érotique entre un scooter et un tank. Mais pas du tout : notre jeune et gros marié, aux anges, enfile sa robe folklorique en Mordovie (merveilleuse république pénitentiaire), il est aidé par des jeunes femmes locales rayonnantes de santé, il aime les hommes de pouvoir, Depardieu ; cet accouplement Raspoutine-Poutine lui va comme un gant. On murmure déjà que l’Église orthodoxe, beaucoup plus ouverte que la catholique, serait prête, secrètement, à bénir cette union. Une autre rumeur prétend que cent mille femmes ukrainiennes se sont déjà manifestées pour être les mères porteuses des spermatozoïdes conjugués des deux pères célèbres. En Ukraine, beau pays moderne comme la Mordovie, une mère porteuse est rétribuée 15 000 euros par bébé. Voilà du redressement productif !

Russie :
Depardieu nous rappelle que son père était un communiste français à l’ancienne, un homme, dit-il, qui écoutait tous les jours Radio-Moscou. On imagine le petit Depardieu entendant, très jeune, les allocutions du « petit père des peuples », c’est-à-dire de Dieu lui-même : « Ici le maréchal Staline ! Prolétaires français, unissez-vous ! » C’est visiblement une expérience enfantine que notre président Hollande a du mal à comprendre. Depardieu lui a pourtant parlé au téléphone: « Je lui ai dit que j’aimais Vladimir Poutine, et que la Russie était une grande démocratie. » L’ex-URSS, puisque Brigitte Bardot a songé, elle aussi, à la rejoindre, pourrait maintenant s’appeler Usine de recyclage des stars séniles. Poutine va-t-il tromper Depardieu avec Bardot dans un hôtel Goulag cinq étoiles ? Après tout, le mariage pour tous peut tolérer de petites infidélités.

 Reza :
Le dernier roman de Yasmina Reza («Heureux les heureux, éd. Flammarion, 2013) est, si on en croit une presse éblouie, un chef-d’œuvre. Quelques extraits de critiques pâmées : « On meurt mieux qu’on ne vit chez Yasmina Reza. On s’égosille dans les couloirs sordides d’un supermarché durant des années, mais on s’éparpille sous forme de légères cendres au-dessus d’un ruisseau pour l’éternité… Les hommes et les femmes sont faits pour se chercher sans se trouver… » Quelle histoire !

DSK :
L’Express, toujours admirablement renseigné, surtout en littérature, nous prépare doucement au retour de DSK et à sa reconquête du pouvoir. « Dominique Strauss-Kahn a donné un nom poétique à la société qu’il a créée : « Parnasse », le lieu où, dans la mythologie, vivaient Apollon et les neuf muses… » Voici les activités de « Parnasse » : « Conseils, conférences, interventions, informations dans les domaines économique, social, politique tant en France qu’à l’étranger. » C’est vrai : la ressemblance entre DSK et Apollon m’a toujours frappé.

* *

Le Point.fr, le 18 janvier 2013.

 Manif :
Supposons : je suis un enfant plutôt malin d’aujourd’hui, je ne crois à rien de ce que me racontent mes parents hétérosexuels, il y a déjà longtemps que j’observe leurs mensonges et l’abîme dissimulé qui les sépare. Je ne vais sûrement pas les suivre dans une manifestation contre le mariage pour tous. Le temps passe : les homosexuels se marient, adoptent des enfants, la procréation médicalement assistée prolifère, ainsi que la gestation pour autrui. L’utérus artificiel se profile. Né sous X, Y ou Z, je continue à m’interroger sur ce que je fais là. Les médias ne font pas leur travail : le vrai sondage consisterait à demander à des adultes d’aujourd’hui si, dans leur enfance, ils auraient préféré avoir deux pères ou deux mères comme parents gays adoptifs. Résultat probable : les femmes disent deux pères, les hommes deux mères. Deux mères m’iraient très bien. Pas de concurrent mâle encombrant, et séduction, peu à peu, de l’une des deux, la A ou la B, plutôt jolie et spirituelle, j’espère.

Mali :
L’union nationale pour la guerre au Mali me laisse froid, mais ne le dites à personne. Je crains pour Hollande un enlisement qui le ferait regrossir. Il sera très bien, dans la cour des Invalides, en train de décorer des cercueils. Sarkozy le faisait avec une virtuosité rare, même sous la pluie. Cette guerre est d’ailleurs providentielle, et renvoie toutes ces histoires de mariage dans un arrière-plan provincial.

Duras :
Grâce à un livre d’entretiens récemment publié (avec Léopoldina Pallotta Della Torre, La passion suspendue, éd. du Seuil, 2013), on retrouve la grande voix prophétique, sublime, forcément sublime, de Marguerite Duras. En 1986, elle faisait déjà cette déclaration fracassante : « Ce n’est pas seulement sexuel, l’homosexualité, c’est beaucoup plus vaste que ça. Beaucoup plus terrible. Infernal. Du point de vue de Dieu, on peut expliquer la finalité de presque tout. Sauf ici. Ici, on ne peut pas l’expliquer, c’est exactement de la même façon que la mort. Dieu s’est réservé ces domaines-là. Dieu a décidé que l’inexpliqué de sa création, ce serait ces deux choses-là : la mort et l’homosexualité. Ça ne relève pas de la psychanalyse, ces histoires, mais de Dieu. » Avouez que la folie de Duras a une autre allure que celle de Christine Boutin ou de Frigide Barjot !

Giroud :
On reparle aussi de Françoise Giroud, grâce à un manuscrit qu’on croyait disparu, où elle raconte sa tentative de suicide (Histoire d’une femme libre, éd. Gallimard, 2013). Curieusement, alors que Duras m’attaquait violemment lors de la publication de mon roman Femmes, Giroud me prend vivement à partie lors de la publication de mon livre sur Casanova. Voici ce qu’elle écrit, à l’époque, dans Le Nouvel Observateur : « Casanova est un personnage étincelant, un aventurier prestigieux, une figure divertissante, un excellent écrivain. Simplement, il ne connaît ni le bien ni le mal. Alors si vous croisez sa postérité, en habit rose ou en blouson de cuir, gare fillettes, fillettes, Sollers est un farceur. » Inutile de dire que je n’ai jamais porté d’habit rose ni de blouson de cuir (ah si, une fois, en mai 1968), et que les « fillettes » ne sont pas mon genre.

* *

 Le Point.fr, le 25 janvier 2013. 

Dopage :
On a beaucoup parlé des aveux, plus ou moins trafiqués, de Lance Armstrong à propos du dopage dans le cyclisme. Il serait temps, maintenant, que la gauche propose la légalisation du cannabis. Le progrès l’implique, et toutes les réserves à ce sujet sont profondément réactionnaires. J’ai, dans cette dimension intime, des souvenirs enchanteurs, et je serais heureux qu’ils puissent être démocratiquement partagés par tous les Français et toutes les Françaises. La France, désormais, est une autre Hollande : place, donc, au joint légal en vente libre, comme l’alcool, au coin de la rue.

Gazage :
Cette fuite de gaz puant, ressentie jusqu’en Angleterre, augmente mes inquiétudes sur la pollution. D’accord, vous nous affirmez que ce gaz n’est pas toxique, mais d’où me viennent, brusquement, ces saignements de nez et ces migraines inhabituelles ? Je vois le nom de cette usine normande : Lubrizol. Vous reprendrez bien un peu de Lubrizol ? Ça sent mauvais, mais ce n’est pas dangereux. Il se peut même que ce soit une sorte de fortifiant, en tout cas toutes les précautions sont prises. Ne me dites pas que les terroristes, après l’attaque du gaz algérien, sont dans le coup chez nous. Non, non, une simple fuite, en cours de bouchage.

Mariage :
Et en route pour « le mariage pour tous » ! Que cent mille drapeaux arc-en-ciel flottent sur Paris, en écho au drapeau tricolore des militaires français engagés au Mali pour la plus grande joie des populations locales ! Guerre aux arriérés catholiques ! De l’adoption et de la gestation partout ! J’ai vu deux manifestantes incroyables : l’une, excitée, ravie, brandissant une pancarte « Je veux être témoin du mariage gay de mon fils » ; l’autre, plus concentrée, déguisée en femme-sandwich, avec l’inscription suivante : « Hétéro solidaire ». Pas de pancartes de pères pro-homos, pas non plus de pancartes de mères pour célébrer le mariage gay de leur fille, mais peut-être ne les ai-je pas vues. Oserai-je dire que le rêve secret des mères a toujours été que leur fils soit prêtre ou homosexuel et, en tout cas, ne ramène pas à la maison une jeune femme et sa propre mère ? Ces petits ajustements familiaux sont d’ailleurs sans grande importance. Vive la liberté de Florence Cassez ! Vive la nouvelle mafia mexicaine !

Tchouang-tseu :
C’est bizarre : je me sens devenir de plus en plus chinois. Pour me reposer un peu du tourbillon de l’actualité, j’ouvre de temps en temps Tchouang-tseu : « Celui qui connaît la joie du ciel, sa vie est l’action du ciel, sa mort n’est qu’une métamorphose. Son repos s’identifie à l’obscurité, son mouvement à la lumière. Celui qui connaît la joie du ciel ne connaît ni la colère du ciel, ni la critique des hommes, ni l’entrave des choses, ni le reproche des morts. »

 

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