SOLLERS Philippe Blog

4 octobre 2011

Culs

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Rien n’est aussi autonome, par rapport aux autres parties du corps, que les fesses, le cul : une seule femme vous les révèle, elle vous montre son indépendance.

Une femme a vraiment deux corps antagonistes. L’horreur des libertins de Sade pour le « devant » féminin exprime cette division.
Une fois contrôlé le principe de reproduction (récemment, donc), le cul féminin devient exploration en lui-même. Nouveau monde, les yeux ouverts.

Tout libertin sait qu’enculer une femme, c’est aller droit à sa pensée impossible. À sa dissimulation, à sa trahison, à sa liberté, à sa cruauté. À Sa gratuité.
Les putains : enfin libres pour leur amant, elles lui donnent la bouche, les fesses, le cul. Aux clients : les seins et le sexe. On les pompe s’ils insistent, les clients, on ne les embrasse pas.

Le grand baiser velouté est comme une pénétration en cul, la vérité passionnelle.
Chut !
Rien à voir avec la saillie, mais la saillie est nécessaire aussi.

Claude Alexandre, cul

 Devant la glace, découvrant le point. Tête détournée, elle regarde l’étrangère qu’elle est pour elle-même. Effroi, curiosité, enfin dans le tableau, complète.
Elle rougit.
Les seins sont une dépendance du sexe, ils le suggèrent, le visage y participe.
En revanche, le cul est une tâche aveugle.
C’est là que se tapissent la voix, le regard.
La pupille, l’intention noire.

Chute de reins, lac de montagne des fesses, vallée, fente.
La pensée de fond.
Une femme dont on n’aime pas le point : mauvais signe. Aucune entente possible, pas d’accord intellectuel.

Millions de corps avec leur secret, pensant tout le contraire de ce qui se dit, se répète, s’avoue. Niant la représentation, en ayant horreur. Envers rarement conscient, mais partout agissant dans la ruse.
« Mon con se mouille en la trahissant »  fait dire Sade à Juliette. Il aurait pu aussi bien préciser : mes fesses se serrent, je sens que je vais être excitée plus tard.

Une femme vous plaît : tout de suite la bouche et la main au point. Le reste s’ensuit, on gagne du temps.
« Derrière d’abord ! » (Céline)

Bataille disait : le petit.
Tout se joue sur une pointe d’épingle.
Ceux qui sont fascinés par les fesses, les rotondités (qui les prennent pour d’autres seins), qui oublient d’aller au point, qui s’arrêtent à la simulation de l’idole, qui ne la font pas parler.

Plus elle est raffinée, intelligente : plus vous pouvez être sûr qu’elle est là.
Elle m’écrit : « J’attends ce beau matin, vif et sale. »

J’arrivai chez elle. Elle m’attendait comme ça, au balcon. L’idée : il n’y a  ni dedans ni dehors, le cul est d’un autre espace , il ouvre et il ferme en même temps, c’est l’ailleurs absolu.
Regardez le chat – ou la chatte – qui passe : flash génial.

Penchée à sa fenêtre, quartier bourgeois, fesses découvertes, abolition de la ville. Supposez qu’elle s’adresse à quelqu’un en bas.
Les bas, justement, le fer forgé, la plante verte, les arbres, en face.
Son silence est d’autant plus fort ici.
Nulle part.

Ou, alors béton, banlieue, n’importe où, dans n’importe quel pays, quelle nationalité, quelle langue, vraiment peu importe.
Misère partout, sauf dans ce cul royal découvert.
Le mot balcon est parfait.
«  Les cocus au balcon ! »
Même la plus abrutie devant son poste de télévision ira voir.

Les étoffes sont faites pour ce lieu, on les juge d’après lui, coton, satin, soie.
Les fesses d’autant plus en soie que les jambes en sont gainées, pour la forme.
Petit roman : les mauvaises pensées d’une femme assise.
Pendant qu’elles s’ennuient : déjeuner, dîner. Qu’elles pensent à leur amant au dehors. Qu’elles se resserrent très près et très loin, sous la table.
Les dessous de table.
Celles qui ont su, autrefois, aller communier. Agenouillée au retour, sentent le regard sur leurs fesses.
Le bon cul est toujours catholique, expérience de voyageur.

Temple de dieu jaloux.
On ne l’amadoue pas comme ça : il y faut toute la ruse de Rome.

Ces fesses tomberont, elles se plisseront.
Ces culs seront ceux de vieilles et butées sorcières.
Elles enfourcheront leurs balais, la nuit.
Pour l’instant, c’est la gloire, l’ostensoir.
« Dites à la vermine Qui vous mangera de baisers… »

Dans chaque femme, donc, deux femmes.
L’une parfaitement présentable, bien élevée, cultivée, bien prise devant.
L’autre, pleine de choses horribles, d’obscénités inouïes, avec son laboratoire d’insultes et d’injures, ses trouvailles d’obscénités.
Elles ne se rencontrent jamais, c’est pourtant la même.

Avares, mesquines, sordides, avides, maniaques, possessives !
Tous les vices !
En même temps innocences, bien sûr.
Comme un beau cul.

Main sur la cambrure, cigarette allumée, bout de cendres.
Braise dan la nuit.
C’est compris ?
Pas de fumée sans feu, on brûle.
Plus haut, en récompense de morsure, la nuque, les cheveux.
On ne peut pas photographier le point, il est hors spectacle.
C’est le moment où on appuie sur le déclencheur.
Il est dans l’appareil, il est l’appareil lui-même.Tout le spectaculaire dans un cul.
Critique de la raison impure.

Une charmante lesbienne me montre les photos qu’elle a faites d’un « grand penseur ».
Il ne se doute de rien, elle l’a eu.
Il croît visiblement que c’est de lui qu’il s’agit.
Mon œil.
On aurait pu la photographier, elle, pendant qu’elle photographiait.
Elle aurait laissée voir ses fesses à l’autre objectif.
J’ai connu un écrivain qui photographiait sa femme sous toutes les coutures.
Elle n’y voyait pas d’inconvénient.
Et pour cause : pas de mise au point.
La comédie peut durer indéfiniment, sans problème.

Personne ne s’est occupé du Cul de Marilyn Monroe.
C’est dommage.
On l’a transformé en sein permanent.
C’est de cela qu’elle est morte, de rien d’autre.
J’aurais pu la sauver, elle serait devenue philosophe.
Comme le nez de Cléopâtre, la face du monde eût été changée.

Je conçois le désir homosexuel mâle, je ne l’approuve pas.
Il consiste à s’assurer que le cul est bouché par la bite.
Ce n’est pas la vraie arrière-pensée de la scène primitive.
Il est très délicat de jouir dans l’ouvert.
Très délicat, très interdit, de spasmer à fond dans le manque.
Splendides putains, comme on se comprend.

 

Claude Alexandre, cul

 

 

 

Philippe Sollers, 1986.
Claude Alexandre, Corps sacré. Éditions Édite, 2009.

 


26 février 2010

Un adepte léger du bal grec

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Comme très peu de choses se transmettent au fil des générations, presque rien, brides d’affection ou de haines, jugements hâtifs, stéréotypes même pas vérifiés, Cocteau a presque disparu des évaluations contemporaines, ne surnagent finalement que par quelques bons mots. Nous savons de moins en moins ce qui s’est passé, les figures, les subtilités, les coups. Un jeune homme d’aujourd’hui, par exemple, aura le plus grand mal à imaginer l’intensité du conflit religieux de l’entre-deux-guerres et de l’après-guerre. En lisant les Lettres au Castor (1), de Sartre, il découvrira avec stupeur un monument de perversité calculée : tout le contraire de l’image officielle, en somme. La révision du XXe siècle commence à peine, elle sera surprenante, désillusionnante. Tant mieux. Entrons-y. 

Cocteau est cette mobilité chatoyante et sérieuse qui a reçu de tout côté des excommunications répétées. On voit mal comment il aurait pu recevoir la bénédiction du pasteur Gide, sauf par instants, de façon tactique. On ne s’étonne pas de la proscription dont il a été l’objet de la part de la secte surréaliste. Faire adorer Osiris comme dieu noir par ce cavalier classique et désinvoltement moderne, par cet adepte léger du bal grec, était impossible. Breton, par ailleurs, ne badinait pas avec l’homosexualité, Aragon en sait quelque chose qui a préféré le long sacrifice communiste à l’aveu tout simple d’une innocente attraction. L’opium, la mode, Chanel, le Bœuf sur le toit, les ballets russes, Radiguet à contre-courant, le théâtre, la poésie presque n’importe comment dans le n’importe quoi, la conversion chez Maritain, la déconversion, les mains qui volent, l’amitié pour Maurice Sachs, Jean Marais, les enfants terribles, le sang d’un poète, la fidélité à Satie et Apollinaire, l’ange Heurtebise, Eurydice, le Sphinx, Œdipe, Orphée, – comment s’y retrouver ? Il est trop tard pour que les témoins vous racontent. D’ailleurs, tout le monde s’en moque. Tout cela est loin, très loin. Et pourtant. Chaque fois en pleine actualité si l’on veut. Changez les masques, c’est bien entendu toujours la même comédie qui se joue, et Cocteau est sans doute celui qui nous en dit le plus long sur ses coulisses. Le décorateur inlassable, c’est lui. L’irrationnel ? Il s’en mêle. Le classique à perpétuer ? Il s’y connaît. Hybride, hermaphrodite, il tire la morale de la fable folle. À la fin, il écrit comme Montaigne, auquel on revient toujours. 

« J’aimais Gide et il m’agaçait. Je l’agaçais et il m’aimait. Nous sommes quittes ». Ou encore : « Gide n’avouait pas que j’avais eu toutes les peines du monde à le convaincre de lire Proust. Il le traitait d’auteur mondain ». Qui peut encore comprendre, aujourd’hui, la tempête autour de son Bacchus, Mauriac quittant ostensiblement la salle, la polémique qui s’est ensuivie ? On retiendra (cela est rapporté dans Journal d’un inconnu (2)) le curieux concile luthérien qui a réuni, à Antibes, Cocteau et Sartre, lequel était en train d’écrire Le Diable et le Bon Dieu. Encore une offensive protestante. Le champ catholique, devenu entre-temps minoritaire, c’est sa chance, va donc s‘énerver. Mettez-vous à sa place. Corydon, les caves du Vatican, les clés de Saint Pierre, et ceci, et cela, on a beau, comme Mauriac, avoir une inclination au trouble homophile, l’Église d’abord pourquoi pas ? D’autant plus qu’on canonisait à tour de bras et sans permission de l’autre côté ! Saint Genet ! Et puis quoi encore ! 

Théâtre, théâtre… Comme dans toutes les époques de transition… On reste ahuri devant ces spectacles qui se voulaient, chaque fois, une opération de commando pour prendre et tenir Paris. Qui lit encore Mahomet, de Voltaire ? La Mérope ? Hérode et Marianne ? Brutus ? Zaïre ? Tels étaient pourtant les grands événements du temps. Peut-on vraiment aimer, je veux dire apprendre par cœur, ces vers de Cocteau :
« 
À l’amour je retourne et contre je me vautre :
Ton lit sans fond vaut certes un glorieux sommet.
Chasse de mon esprit la chicane des autres,
Puisque souffrir d’amour, l’ange me le permet ?
 » 

J’en doute. En revanche, ouvrez La difficulté d’être, les passages précis, inspirés, abondent. Cocteau est l’homme qui a su que Stravinsky et Picasso avaient raison de bousculer la « modernité », de figurer autrement la mélodie, le récit, les visages. Il n’avait pas le conformisme, si pénible, de l’avant-garde devenue catéchisme d’interdits. À vrai dire, un mot le résume, le sauve s’il en était besoin : amitié. C’est sa seule politique, sa passion paternelle transposée, sa qualité. Moraliste, donc ? Mais oui, et repris, là, par toute une tradition qui peut, sobrement, traverser la mort. 

Voyez-le regarder Proust (3) : «  N’attendez pas que je suive Proust dans ses randonnées nocturnes et que je vous les raconte. Sachez qu’elles avaient lieu dans une voiture de louage d’Albaret, mari de Céleste, véritable fiacre de nuit de Fantomas. De ces randonnées d’où il revenait à l’aube en croisant sa pelisse, blême, les yeux cernés de bistre, un litre d’eau d’Evian dépassant de sa poche, sa frange noire sur le front, une de ses bottines à boutons déboutonnés, son chapeau melon à la main, pareil au spectre de Sacher Masoch, Proust rapportait chiffres et calculs qui lui permissent de bâtir une cathédrale dans sa chambre et d’y faire pousser des églantines. »
Ou Picasso (4) : «  Cet artiste complet est formé d’un homme et d’une femme. Il est le lieu de terribles scènes de ménage. Jamais tant de vaisselle ne fut cassée. L’homme a toujours raison en fin de compte et claque la porte. Mais de la femme il reste une élégance, une douceur d’entrailles, une sorte de luxe qui donnent excuse à ceux qui craignent la force et ne peuvent suivre l’homme hors du logis. » 

Cette bouteille d’Evian, cette porte qui claque valent mieux que dix mille pages de commentaires, c’est évident. Cocteau a beaucoup rêvé d’une sorte d’invisibilité supérieure qui lui permettrait de franchir les murs. « L’invisibilité me semble être la condition de l’élégance. L’élégance cesse si on la remarque ». Il aimait un mot de Delacroix, que Matisse, à son tour, citait en connaissance de cause : « On n’est jamais compris, on est admis ».
 

1 – Lettres au Castor, Editions Gallimard, 1983.
2 – Journal d’un inconnu, Editions Grasset, 2003.
 
3 – La difficulté d’être, Editions Le livre de poche, 1993.
4 – Picasso, Editions L’école des lettres/ Le Seuil, 1996.
 

Philippe Sollers
Artpress n°76, décembre 1983.

17 février 2010

« Concision énergique »

Classé sous Non classé — sollers @ 17:2

Tout est étrange dans la vie de Chamfort (1740-1794). Sa naissance reste enveloppée d’obscurité : il est peut-être le fils naturel d’une mère noble et d’un chanoine, ou bien d’une dame de compagnie et d’un père inconnu, ou simplement d’une paysanne qui le confie, pour remplacer un enfant mort, à un épicier. Il s’appelle Sébastien Roch Nicolas de Chamfort, mais si vous dites « Chamfort », quelques esprits cultivés vous diront aussitôt qu’il est un des moralistes français les plus célèbres, et que, malgré les critiques moralisantes de Sainte-Beuve ou de Camus, ses admirateurs, au cours du temps, ont pour noms Schlegel, Nietzsche, Stendhal. Les causes et les circonstances de son suicide pendant la Terreur demeurent peu connues, voire ténébreuses. Enfin, son oeuvre principale, écrite dans le secret, n’a vu le jour qu’en 1795, un an après sa disparition.

D’où l’événement que constituent aujourd’hui ses « Œuvres complètes » en deux volumes, grâce à un lecteur inspiré, Lionel Dax, et à une petite maison d’édition courageuse. On apprend beaucoup en lisant ces livres. De quoi éclairer, mieux que jamais, pourquoi la France vit, de plus en plus, une crise d’identité.

Il paraît que l’enfant Chamfort était brillant, fantasque et fugueur. En tout cas, sous l’Ancien Régime (comme disent les professeurs), il a une brillante carrière devant lui, dont témoignent ses écrits de jeunesse. Ce sont des vers faciles, des comédies, des éloges de La Fontaine et de Molière. Il parle bien, éblouit les salons, devient secrétaire de la soeur de Louis XVI, se retrouve franc-maçon en 1778 (même loge que celle où est reçu Voltaire juste avant sa mort, en 1778), entre à l’Académie française, mais décide brusquement, en 1784, autre bizarrerie remarquable, de ne rien publier. Ce que nous connaissons de lui de plus mémorable (ses Maximes, ses Anecdotes) a été tiré, par un de ses amis, de tas de papiers entassés chaque jour dans des cartons. Ce sont, dit-il, des « productions qui m’échappent involontairement, et par un besoin naturel de mon âme ». Ça ne regarde que lui, et pas « les gens de lettres ruant et se mordant devant un râtelier vide ».

Chamfort a une oreille très fine : il sent venir la Révolution, à laquelle il adhère avec enthousiasme. Il est l’ami de Mirabeau, il est là au serment du Jeu de paume, il sera nommé à la Bibliothèque nationale par le ministre Roland (ce qui le conduira à sa perte). Il se fait jacobin, sentant peut-être qu’on va lui reprocher son passé aristocratique et léger, par exemple ce poème intitulé « l’Heureux Temps » : « Temps heureux où chacun ne s’occupait en France /Que de vers, de romans, de musique, de danse, /Des prestiges des arts, des douceurs de l’amour !/ Le seul soin qu’on connût était celui de plaire, /On dormait deux la nuit, on riait tout le jour, / Varier ses plaisirs était l’unique affaire. » À l’époque, on allait à la guillotine pour moins que ça. Chamfort est déjà suspect, il est dénoncé, son zèle révolutionnaire ne trompe personne, on l’emprisonne, on le libère, on vient de nouveau l’arrêter. Or il s’est juré de ne pas retourner vivant en prison, là où il a été obligé « de satisfaire aux besoins de la nature en présence et en commun avec trente personnes ». Il se tire donc une balle dans la tête qui lui arrache l’oeil droit, mais ne le tue pas. Il tente alors de se trancher la gorge avec un rasoir, n’y arrive pas, continue de se taillader les jambes et les cuisses, et s’effondre dans une mare de sang. Il ne mourra que quelques mois plus tard dans une dépression profonde : « Il faut que le coeur se brise ou se bronze. »

Revenons à ses papiers, quintessence de l’esprit français, c’est-à-dire de la « concision énergique ». « Les Grecs les plus subtils, dit Nietzsche, auraient été forcés d’approuver cet art. » Qu’est-ce qu’un philosophe ? Réponse rapide : « C’est un homme qui oppose la nature à la loi, la raison à l’usage, sa conscience à l’opinion et son jugement à l’erreur. » Il doit « suivre hardiment son caractère », rester indépendant, ne rien vouloir de ce qui « met un rôle à la place d’un homme ». Pensée plus que jamais urgente : « Ne tenir dans la main de personne, être l’homme de son coeur, de ses principes, de ses sentiments. » C’est possible, mais c’est très rare, puisqu’un tel individu n’a presque plus rien de commun avec une société de vanités et de calculs. Partout des rôles, des clichés, des préjugés, or « qui a détruit un préjugé, un seul préjugé, est un bienfaiteur de l’humanité ».

Comme Montaigne, Pascal, La Bruyère, La Rochefoucauld, Voltaire, Vauvenargues, Chamfort voit, observe, écoute, ramasse et tranche, avec une gaieté mêlée de mépris. « La plus perdue de toutes les journées est celle où l’on n’a pas ri. » Il a bien connu ce Paris d’avant la Révolution, « cette ville d’amusements, de plaisirs, etc., où les quatre cinquièmes des habitants meurent de chagrin ». Et quel chagrin supplémentaire de voir le grand souffle révolutionnaire sombrer dans le fanatisme terroriste, c’est-à-dire la négation de l’esprit. Oui, un changement radical était nécessaire : « Les pauvres sont les nègres de l’Europe. » Ou bien ce sarcasme : « Les pauvres, on a beau ne rien leur donner, ils n’arrêtent pas de demander. » C’est Chamfort qui a dit : « Quand on veut plaire dans le monde, il faut se résoudre à apprendre beaucoup de choses qu’on sait par des gens qui les ignorent. » Et aussi : « Quand on a raison vingt-quatre heures avant tout le monde, on passe pour un fou pendant vingt-quatre heures. »Raccourci, éveil, désinvolture : « Les femmes n’ont de bon que ce qu’elles ont de meilleur. » Ou bien : « Sans le Gouvernement, on ne rirait plus en France. » Ou encore : « Ce que j’ai appris, je ne le sais plus, le peu que je sais encore, je l’ai deviné. » Impressionnante liberté : « Vivre est une maladie, la mort est le remède. » Et ceci, carrément sublime, à propos de l’amour (ça sonne comme du Stendhal) : « Quand un homme et une femme ont l’un pour l’autre une passion violente, il me semble toujours que, quels que soient les obstacles qui les séparent, un mari, des parents, etc., les deux amants sont l’un à l’autre de par la nature, qu’ils s’appartiennent de droit divin, malgré les lois et les conventions humaines. »

Étrange et secret Chamfort dans des temps sanglants d’une folie sombre. « La pensée console de tout et remédie à tout. Si quelquefois elle vous fait du mal, demandez-lui le remède du mal qu’elle vous fait, elle vous le donnera. » C’est au sujet de ce libre penseur, en tout cas, que Voltaire a écrit ce blasphème salubre : « La nation n’est sortie de la barbarie que parce qu’il s’est trouvé trois ou quatre personnes à qui la nature avait donné du génie et du goût, qu’elle refusait à tout le reste. » Français, encore un effort…

Nicolas Chamfort, OEuvres complètes. Editions du Sandre, présentation de Lionel Dax, (2 volumes : 696 p. et 654 p., 36 € chacun.)

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2361 du 4 février 2010.

24 décembre 2009

« Attention, je peux faire rire ! »

Classé sous Non classé — sollers @ 23:2

Il faut avoir vu où respirait Céline , après la guerre, au Danemark, à Klarskovgaard. Petite maison isolée et insalubre, bord de la baltique, brume, froid, neige, horizon Elseneur, to be or not to be : « Je suis malade à en crever dans une cabane glaciale. » C’est de là qu’il écrit à son vieil ami Zuloaga pour le presser, comme il le fait avec d’autres correspondants, de trouver une issue à son exil de sans papiers et de bouc émissaire. Antonio Zuloaga, le fils du peintre, ancien attaché culturel à l’ambassade d’Espagne, est, pour Céline, l’espoir de se retrouver là-bas, au pays Basque, où Lucette, danseuse, pourrait même se mettre aux « castagnettes ». Technique célinienne classique : humour, familiarité, plainte, enveloppements, évocations de souvenirs poivrés, justifications répétitives, manipulation comique. Zuloaga, visiblement, a été un intime très intime. « Mon cher vieux », « mon bien cher aimé Zoulou », « mon bon Zoulou », « cher gros bandit » . Ce Zoulou, le docteur Céline sait qu’il faut le prendre par les compliments sexuels : il a « une grosse bite », il est beau en chemise de nuit, il pourrait, s’il consentait à venir faire un tour au nord pour mieux comprendre la situation, « amener une gentille compagne de voyage bien sportive », « que d’heures on perd loin des culs ! ». On lui propose même de lui « prêter la Pipe » (surnom de Lucette), puisqu’il est « un gros Cupidon atroce », et qu’on va jusqu’à lui dire : « penses à nous quand tu éjacules ! » Plaisanterie, bien sûr, mais qui sert à mettre en évidence, avec pudeur, l’état misérable où se trouve réduit un des plus grands écrivains français. « Je suis un vieil acrobate éreinté. » « Tout ce qu’on avait pas compris dans la vie, on le comprend d’un coup en cellule. Ce retard ! Vingt piges pour l’esprit. Cent ans hélas pour les os ! »

Séduction, demande d’action, menaces : si on me fait trop de saloperies, répète Céline, alors tombe la foudre. Ailleurs, il a cette formule merveilleuse : « Attention, je peux faire rire ! » Au fond, c’est peut-être ce rire persistant, corrosif, innocent au milieu de l’horreur, de la douleur et du désespoir qu’on ne lui pardonne pas. Il est, à ce moment-là (et ou se demande où il en trouve la force), en train d’écrire un de ses plus beaux livres, Féerie pour une autre fois. Mais les messages à délivrer « à l’extérieur » sont rédigés dans l’urgence. Partir, quitter ce trou, obtenir un passeport, faire annuler les poursuites contre lui qu’il s’obstine à trouver absurdes et sadiques. Il est un martyr, dit-il, « martyr absolu, martyr total, martyr de mon patriotisme pacifique, de mon patriotisme janséniste effréné, folkloriste délirant ». Ce qui peut nous étonner le plus, aujourd’hui, c’est qu’il se croit accusé de trahison alors qu’il a écrit le livre le plus monstrueusement antisémite de tous les temps, Bagatelles pour un massacre. En est-il conscient ? Bien sûr, mais pas vraiment. « Il n’y a rien dans mon dossier », dit-il. Mais aussi : « D’ailleurs l’antisémitisme est une provocation criminelle qui ne sert qu’à faire des bagnards. Je suis prêt à l’écrire, je suis seul en France et peut-être au monde qui ait l’autorité pour faire entendre de telles paroles – pour faire cesser à jamais les persécutions juives – non par couardise mon dieu – ma peau est sur la table. » « Qui peut tout souffrir peut tout oser », écrit Vauvenargues. »

En effet. Qui connaît le poison, connaît aussi le contre-poison. Un des usages les plus paradoxaux de la lecture du « mauvais Céline » est de guérir à jamais de l’antisémitisme. On a plus à redouter, dans ce domaine, les virus plus insidieux ou plus doux. D’ailleurs, Zuloaga est un bourgeois, il ne peut rien comprendre au fond des choses : « Tu crois savoir des choses, et tu ne sais rien du tout. Du côté où tu as vécu, du bon côté, on ne sait rien du tout. C’est ça le bonheur : ne rien savoir du tout. S’imaginer. Tout bénéfice ! Vanité satisfaite et confort intellectuel – et matériel. » Et encore : « En quoi consiste ta fortune ? En diamants, j’espère. Ça s’avale, ça se chie, ça se vend, ça s’enterre avec soi, c’est la seule chose qui reste une fois pourri. Penses-y, nom de Dieu ! » N’oublions pas que c’est un bagnard qui parle.

Céline n’en démord pas : il y a les habitants du bon côté des choses, et puis lui, « bouc puant », victime désignée à cause de son talent « burlesque ». Il va même jusqu’à émettre cette énormité pas si énorme : « Tout le monde a collaboré sauf moi. » La vérité, pour un sans-papiers, est qu’il est tout simplement hors-la-loi. « Quand on est hors-la-loi, on rigole par tous les bouts ! On devient restaurant gratuit, hôtel gratuit, con gratuit, lit gratuit, traître gratuit, salaud gratuit, ordure gratuite. » Des papiers, de l’argent : le reste est une comédie inhumaine. « Tu gagnes du pognon, c’est parfait, c’est ton devoir. Je n’ai pas l’intention de te taper jamais, mais j’aime les gens riches. Ils font bander nos femmes, consolent nos veuves et adoptent nos orphelins. » Pour Céline, on le sait, les barrières sociales sont infranchissables : « Je regrette de ne pas avoir été élevé à Condorcet, tu me respecterais bien davantage ! Ce sont mes origines qui te blessent ! » Tout le monde s’en tire sauf lui, parce qu’il n’est pas né du bon côté du soleil. Ce n’est pas le cas de Morand, par exemple : « Jamais ennuyé, jamais jugé. Parfait. Mais l’homme est fin, et très bien renseigné, une vraie hirondelle. » Zuloaga ose se plaindre des lettres de son correspondant ? La foudre : « Tu te plains de mes lettres qui t’enrichiront un jour ! »

Dans le cas de Céline, il y revient sans cesse et avec raison, la vraie circonstance aggravante est bien entendu le style. Disons mieux : la poésie. Céline poète ? Et grand poète ? Mais oui, et il faudra s’y faire. Lui-même, toujours par pudeur, n’emploie le mot qu’en le déformant, avec une humilité rusée et sincère : « Les Beaux-Arts ! Les Belles-lettres ! La Povoisie ! Voilà, mes passions – et la DANSE ! » Le réalisme, le naturalisme, le roman familial ou social ? Mais non, rien à voir : « Je suis povouëte et que povouëte. Ce qui n’est pas transposable m’embête à périr. L’ « objectif » , je laisse ça aux écrivains éphémères. Le vers seul est fixatif – ou le pseudo-vers, hélas ! tout mon possible. » Le scandale-Céline est bien là : une force et une électricité de langue qui font paraître les « poètes » modernes mièvres, embarrassés, précieux, faussement hermétiques, ennuyeux. Céline « voltairise » la langue, mais la livre aussi à toute son histoire secrète, à sa liberté, à son anarchie enflammée et malgré tout classique. C’est pourquoi il est en droit de dire : « Je veux des calomnies de qualité ». Hélas, un grand poète, de son vivant, ne peut connaître que la mesquinerie ou la haine : « À présent, marchander c’est du pur velours. Voici venir le temps des rentiers de la haine. Vraiment l’espèce la plus haïssable des cent variétés de délateurs. » Voici un « jeune sale petit con hystérique ivrogne inepte. » Ou bien un « beau dégueulasse, lâche, menteur, mouchard. » Un autre est « foutrement dangereux, maléfique », avec « inconscient pas innocent ». Les journalistes ? « J’ai un disque dans le ventre, toujours le même, on se lasse vite de m’intervieuwer. Celui qui me sortira un mot de plus que mon disque sera bien malin, et pour le reste de mes jours, la drôlerie est à l’intérieur. »

La vérité est à l’intérieur. Elle est horrible, elle est drôle. « Je suis à mon aise dans le pire », dit Céline. Mais il est aussi à l’aise dans l’enchantement. Qu’on lui lève son mandat d’arrêt, voilà tout ce qui l’intéresse. « Un cauchemar fignolé de sept années, c’est une opération sur les nerfs – on reste bovins. » Céline et Lucette sont des « lépreux », et « en ces temps communistes, on ne respecte plus guère que les milliardaires ». Le cauchemar va pourtant prendre fin, même si le nom de Céline est promis, il s’en doute, à un cauchemar sans fin. Il ne meurt pas tout de suite, pourtant. Il n’écrit plus que rarement à « Zoulou ». Un dernier mot pour lui annoncer son arrivée à Meudon avec « vue sur tout Paris et le Sacré-Cœur et la Seine ». Le bouc, le lépreux, l’acrobate éreinté va se remettre au travail. Quelques chefs-d’œuvres en perspective, voilà tout. D’un Château l’autre, Nord, Rigodon. Les tordants Entretiens avec le Professeur Y. Le comique et la poésie, toujours. Traversée du chaos, navigation en enfer, et, par-dessus tout cela, danse et musique. « On aurait eu de quoi devenir fous cent fois – d’ailleurs on l’est. » Le plus émouvant pour finir : la demande que fait Céline à Zoulou d’acheter un parfum à Paris pour Lucette. Un flacon de Narcisse noir, de Caron, chez Arnys, parfumerie, rue de la Paix. Il veut lui faire ce petit cadeau, la moindre des choses.

Philippe Sollers
Purgatoire de Céline (Septembre 2002)

 

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