SOLLERS Philippe Blog

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6 mai 2012

Bonne chance

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Marine

On ne l’attendait pas à ce niveau, mais c’est fait, et tout le monde en parle. Le Président candidat sentait une vague forte monter vers lui, mais voilà, elle n’était pas bleu clair, mais massivement bleu marine. Le rouge Mélenchon se flattait d’avoir ressuscité l’idéal communiste et de terrasser la blonde agitée : hélas, hélas, Stalingrad n’a pas tenu, et une bonne partie du peuple français s’est déportée sur la droite. Hollande est en tête, soit, et même virtuellement élu, il s’abîme de plus en plus la voix dans les meetings, mais restons prudents, le second tour s’annonce sanglant, simpliste, vociférant, et des milliers de drapeaux bleu-blanc-rouge vont tourbillonner dans les têtes. Le Président propose trois débats à son challenger socialiste, on regrette de ne pas voir ça tous les soirs, dans le genre interminable primaire au sommet. Bref, la participation a été intense, l’Histoire est en marche, Robespierre a été remplacé au pied levé par Jeanne d’Arc, le Président déclare la patrie en danger, veut transformer le 1er Mai en fête du « vrai travail » national, peut-être s’est-il mis à prier le soir, pendant que le candidat de gauche compte sur la sagesse immémoriale de la Corrèze. Et Bayrou ? me dites-vous. Bayrou ? Comme d’habitude, avec une belle obstination paysanne, il attend son heure. Ce serait l’heure de la raison centrale, celle qui ne vient jamais. Les élections ne sont pas raisonnables. Cela dit, les dernières déclarations du Président à propos de la littérature m’ont consterné. Après avoir taclé La Princesse de Clèves et Fabrice del Dongo dans La Chartreuse de Parme, il dit maintenant que le livre qui lui tombe des mains est Les Liaisons dangereuses, de Laclos. Une France forte sans Stendhal et Laclos ? Quelle erreur…

Légitime défense                           

Étrange pays, la France, qui n’en finit pas de stupéfier ses voisins par sa démocratie éruptive et brouillonne. Pour l’instant, la palme démocratique revient quand même à la Norvège qui écoute sans broncher les explications de son tueur forcené. En se livrant à son massacre, dit-il, il se trouvait en état de « légitime défense » contre l’immigration massive et l’islamisation de l’Occident. Il délire, mais veut être considéré comme pleinement rationnel (la prison, donc, pas l’asile psychiatrique). La légitime défense est un beau concept. Supposons que je me retrouve dans un train bondé, envahi par des mères débordées et des enfants qui hurlent. À un moment, ce bruit me rend fou, je sors ma kalachnikov, je tire sur tout ce qui crie, et je plaide ensuite la légitime défense par rapport à l’agression auditive dont j’étais l’objet. Serais-je compris ? J’en doute.

Stupidité

Voici un petit livre décapant qu’il faut vous procurer sans délai : Les Lois fondamentales de la stupidité humaine (1). Ne cherchez pas à connaître l’auteur, un certain Carlo M. Cipolla, mort, paraît-il, en 2000, dont l’éditeur nous cache peut-être la véritable identité. Voici la première loi, d’une évidence troublante : « Chacun sous-estime toujours inévitablement le nombre d’individus stupides existant dans le monde.» Attention, l’individu stupide n’est pas l’imbécile, ce serait trop simple. Ce qui le rend particulièrement dangereux, c’est qu’il peut paraître rationnel et intelligent. « Jour après jour, avec une monotonie imparable, chacun est harcelé par des individus stupides qui surgissent à l’improviste, dans les lieux les plus malcommodes et aux moments les plus improbables.» L’auteur ne craint pas d’affirmer scientifiquement que la stupidité est un fait de nature et non de culture : « Que l’on évolue dans les cercles les plus distingués ou que l’on se réfugie parmi les chasseurs de têtes de Polynésie, que l’on s’enferme dans un monastère ou que l’on décide de passer le reste de sa vie en compagnie de femmes belles et lascives, on rencontre toujours le même pourcentage d’individus stupides, pourcentage qui dépassera toujours vos attentes. »  Ne pas confondre avec la bêtise (ce pas en avant aurait enchanté Flaubert) : « Est stupide celui qui entraîne une perte pour un autre individu ou pour un groupe d’individus, tout en n’en tirant lui-même aucun bénéfice et en s’infligeant éventuellement des pertes.» Et voici le plus inquiétant, comme on peut, une fois de plus, le vérifier ces temps-ci : « Les partis politiques et la bureaucratie se sont substitués aux classes et aux castes, et la démocratie s’est substituée à la religion. Dans un système démocratique, les élections générales sont un instrument tout à fait efficace pour garantir le maintien d’une fraction importante d’individus stupides parmi les puissants. Un pourcentage très élevé des électeurs est composé d’individus stupides et les élections leur offrent à tous à la fois une occasion formidable de nuire à tous les autres sans rien y gagner. » Vérifiez.

Chinois

Les Chinois sont déjà un peu partout dans la région de Bordeaux, comme cette charmante actrice populaire, Zhao Wei, qui vient d’acheter un petit domaine du côté de Saint-Émilion. Ces Chinois me suivent à la trace, puisque je les retrouve dans l’île de Ré, en face de chez moi, en train d’étudier les marais salants et l’obtention de la fleur de sel. Le vin, le sel… il ne leur reste plus qu’à me traduire intégralement et à susciter une prolifération de commentaires. Je n’aurais jamais cru possible une telle situation, lors du voyage que j’ai organisé en Chine, en 1974, au nom de la revue Tel Quel. Sur ce voyage, qui a fait couler beaucoup d’encre, on lira la réédition du Voyage en Chine, de Marcelin Pleynet (2), excellent journal, moins dupe que n’a voulu le croire Simon Leys (trop fixé sur Barthes) et plein de notations élégantes et sensibles sur les paysages et les corps chinois. Pleynet est avant tout un poète, ce qui fait que ses notes traversent le temps en toute liberté. Dans ce livre, quelques photos en couleur de l’époque, émouvantes. Pour rendre leur visite aux Chinois, rien de mieux que les Écrits de Maître Wen (3) (ou Livre de la pénétration du mystère), un vieux classique à pratiquer chaque jour : « Pour peu que les viscères se placent sous la dépendance du cœur et lui restent soumis, la résolution triomphe, la conduite sera ferme, l’entendement florissant, les humeurs concertées, en sorte que l’on voit tout, entend tout et réussit en tout. Le souci ne trouvera nulle part à s’introduire ni les miasmes par où attaquer. » Bonne chance, et vive la crise !

 

1. Carlo M. Cipolla, Les Lois fondamentales de la stupidité humaine. Éditions PUF, 2012, 72 p., 7 euros.
2. Marcelin Pleynet, Voyage en Chine, Éditions Marciana, 2012.
3. Maître Wen, Écrits. Éditions Les Belles Lettres, 2012. Traduction et notes de Jean Levi, 555 p., 39,60 euros.

Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du Dimanche n° 3211, dimanche 29 avril 2012.

 

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30 septembre 2011

Guerre permanente

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

DSK

Rêvons un peu : après son retour triomphal à Paris, place des Vosges (on se serait cru à l’Élysée), DSK, avec Claire Chazal, réussit un sans-faute millimétré à la télévision, avec une audience de 14 millions de personnes. Est-il convaincant ? Peu importe. Il reconnaît une « faute morale » (pas physique), on croit même entendre, en filigrane, le mot « péché ». Bon, absolution, promesse de sérieux à l’avenir, plus question de « légèreté » avec les femmes, discrétion, retenue, distance.

Les plaignantes se plaignent toujours, mais c’est le passé, le film est saturé, l’avenir nous appelle, allons vite aux choses sérieuses, la Grèce, la crise, les banques, le destin de l’euro et de la planète. Là, devant une telle compétence mondiale, tout le monde se tait et attend une performance future. DSK un jour ministre ? Pourquoi pas ?  Mais de qui ? Pourquoi pas de Sarkozy, réélu en Libye, et capable de bousculer la primaire socialiste ?

Fini la rigolade, la rigueur est là, la France est en danger, l’union nationale s’impose. On parle beaucoup trop d’un « pacte de Marrakech » conclu entre DSK et Martine Aubry, sans s’apercevoir qu’un pacte, beaucoup plus profond et secret, a été signé, il y a longtemps, entre l’actuel président de la République française et son éventuel successeur désigné. Je ne dis pas que DSK sera ministre de la Justice, n’exagérons pas, mais son retour à Bercy, ou dans les environs, est inévitable. Cette nouvelle ouverture à gauche aurait tout son poids. Un argument électoral massue ? La peur et le besoin de protection assumés par des professionnels du job. Une nouvelle cohabitation n’est d’ailleurs par exclue, avec Hollande (enfin un vrai nom français !) comme Premier ministre, Valls au ministère de l’Intérieur, Ségolène Royal présidente de l’Assemblée nationale, Montebourg au Transports, et Aubry à la culture (c’est mon vœu personnel)

11-Septembre

La commémoration du 11 septembre 2001, date capitale de l’Histoire, est troublante. Pendant vingt-quatre heures, vous voyez défiler sur les écrans, en boucle, les deux avions suicidaires faisant exploser les tours du World Trade Center, superbe œuvre d’art architecturale, mais aussi, dans les fantasmes de religieux fanatiques, arrogantes mosquées du diable. Le Dieu coranique, poussé à bout, lance ses kamikazes dans les flammes, et, à force de voir les images de cet attentat en direct, il est presque impossible de ne pas les trouver d’une effrayante beauté.

De quoi s’agit-il ? D’une œuvre d’art criminelle comme destruction d’une grande œuvre d’art. Vous voyez des corps humains se jeter par les fenêtres, vous savez qu’il va y avoir 3.000 morts, mais vous êtes obligés, maintenant, d’entendre le cri « Allah est grand ! » poussé par des terroristes entrant en enfer. C’est tragique, mais le plus tragique est peut-être la figure de Bush, à l’époque, apprenant la nouvelle, avec sa petite cravate rouge de fonctionnaire provincial. Et plus tragique encore, c’est la prolifération, aujourd’hui, de galeries de peinture autour de Ground Zero. Installations nulles d’ « art contemporain », panneaux monochromes ou vêtements pendus à des tringles, censés évoquer le traumatisme de la destruction. C’est consternant  de bêtise, de laideur et de conformisme. Pauvre Amérique, empêtrée dans ses guerres, avec, en plus, ses républicains fous. Tristesse, aussi, de voir l’excellent Philip Roth dans un mauvais film de télé, transformé en radoteur de la mort, avec, comme témoins, deux femmes âgées et très laides, dont l’hypernévrosée Mia Farrow.  La musique douloureuse (on pouvait le craindre) est de Gustav Mahler. Roth écrit debout, il est visiblement gêné d’être enregistré par un type qui se fout de la littérature. Pourra-t-il encore composer plutôt que de se suicider ? On l’espère pour lui. Il rit d’un drôle de rire. C’est un ami.

Mallettes

On est content pour Villepin de sa relaxe dans l’affaire Clearstream, mais, tout à coup, des mallettes pleines de billets de banque, en provenance d’Afrique, encombrent les médias. Des millions et des millions de dollars sortent de l’ombre pour y revenir aussitôt, tout en arrivant, depuis longtemps, au plus haut niveau de l’État. La France est-elle une république bananière ? Ces bananes pèsent lourd, surtout, comme s’en plaint, paraît-il, un des protagonistes, lorsqu’elles sont en billets de petites coupures. C’est long à compter, on n’en finit pas. Ce drainage d’argent a sa grandeur barbare. Ballet de mallettes, musique politique. On s’en doutait, mais on n’imaginait pas un aussi prodigieux opéra. Le principal porteur de mallettes a d’ailleurs été décoré récemment de la Légion d’honneur par le président lui-même. Une mallette à Légion d’honneur ? Je vais proposer ce chef-d’œuvre à une galerie d’avant-garde.

Sélection

Voici ma sélection personnelle des livres de la rentrée. Le plus émouvant et délectable : Ô Solitude (1), de Catherine Millot, plongée dans le vertige de l’amour transformé en sérénité extatique. Le plus branché magnétique : Vie électrique (2), de Jean-Philippe Rossignol, un étrange jeune homme, très cultivé, mène une vie aventureuse qui périme d’emblée tous les lourds et vieux romans naturalistes de l’automne. Une nuit à Reikjavik (3), de Brina Svit, excellent roman, vif et rapide, d’un auteur qui reste à découvrir, histoire d’une femme qui propose à un jeune danseur de tango argentin de la rejoindre, pour 5.000 euros, dans un hôtel islandais pour une nuit d’amour. Échec prévisible et très drôle, style percutant et grinçant. On ouvre ce livre, on ne le lâche plus, et il est scandaleux que presque personne n’en parle.

La surprise : trente ans après sa mort, Lacan, en deux publications dues au travail acharné de Jacques-Alain Miller, entre dans les best-sellers et enflamme la presse. Vous vous procurez vite Vie de Lacan (4), du même Jacques-Alain Miller, gendre de Lacan et maître d’œuvre de ses écrits et de ses séminaires, témoin le plus fiable et le plus inspiré du diable de la psychanalyse, toujours aussi dérangeant. Miller, jusque-là discret, entre par la grande porte de la littérature. Vérifiez.

Enfin un livre en tout point subversif, et prophétique, le journal de l’année 2001, de Marcelin Pleynet, Nouvelle Liberté de pensée (5). Voilà quelqu’un qui s’intéresse sans arrêt à la poésie, à la métaphysique, à la peinture, à Venise, à la musique, ce qui le rend étrangement lucide sur le bruit et la fureur de l’histoire actuelle. Exemple, à la date du 15 septembre 2001 : « Chacun découvre avec terreur et fascination que la paix ne saurait être désormais, dans l’ordre de la mondialisation, qu’une guerre permanente. »


(1) Éditions Gallimard. Collection L’Infini.
(2) Éditions Gallimard. L’Infini.
(3) Éditions Gallimard.
(4) Éditions Navarin.
(5) Éditions Marciana.

Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du Dimanche
n°3471, dimanche 25 septembre 2011

 

6 janvier 2010

Le Muflisme-sarkozisme

Classé sous Non classé — sollers @ 18:2

Paris, le 6 janvier 1998 

Cher Flaubert, 

Vous remarquez d’abord que je ne vous appelle pas Gustave, comme le doué de la famille, Sartre, avait pris l’étrange habitude de le faire. Pas de famille, pas de familiarité. Je ris en voyant que vous vous adressez à George Sand en la traitant de « chère Maître ». Quelle idée ! Comme si la « femme Sand » (c’est Baudelaire qui parle) n’était pas faite pour qu’on « lui jette un bénitier à la tête » ! Vous allez jusqu’à signer « votre vieux troubadour ». C’est pour plaisanter, je sais, mais quand même. Troubadour ! Avec Sand ! Paris n’était pas drôle en 1871, l’année de la naissance de Proust ? Si vous croyez qu’il l’est aujourd’hui ! Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, un grand nombre de massacres ont eu lieu, mais c’est comme si rien ne s’était passé, ça piétine, ça mine, ça rumine. Vous allez écrire un an plus tard, après la Commune : « Je suis exaspéré par la Droite, à me demander si les communards n’avaient pas raison de vouloir brûler Paris, car les fous furieux sont moins abominables que les idiots. Leur règne, d’ailleurs, est toujours moins long.»

Ça se discute. Ce que vous dites n’en est pas moins prophétique : l’évolution de l’Humanité peut se résumer en trois mots, Paganisme, Christianisme, Muflisme. Thèse, Antithèse, Synthèse.  Nous sommes donc, cent vingt-sept ans après votre lettre, dans le plein essor du Muflisme. Deux guerres mondiales avec « meurtres en grand », et ça continue de plus belle, à froid. Nous avons eu le Muflisme-léninisme, le Muflisme-fascisme, le Muflisme-nazisme, et nous en sommes (ouf ! on respire !) à la réalisation planétaire du Muflisme-financiérisme.

L’Art et la Littérature dans tout ça ? Ecume, mon cher, business, moins-que-rien, servilité et dépression générales, monnayage d’impasses, crises d’identité vaseuses, publicité morbide, défaite d’Eros, triomphe de Thanatos. Cher Flaubert, même vous, malgré vos efforts, êtes devenu une image inoffensive. Madame Bovary va bien, elle se démène partout, elle a été clonée, elle a ses vapeurs, ses rougeurs, ses langueurs, ses peurs. Bref, le lamento français, que vous avez inauguré, monte sans cesse comme accompagnement du spectacle. Vous connaissez la rengaine: rien ne va plus, c’est l’apocalypse, Paris est fini, la France est foutue, on meurt de chagrin, de misère, de haine. Mais dites-moi, Flaubert, qui a osé vous ranger dans le rang des « écrivassiers funestes » ? Quel est ce jeune insolent ? Lautréamont, dans ses  Poésies. Ce nom ne vous dit rien ? Dommage. Remarquez qu’aujourd’hui encore il ne dit presque rien à personne. Et Rimbaud, les Illuminations, Une saison en enfer, vous ne connaissez pas non plus ? Dommage, dommage. Voilà quand même deux anti-muflistes radicaux, croyez-moi. Avec votre coïnculpé, traîné en même temps que vous au tribunal pour ses Fleurs du mal, cela fait trois. Relisons-les ensemble, voulez-vous ? Vous m’en direz des nouvelles. 

Je viens de le faire à l’instant, et Paris, aussitôt, me paraît la plus belle ville du monde (elle l’est ! elle l’est toujours !), le XIXe obligatoire a disparu, je ne commémore rien, j’avance, le soleil brille en hiver, l’amour est plus fort que la mort, la liberté n’est pas un vain mot, mes phrases s’écrivent d’elles-mêmes. On va vous libérer, Flaubert ! Des Prussiens, de l’Ennui, de la Bêtise, du Fiel, de Bouvard, de Pécuchet, de Sand, des Goncourt, de Homais ! On arrive du XIIe siècle ! Au moins ! On est réaliste, on tient le coup, on demande ici et maintenant l’impossible. Quel banquet ! Préparez quelques bonnes bouteilles à Croisset !
Votre camarade dans la Résistance, 

Philippe Sollers 
Le Nouvel Obsevateur n°1734 du 29 janvier 1998.

1 décembre 2009

Bêtise : continent infini

Classé sous Non classé — sollers @ 13:2

Prenons Flaubert le samedi 27 septembre 1878 dans le « Journal » d’Edmond de Concourt : « Flaubert, à la condition de lui abandonner les premiers rôles et de se laisser enrhumer par les fenêtres qu’il ouvre à tout moment, est un très agréable camarade. Il a une bonne gaieté et un rire d’enfant, qui sont contagieux; et dans le contact de la vie de tous les jours se développe en lui une grosse affectuosité qui n’est pas sans charme. »

Ce Goncourt ne comprend rien, cela va de soi, mais il nous donne une précieuse information sur l’ouverture des fenêtres. Flaubert étouffe, il suffoque, son « Bouvard et Pécuchet » lui donne un mal fou, c’est un bouquin infernal, atroce, qui le mène droit à la mort. « Mon but secret est d’abrutir tellement le lecteur qu’il en devienne fou. Mais mon but ne sera pas atteint, par la raison que le lecteur ne me lira pas. Il se sera endormi dès le commencement. »

On n’a pas assez insisté, à mon avis, sur la découverte fondamentale de Flaubert, son trait de génie, sa passion, sa rage. Sartre a eu tort d’inventer pour lui le rôle d’« idiot de la famille », alors qu’il aura été le premier à sonder ce continent infini, la Bêtise. De ce point de vue, Flaubert, c’est Copernic, Galilée, Newton : avant lui, on ne savait pas que la Bêtise gouvernait le monde. « Je connais la Bêtise. Je l’étudie. C’est là l’ennemi. Et même il n’y a pas d’autre ennemi. Je m’acharne dessus dans la mesure de mes moyens. L’ouvrage que je fais pourrait avoir comme sous-titre : « Encyclopédie de la Bêtise humaine ».»

Bêtise de la politique, bêtise de la littérature, bêtise de la critique, médiocrité gonflée à tout va, il faut dire que la fin du XIXe siècle se présente comme un condensé de tous les siècles, ce qui a le don de mettre Flaubert en fureur. Le pouvoir est bête, la religion est bête, l’ordre moral est insupportable, bourgeois ou socialistes sont aussi imbéciles les uns que les autres, et ce qui les unit tous, preuve suprême de la Bêtise, est une même haine de l’Art. « Qui aime l’Art aujourd’hui ? Personne, voilà ma conviction intime. Les plus habiles ne songent qu’à eux, qu’à leur succès, qu’à leurs éditions, qu’à leurs réclames ! Si vous saviez combien je suis écoeuré souvent par mes confrères ! Je parle des meilleurs.» Il faut lire ici (ou relire) la grande lettre à Maupassant, de février 1880, elle est prophétique. Un programme de purification du passé est en cours sous le nom de moralité, mais en réalité (et nous en sommes là aujourd’hui) par la mise en place d’une conformité fanatique plate. « Il faudra, dit Flaubert, supprimer tous les classiques grecs et romains, Aristophane, Horace, Virgile. Mais aussi Shakespeare, Goethe, Cervantès, Rabelais, Molière, La Fontaine, Voltaire, Rousseau. » « Après quoi, ajoute-t-il, il faudra supprimer les livres d’histoire qui souillent l’imagination ».

Flaubert voit loin : les idées reçues doivent remplacer la pensée, il y a, au fond de la bêtise, une « haine inconsciente du style », une « haine de la littérature » très mystérieuse, animale, qu’il s’agisse des gouvernements, des éditeurs, des rédacteurs en chef des journaux, des critiques « autorisés ». La société devient une énorme « farce », où, dit-il, « les honneurs déshonorent, les titres dégradent, la fonction abrutit ». Renan se présente à l’Académie française ? Quelle « modestie » ! « Pourquoi, quand on est quelqu’un, vouloir être quelque chose ? » Savoir écrire et lire est un don, sans doute, mais aussi une malédiction : « Du moment que vous savez écrire, vous n’êtes pas sérieux, et vos amis vous traitent comme un gamin.» Bref, l’être humain est en train de devenir irrespirable.

En janvier 1880, vers la fin de son existence physique de saint halluciné, Flaubert écrit à Edma Roger des Genettes (sa correspondante préférée, avec Léonie Brainne et sa nièce Caroline, plutôt des femmes, donc) : « J’ai passé deux mois et demi absolument seul, pareil à l’ours des cavernes, et en somme parfaitement bien, puisque, ne voyant personne, je n’entendais pas dire de bêtises. L’insupportabilité de la sottise humaine est devenue chez moi une maladie, et le mot est faible. Presque tous les humains ont le don de m’exaspérer, et je ne respire librement que dans le désert.»

Simple question : que dirait Flaubert aujourd’hui ? Autre prophétie pleinement réalisée : « L’importance que l’on donne aux organes uro-génitaux m’étonne de plus en plus.» Allons, bon : le sexe lui-même est en train de devenir Bête.

Gustave Flaubert, Correspondance, Tome V. Éditions Gallimard, Coll « la Pléiade », 1584 p.

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n° 2250 du 20 décembre 2007.

2 mars 2009

Sollers : heureux caractère

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Critiques
Un écrivain sait, en général, pourquoi certains l’aiment, pourquoi d’autres le détestent, pourquoi, enfin, le plus grand nombre reste indifférent. Le lourd silence de tel ou tel support ne l’étonne pas, la violence d’autres régions non plus, surtout chez les agités de la branchitude, où l’ignorance crasse atteint parfois des sommets. Les bonnes critiques sont encourageantes, même si elles auraient pu être meilleures. Il y a d’admirables surprises, par exemple dans Le Figaro Madame : « Sollers bande encore. On est content. » C’est une jeune femme qui parle, on lui fait confiance. 

Mais il y a mieux : la critique moralisante qui fait réfléchir. Ainsi celle de cette mère de famille de province, étrangement relayée par Le Monde. Elle me trouve éblouissant mais exaspérant, doué mais procédant trop par « fanfaronnades », « postures avantageuses » et « rodomontades » (mot charmant). J’ai du talent, mais je suis « fielleux ». Je sais écrire et lire, mais je circule malheureusement dans « un climat mystico-religieux ».   Là, je sens que je dois faire attention : Le Monde, c’est du sérieux, les mères de famille de province aussi. 

Je vais donc m’appliquer, devenir égalitaire et modeste, insister sur mon humanisme, ne pas me vanter de conquêtes qui ne peuvent être qu’imaginaires, filer doux, me tenir à carreau, aimer mes semblables, mes frères, adhérer, pourquoi pas, au Parti socialiste, respecter les femmes et surtout les mères de famille, écrire pour elles de vrais romans, dire du bien de la vaste humanité profonde et de ses vrais gens. Qu’importe que Gide ait dit un jour : « C’est avec les bons sentiments qu’on fait la mauvaise littérature ? » Gide s’est trompé,voilà tout.                                                              

 

La NRF
La Nouvelle Revue française a 100 ans, les éditions Gallimard auront 100 ans dans deux ans. Sous ces titres, que de figures de premier plan, combien de morts plus vivants que la plupart des vivants ! En arrivant à Paris, l’armée allemande avait des ordres stricts : prendre la Banque de France et la NRF. Après la Seconde Guerre mondiale, à la fin des années 1950, la NRF avait encore une grande influence, je la lisais de près dans ma jeunesse, et puis il y avait les rendez-vous avec le subtil et sinueux Jean Paulhan, qui m’invitait chez lui, rue des Arènes. Il me prêtait des livres introuvables, chinois la plupart du temps. C’est dans son bureau que j’ai lu Orthodoxie, de Chesterton. Il me reprochait de préférer Ezra Pound à Saint-John Perse, je maintiens mon jugement. Amusant Paulhan, doux, brusque, auréolé par Histoire d’O et Sade, démonteur d’illusions, ironie en action, courtois, un peu fou, en alerte, jamais de clichés, jamais de bons sentiments. Ah, la NRF ! Je relis cette lettre de Jacques Rivière à Marcel Proust : « N’oubliez pas la force dont votre oeuvre est pleine. Vous aurez beau faire, vous êtes trop dru, trop positif, trop vrai pour ces gens-là. Dans l’ensemble, ils ne peuvent pas vous comprendre, leur sommeil est trop profond. »

On sait que Baudelaire (peu aimé de la mère de Proust, et pour cause) a multiplié en son temps les fanfaronnades et les rodomontades, les postures avantageuses et exaspérantes, dans un climat mystico-religieux. Il l’a payé cher. Il en rajoute d’ailleurs dans un projet de préface aux Fleurs du mal : « J’ai un de ces heureux caractères qui tirent une jouissance de la haine, et qui se glorifient dans le mépris. Mon goût diaboliquement passionné de la bêtise me fait trouver des plaisirs particuliers dans les travestissements de la calomnie. » 

N’oublions quand même pas les deux erreurs initiales et sensationnelles de La NRF au temps de sa gloire : le refus de Proust, et, plus tard, celui de Céline. Ça s’est arrangé. La NRF s’arrange toujours.

Espérance
Qu’est-il permis d’espérer en ces temps de crise mondiale ? Plusieurs symptômes ouvrent la voie : les 750.000 visiteurs de l’exposition Picasso, files de deux ou trois heures d’attente, la nuit, par un froid sibérien jusqu’à 4 h du matin (souffrir pour voir Picasso, expiation nécessaire) ; l’incroyable passion pour Bach manifestée à Nantes ; l’entrée triomphale des manuscrits de Guy Debord à la Bibliothèque nationale (avec ce commentaire cocasse : « L’Etat reçoit son enfant terrible »). 

Mais si vous voulez savoir ce qui se trame en profondeur aujourd’hui, c’est-à-dire demain et après-demain, prenez dès maintenant une option sur deux nouveaux « enfants terribles » : Yannick Haenel et François Meyronnis. Leur livre commun, Prélude à la délivrance (1), vous frappera par son intensité et sa radicale beauté. Jamais on n’a lu Moby Dick, de Melville, avec une telle passion précise. Et puis cent autres choses qui surgissent, toutes neuves, au cœur de la catastrophe actuelle. Mais j’ai déjà peur que ce volume soit taxé, par les obscurantistes et les petits-bourgeois locaux, de fanfaronnade et de rodomontade, voire de délire mysticoreligieux. Rien de plus faux : c’est simple, évident, prodigieusement cultivé, lumière sûre dans les ténèbres. Allez-y voir vous-même, si vous ne voulez pas me croire.

Lanzmann 
Claude Lanzmann publie, début mars, ses Mémoires sous un titre mystérieux : Le Lièvre de Patagonie (2). Ce qu’on y apprend est fabuleux, depuis l’adolescence résistante d’un juif français dans la sombre époque, jusqu’à la réalisation de ce grand chef-d’œuvre, Shoah (douze ans de travail, dans les pires difficultés). Cent portraits vibrants, avec, évidemment, Sartre et Beauvoir. Le livre ne se lâche pas, c’est un roman foisonnant. Lanzmann est l’homme qui a réellement regardé la mort en face, la plus atroce des morts, celle des chambres à gaz. Il paraît qu’un sinistre évêque intégriste nie encore leur existence. On fêtera sa disparition.

(1)
  
Gallimard, coll. L’Infini.
(2)   Gallimard.

Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du Dimanche n°3241, du dimanche 22 février 2009. 

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