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17 juin 2012

Comment, vous n’êtes pas connecté ?

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Normalitude

François Hollande était normal, soit, mais en quelques jours, avec une rapidité foudroyante, il est passé de normal à normal supérieur. Les forces de l’Esprit ont fondu sur lui comme sur un cardinal devenant pape. La République aussi a ses mystères, surtout la Troisième, qui, à travers ce faux mou, vient de se réinstaller chez elle, après bien des péripéties. Pas besoin de Quatrième, de Cinquième, voire de Sixième. La Troisième est l’état normal de l’Hexagone normal dans un monde de plus en plus anormal. Tout le monde s’est trompé : c’est un vrai dur, Hollande, il peut tenir bon sous une pluie battante, supporter sans ciller la foudre sur son avion, embrasser Angela Merkel comme la charcutière du coin, épater Obama, séduire le G8 et l’Otan, enlever sa cravate, remettre sa cravate, boutonner impeccablement son veston.

La normalitude vient de loin, des heures et des heures de patience, de rages rentrées, de louvoiements, de compromis sans lâcher la corde. Jules Ferry, Jules Grévy, Marie Curie, ombres tutélaires, voyez l’ascension de ce petit homme vif, spirituel, sec sous son enveloppe trompeuse : c’est la France. Et la France enfin paritaire, avec des prénoms de femmes qui font rêver, Najat (irradiante), Marisol (prometteuse), Fleur (énigmatique), Aurélie (combattante). Le mariage gay, l’adoption d’enfants par des couples du même sexe ? Normal. Le perchoir de l’Assemblée nationale à Ségolène Royal ? Normal. La Justice incarnée par la souriante Taubira ? Normal. La sobriété, la baisse des rémunérations du Président et des ministres ? Normal. L’école placée au premier plan de la République des professeurs ?

Normal, normal, normal. Ah, bien sûr, je vois des insatisfaits de toujours, ennemis de la République, qui trouvent que tout cela manque de romantisme. Mais il est important de vérifier à quel point la fonction peut créer l’organe. Qui aurait cru que la France s’appellerait un jour Hollande, un nom qui résonne comme la normalité absolue ? Dans les tempêtes qui s’annoncent, l’autorité du normal peut s’avérer décisive sur une planète folle. Comme le dit Laozi, ce Corrézien chinois méconnu : « Qui connaît la norme constante est éclairé, qui l’ignore est aveuglé. L’aveuglement attire le malheur. Connaître la norme constante, c’est tout accueillir ; qui tout accueille est universel. »

Cri

On a du mal à croire à la crise, quand on voit le prix atteint par un tableau du peintre norvégien Edvard Munch : Le Cri. Chez Sotheby’s, à New York, au milieu des smokings et des robes longues, ce cri effrayant et célèbre est devenu l’oeuvre d’art la plus chère jamais adjugée aux enchères : 90 millions d’euros. En une soirée, Sotheby’s a raflé 200 millions d’euros, montant le plus élevé atteint par l’entreprise dans cette catégorie. Les acheteurs restent anonymes, mais les milliardaires russes ou arabes du Golfe sont soupçonnés. L’émir du Qatar aurait déboursé 200 millions d’euros pour Les Joueurs de cartes de Cézanne, mais rien n’est sûr. Vous me direz que Le Cri de Munch (tableau au demeurant détestable) devrait maintenant s’appeler Épouvante d’un Grec. Ah, c’est sûr, Munch n’est pas Fragonard ! Mais son prix, dans les circonstances actuelles, est normal.

Crise

Normal pourrait être un bon titre de roman fantastique. J’y pense. Le narrateur pourrait s’appeler Descartes, René Descartes. Il observerait avec intérêt l’entrée en Bourse, plutôt ratée, de Facebook, 901 millions d’internautes dans le monde (qui en compte déjà, mais ce n’est qu’un début, 2,3milliards). Ce Mark Zuckerberg, 28 ans aujourd’hui, 19 ans lors de son coup de poker génial, a l’air tout à fait normal. Il garde son look d’étudiant prolongé à capuche, et, comme le dit le New York Times, « la capuche, c’est exactement le contraire de la cravate Hermès… Ça veut dire “ je suis trop occupé à faire des choses vraiment très importantes pour le reste du monde pour me préoccuper de mon apparence.” » L’ambition de Facebook ?  » Connecter le monde entier. » C’est en bonne voie, mais il reste beaucoup à faire, notamment en Chine. D’un trombinoscope en ligne, Facebook est devenu l’identité numérique de près d’un milliard de personnes, portrait évolutif de l’activité sociale de ses utilisateurs. Comment, vous n’êtes pas connecté ? Et vous prétendez exister ?

Cinéma

Vous ne bloguez pas, vous ne tweetez pas, vous n’envoyez pas de textos, vous êtes insensible aux merveilles des ordinateurs et des iPad, vous n’existez pas, mais le pire blasphème, c’est que vous n’allez même pas au cinéma. Vous plaignez sincèrement les somnambules du Festival de Cannes. Vous ne lisez pas sur tablette, vous êtes un drogué du papier, et la preuve, c’est que vous restez enfantinement en extase devant des mots imprimés. Ceux-ci, par exemple, de Jules Verne1, dans Vingt Mille Lieues sous les mers, qui vient d’être réédité en Pléiade. « Je vois encore la pose du capitaine Nemo. Replié sur lui-même, il attendait avec un admirable sang-froid le formidable squale, et lorsque celui-ci se précipita sur lui, le capitaine, se jetant de côté avec une prestesse prodigieuse, évita le choc et lui enfonça son poignard dans le ventre. Mais tout n’était pas dit. Un combat terrible s’engagea. »

Non, non, pas de film, des mots, et encore des mots, plus puissants que les images : « Le requin avait rugi, pour ainsi dire. Le sang sortait à flots de ses blessures. La mer se teignit de rouge, et, à travers ce liquide opaque, je ne vis plus rien. Plus rien, jusqu’au moment où, dans une éclaircie, j’aperçus l’audacieux capitaine, cramponné à l’une des nageoires de l’animal, luttant corps à corps avec le monstre, labourant de coups de poignard le ventre de son ennemi, sans pouvoir toutefois porter le coup définitif, c’est-à-dire l’atteindre en plein cœur. Le squale, se débattant, agitait la masse des eaux avec furie, et leur remous menaçait de me renverser. » Voilà l’arrivée inattendue du capitaine Nemo et de sa mer rouge sur la Croisette. Inutile de dire qu’il obtient tout de suite le Requin d’or.

1-Jules Verne, Voyages extraordinaires. La Pléiade, Gallimard, 2012.

Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du Dimanche n°3411, du dimanche 27 mai 2012.

 

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29 janvier 2012

Mozart est grand

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Vous venez de revoir, à la télévision, le célèbre film de Forman, « Amadeus », et vous êtes à nouveau sous le choc de la mort dramatique du génial compositeur. A-t-il été assassiné ? Ce n’est pas exclu, l’affaire reste très obscure. Mais ce n’est pas un seul film qui peut suffire à cerner le mystère de Mozart. Il en faudrait vingt, trente, cinquante, et c’est pourquoi sa « Correspondance complète » est indispensable. Gloire, donc, aux Editions Flammarion de l’avoir rééditée en un seul volume (au lieu des sept précédents). Comme vous entrez dans la crise, il vous faut du sûr, du solide. Inutile de vous disperser; le vrai roman passionnant est là.

C’est un monument extraordinaire de 1900 pages, qui permet de corriger les clichés et les idées reçues, notamment romantiques. Le père de Mozart, d’abord, Leopold. Quel type fabuleux, quelle activité inlassable comme imprésario de son fils prodige! Ce Wolfgang est un trésor envoyé par Dieu, et on tremble pour sa santé à travers les voyages. À 9 ans, à La Haye, « il est dans un état si misérable qu’il n’a plus que la peau sur les os ». À Munich, « il n’a pu mettre un pied par terre ni remuer le moindre orteil ni les genoux, personne ne pouvait le toucher et il a passé quatre nuits sans dormir ». Va-t-il pouvoir jouer au clavier et attirer la curiosité et l’admiration unanimes ?

On meurt beaucoup, en ce temps-là, la variole décime les enfants. Mais Leopold veille, s’occupe de tout, accumule des notes d’une précision étonnante. C’est un musicien, un violoniste expérimenté, et surtout un organisateur de premier ordre. Le divin « Wofgangerl » stupéfie l’Europe, il joue sans arrêt et n’en finit pas de composer. À 12 ans, il a déjà un catalogue de plusieurs pages, sonates, symphonies, trios, messes, petit opéra. Bien entendu, cette irruption d’enfance inspirée déclenche des jalousies et des cabales multiples. On accuse le père de prostituer son fils. Toute la vie de Mozart sera une guerre incessante.

Le voici en Italie, il a 14 ans, et c’est l’éblouissement. Il écrit beaucoup à Nannerl, sa sœur aînée, sa « petite sœur chérie ». Décidément, ce garçon est étrange. Voyez cette lettre de Vérone, en 1770 : « Quand on parle du diable, on en voit la queue. Je vais bien, Dieu merci, et brûle d’impatience de recevoir une réponse. Je baise la main de maman, envoie à ma sœur un baiser grassouillet, et demeure le même… mais qui ? Le même guignol, Wolfgang en Allemagne, Amadeo De Mozartini en Italie .» Ou de Rome : « Je suis en bonne santé, Dieu soit loué, et baise la main de maman comme le visage de ma sœur, le nez, la bouche, le cou, ma mauvaise plume, et le cul s’il est propre. »

On a beaucoup glosé sur les fantaisies scatologiques de Mozart avec sa « petite cousine », sa « très chère petite cousine lapine », qu’il appelle, d’une façon clairement incestueuse (elle a le même prénom, Maria-Anna, que sa mère et sa sœur), « ma très chère nièce, cousine, fille, mère, sœur, épouse ». Il faut croire que les corps de cette époque, très peu XIXe siècle, étaient moins embarrassés par la crudité organique : « Je te chie sur le nez, et ça te coule jusqu’au menton. » Mozart est fou, il écrit n’importe quoi, il s’en fout, il invente l’écriture automatique. C’est un surréaliste débridé, dont on peut augurer qu’il ne respectera rien ni personne. Musique ! Musique ! La communication suivra !
Le petit Mozart, à 6 ans, avait épaté Versailles. Le revoici à Paris, à 22 ans, mais il trouve les Français très changés, devenus grossiers, et incapables de sentir la musique. « Je suis entouré de bêtes et d’animaux. » « Donnez-moi le meilleur piano d’Europe, mais comme public un auditoire de gens ne comprenant rien, ne voulant rien comprendre, ou qui ne ressentent pas avec moi ce que je joue, et je perds toute joie

À partir de 1780, le grand Mozart commence. Voici ce qu’il dit de son opéra « Idoménée » : « J’ai la tête et les mains si pleines du troisième acte qu’il ne serait pas impossible que je me transforme moi-même en troisième acte. » Sa vie est un opéra fabuleux. Il se libère de Salzbourg et de Leopold, devient le premier musicien libre, établi à son compte. Il se marie avec Constanze Weber, « deux petits yeux noirs et une belle taille ».

Contrairement à la légende romantique, il est très heureux avec sa femme qu’il appelle « Stanzi Marini ». Et c’est le succès des « Noces de Figaro », surtout à Prague : « On ne parle que de « Figaro », on ne joue, ne sonne, ne chante, ne siffle que « Figaro ». » Même succès, dans la même ville avec « Don Giovanni », en 1787, l’année de la mort de Leopold (sa mère, elle, est morte à Paris, en 1778, et ses restes doivent se trouver quelque part du côté de l’église Saint-Eustache). Autre film à faire: la rencontre, à Prague, pour la première représentation de « Don Giovanni », de Da Ponte (le librettiste), Mozart et Casanova, venu en voisin de son petit château d’exil en Bohême. Ce trio d’enfer fait rêver, d’autant plus que Casanova a mis la main au fameux « Air du catalogue ». Aucun doute, la révolution est là.

Les Viennois ne sont pas d’accord, la bonne société le boude. Plus Mozart travaille, moins il gagne d’argent. Ici apparaît un personnage étonnant, Puchberg, frère de loge du franc-maçon Mozart. Il a de l’argent, lui, il fait commerce de soieries, rubans, mouchoirs, gants. Mozart n’arrête pas de lui demander des prêts de façon urgente. Pourquoi à ce point ? Pour régler des dettes de jeu ? C’est probable. Ces lettres sont des appels au secours.

Mozart est malade, sa femme est malade, il se dit « écrasé de tourmente et de soucis ». « Je n’ai pu, de douleur, fermer l’œil de la nuit. » Le brave Puchberg envoie de l’argent, la somme empruntée par Mozart en quatre ans est astronomique. On se demande, dans ces conditions, comment il a pu composer ce chef-d’œuvre de lumière qu’est « Cosi fan tutte ». «  Venez à 10 heures demain chez moi pour la répétition », écrit Mozart à Puchberg, il n’y aura que Haydn et vous. Autre film à faire: l’admiration réciproque et l’amitié entre Joseph Haydn et Mozart.

L’histoire du « Requiem », bien sûr, dont il ne parle jamais, mais surtout « la Flûte enchantée », un grand succès populaire, le 30 septembre 1791 (simultanément « la Clémence de Titus » triomphe à Prague). Deux mois avant sa mort, Mozart va très bien, et il est impossible de ne pas être ému en le voyant manger de si bon appétit, boire un café « en fumant une merveilleuse pipe de tabac ». Il aime plus que jamais sa « trésorette », à qui il écrit : « Très chère petite femme de mon cœur ! » Tout indique qu’elle aime et comprend sa musique. Il lui écrit encore: « Dieu te bénisse, Stanzerl, coquine, petit pétard, nez pointu, charmante petite bagatelle.» Et aussi : « Je me réjouis comme un enfant de te retrouver, si les gens pouvaient voir dans mon coeur, je devrais presque avoir honte.»
« Je peux faire un opéra par an », écrivait Mozart à son père. Et ceci à propos des « cabales » : « Ma maxime est que ce qui ne m’atteint pas ne vaut pas la peine que j’en parle. Je n’y peux rien, je suis ainsi. J’ai honte au plus haut point de me défendre lorsque je suis accusé à tort je pense toujours que la vérité finira par éclater au grand jour. »

Mozart est ce grand jour.

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Philippe Sollers

 

Wolfgang Amadeus Mozart, Correspondance complète. Éditée par Geneviève Geffray, Flammarion, 2200 p., 99 euros.
Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2463,  19 janvier 2012.

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4 octobre 2011

Culs

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Rien n’est aussi autonome, par rapport aux autres parties du corps, que les fesses, le cul : une seule femme vous les révèle, elle vous montre son indépendance.

Une femme a vraiment deux corps antagonistes. L’horreur des libertins de Sade pour le « devant » féminin exprime cette division.
Une fois contrôlé le principe de reproduction (récemment, donc), le cul féminin devient exploration en lui-même. Nouveau monde, les yeux ouverts.

Tout libertin sait qu’enculer une femme, c’est aller droit à sa pensée impossible. À sa dissimulation, à sa trahison, à sa liberté, à sa cruauté. À Sa gratuité.
Les putains : enfin libres pour leur amant, elles lui donnent la bouche, les fesses, le cul. Aux clients : les seins et le sexe. On les pompe s’ils insistent, les clients, on ne les embrasse pas.

Le grand baiser velouté est comme une pénétration en cul, la vérité passionnelle.
Chut !
Rien à voir avec la saillie, mais la saillie est nécessaire aussi.

Claude Alexandre, cul

 Devant la glace, découvrant le point. Tête détournée, elle regarde l’étrangère qu’elle est pour elle-même. Effroi, curiosité, enfin dans le tableau, complète.
Elle rougit.
Les seins sont une dépendance du sexe, ils le suggèrent, le visage y participe.
En revanche, le cul est une tâche aveugle.
C’est là que se tapissent la voix, le regard.
La pupille, l’intention noire.

Chute de reins, lac de montagne des fesses, vallée, fente.
La pensée de fond.
Une femme dont on n’aime pas le point : mauvais signe. Aucune entente possible, pas d’accord intellectuel.

Millions de corps avec leur secret, pensant tout le contraire de ce qui se dit, se répète, s’avoue. Niant la représentation, en ayant horreur. Envers rarement conscient, mais partout agissant dans la ruse.
« Mon con se mouille en la trahissant »  fait dire Sade à Juliette. Il aurait pu aussi bien préciser : mes fesses se serrent, je sens que je vais être excitée plus tard.

Une femme vous plaît : tout de suite la bouche et la main au point. Le reste s’ensuit, on gagne du temps.
« Derrière d’abord ! » (Céline)

Bataille disait : le petit.
Tout se joue sur une pointe d’épingle.
Ceux qui sont fascinés par les fesses, les rotondités (qui les prennent pour d’autres seins), qui oublient d’aller au point, qui s’arrêtent à la simulation de l’idole, qui ne la font pas parler.

Plus elle est raffinée, intelligente : plus vous pouvez être sûr qu’elle est là.
Elle m’écrit : « J’attends ce beau matin, vif et sale. »

J’arrivai chez elle. Elle m’attendait comme ça, au balcon. L’idée : il n’y a  ni dedans ni dehors, le cul est d’un autre espace , il ouvre et il ferme en même temps, c’est l’ailleurs absolu.
Regardez le chat – ou la chatte – qui passe : flash génial.

Penchée à sa fenêtre, quartier bourgeois, fesses découvertes, abolition de la ville. Supposez qu’elle s’adresse à quelqu’un en bas.
Les bas, justement, le fer forgé, la plante verte, les arbres, en face.
Son silence est d’autant plus fort ici.
Nulle part.

Ou, alors béton, banlieue, n’importe où, dans n’importe quel pays, quelle nationalité, quelle langue, vraiment peu importe.
Misère partout, sauf dans ce cul royal découvert.
Le mot balcon est parfait.
«  Les cocus au balcon ! »
Même la plus abrutie devant son poste de télévision ira voir.

Les étoffes sont faites pour ce lieu, on les juge d’après lui, coton, satin, soie.
Les fesses d’autant plus en soie que les jambes en sont gainées, pour la forme.
Petit roman : les mauvaises pensées d’une femme assise.
Pendant qu’elles s’ennuient : déjeuner, dîner. Qu’elles pensent à leur amant au dehors. Qu’elles se resserrent très près et très loin, sous la table.
Les dessous de table.
Celles qui ont su, autrefois, aller communier. Agenouillée au retour, sentent le regard sur leurs fesses.
Le bon cul est toujours catholique, expérience de voyageur.

Temple de dieu jaloux.
On ne l’amadoue pas comme ça : il y faut toute la ruse de Rome.

Ces fesses tomberont, elles se plisseront.
Ces culs seront ceux de vieilles et butées sorcières.
Elles enfourcheront leurs balais, la nuit.
Pour l’instant, c’est la gloire, l’ostensoir.
« Dites à la vermine Qui vous mangera de baisers… »

Dans chaque femme, donc, deux femmes.
L’une parfaitement présentable, bien élevée, cultivée, bien prise devant.
L’autre, pleine de choses horribles, d’obscénités inouïes, avec son laboratoire d’insultes et d’injures, ses trouvailles d’obscénités.
Elles ne se rencontrent jamais, c’est pourtant la même.

Avares, mesquines, sordides, avides, maniaques, possessives !
Tous les vices !
En même temps innocences, bien sûr.
Comme un beau cul.

Main sur la cambrure, cigarette allumée, bout de cendres.
Braise dan la nuit.
C’est compris ?
Pas de fumée sans feu, on brûle.
Plus haut, en récompense de morsure, la nuque, les cheveux.
On ne peut pas photographier le point, il est hors spectacle.
C’est le moment où on appuie sur le déclencheur.
Il est dans l’appareil, il est l’appareil lui-même.Tout le spectaculaire dans un cul.
Critique de la raison impure.

Une charmante lesbienne me montre les photos qu’elle a faites d’un « grand penseur ».
Il ne se doute de rien, elle l’a eu.
Il croît visiblement que c’est de lui qu’il s’agit.
Mon œil.
On aurait pu la photographier, elle, pendant qu’elle photographiait.
Elle aurait laissée voir ses fesses à l’autre objectif.
J’ai connu un écrivain qui photographiait sa femme sous toutes les coutures.
Elle n’y voyait pas d’inconvénient.
Et pour cause : pas de mise au point.
La comédie peut durer indéfiniment, sans problème.

Personne ne s’est occupé du Cul de Marilyn Monroe.
C’est dommage.
On l’a transformé en sein permanent.
C’est de cela qu’elle est morte, de rien d’autre.
J’aurais pu la sauver, elle serait devenue philosophe.
Comme le nez de Cléopâtre, la face du monde eût été changée.

Je conçois le désir homosexuel mâle, je ne l’approuve pas.
Il consiste à s’assurer que le cul est bouché par la bite.
Ce n’est pas la vraie arrière-pensée de la scène primitive.
Il est très délicat de jouir dans l’ouvert.
Très délicat, très interdit, de spasmer à fond dans le manque.
Splendides putains, comme on se comprend.

 

Claude Alexandre, cul

 

 

 

Philippe Sollers, 1986.
Claude Alexandre, Corps sacré. Éditions Édite, 2009.

 


22 décembre 2010

Transparence

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D.G. : À l’ère de la transparence, les gens ne savent plus lire.

Ph.S. : À l’ère de la transparence, plus personne ne saura lire… Voilà la très mauvaise nouvelle. Ce sont désormais les choses les plus claires, les plus nettes, les plus faciles à lire qui ne sont pas lues. Voltaire par exemple, c’est épatant. Comme vous le savez, Nietzsche rend hommage à Voltaire en disant que c’est l’homme le plus intelligent qui ait vécu avant lui. Il lui dédie Humain trop humain. Mais Voltaire n’est pas à la mode. C’est clair et c’est pour ça que personne ne semble pouvoir le lire. Et Poésies d’Isidore Ducasse, c’est extrêmement clair. Il y a quatre personnes par génération pour pouvoir le lire : « Les gémissements poétiques de ce siècle ne sont que des sophismes. » C’es t très clair. « L’homme ne doit pas inventer le malheur dans ses livres. » C’est une chose très simple. Si tout à coup vous dites des choses claires, simples, ça n’intéresse pas. Alors il y a des moments où vous pouvez saisir sur le vif la déraison ambiante, vous dites des choses claires, nettes, basiques, et vous voyez que ça choque la déraison ambiante, le délire ambiant. Il n’y a pas pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre. Et encore une fois, pourquoi la perception semble-t-elle confisquée au sujet par lui-même ? Autrement dit pourquoi se terrorise-t-il, pourquoi a-t-il peur, sans cesse ? On demande du maître, et il n’y en a pas, sinon des maîtres qui sont eux-mêmes des esclaves. La thèse que pose Nietzsche pour finir est la suivante : puisque la plèbe est en haut aussi bien qu’en bas, et ça va continuer de plus belle, il faut une aristocratie d’esprit. Mais en quoi la noblesse consiste-t-elle désormais ?

Philippe Sollers
Entretien avec Anaëlle Lebovits et Damien Guyonnet.
Le Diable probablement, n°2, mars 2007.

 

14 novembre 2010

Joie & fraîcheur

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Manifs

Tout le monde le sent : la vague populaire a moins à voir avec une réforme des retraites jugée injuste qu’avec un appel au secours. Le temps est coincé, le passé détruit, l’avenir sans forme. Je vois des visages de lycéens criant qu’ils voudraient vivre plutôt que survivre, ce qui n’est pas précisément un appel à la révolution. Il n’y a que la presse étrangère qui évoque le spectre de Mai 68, en s’étonnant, encore une fois, de ces étranges Français qui font grève, perturbent les transports, bloquent la distribution d’essence, tout cela pendant longtemps avec, malgré les casseurs, le soutien de l’opinion. Qu’est-ce qui leur prend ? Il va falloir les calmer, les anesthésier, leur demander d’attendre l’élection présidentielle, leur faire accentuer la lourde routine de la survie. Il y a eu un temps où la France s’ennuyait et, donc, voulait s’amuser. Cette fois, elle est déprimée, et en colère, sans issue contre la misère. 

Dieu 

Jamais un candidat à la présidence des Etats-Unis ne pourrait être élu sans croire en Dieu. Obama croit-il en Dieu ? Ce n’est pas sûr. La vague populiste réactionnaire qui monte contre lui (celle des « Tea Parties ») s’incarne dans de drôles de prophétesses. Billy Tucker, par exemple, une blonde de choc, qui, à quatre heures du matin, a entendu Dieu lui parler. Elle lui répond qu’elle n’est qu’une « maman ». Mais Dieu insiste, et elle se met à faire de la politique. Même histoire avec Katy Abram, qui, elle aussi, a des insomnies et entend Dieu lui chuchoter des choses. Les nombreux participants de cette comédie très sérieuse se mettent à scander « Dieu est de retour, Dieu est de retour ! ». Une autre illuminée locale, une des plus dangereuses, déclare devant les caméras : « Obama a abaissé les chrétiens et élevé l’islam. Il veut la mort de l’Amérique. » 

Une seule certitude : ce président est noir, et Dieu, par définition, est blanc. Le grand romancier américain Philip Roth (1) nous donne une explication : « Les gens n’ont plus cette « antenne » qui était consacrée à la littérature, elle a été remplacée par une antenne électronique. Ils sont face à des écrans, à des pages qu’ils regardent une par une. Ils ont perdu la faculté de se concentrer sur un livre. Les gens qui lisent vont devenir une secte très réduite. » Conclusion : quand plus personne ne lit, Dieu a tendance à parler de plus en plus fort. 

Sarkozy a bien capté ce message subliminal, d’où sa visite précipitée au pape, avec un programme dûment orchestré : signes de croix ostensibles, prière murmurée, écoute de conseils donnés par un cardinal français ; pas question, comme la dernière fois, de consulter des SMS devant Sa Sainteté. Patatras ! Benoît XVI lui offre gentiment, pour finir, un chapelet bénit, et que fait le Président? Il lui en demande un autre pour son petit-fils. Qu’à cela ne tienne, le Vatican en a des tonnes en réserve. Voilà, en tout cas, une anecdote qui me rassure : le Président, comme le premier Rom venu, croit en Dieu, et récite maintenant son chapelet pendant le Conseil des ministres. Dieu veille : il sera réélu. 

Chine 

Une qui ne s’est pas ennuyée dans la vie, tout en flottant sur ses tapis de milliards, c’est la très romanesque Liliane Bettancourt. Match lui demande quel est le chef d’Etat ou de gouvernement qui l’a le plus marquée. Elle répond aussitôt : « Mao ! Il m’aimait bien. Peut-être trop. Ça n’allait jamais bien loin mais c’était une merveilleuse blague. C’est énorme pour une femme ! Je l’ai vu souvent, là-bas, en Chine. » Le journaliste, épaté, lui pose alors une question idiote : « Racontez cela ! Est-il venu vous voir ? » Et Liliane : « Venir ici  A Neuilly ? Non ! Cela aurait été fou ! Raconter ? Je ne crois pas qu’il faille raconter. C’est du non-dit. De la mémoire. Et puis, vous savez, tous ces voyages… Je ne sais pas si j’étais vraiment satisfaite. Est-ce satisfaisant ? Peut-être un moment, mais si rapide. Peut-être un instant…» A-t-elle quand même eu la possibilité de parler de L’Oréal avec Mao ? Non, pas de mélange des genres. Mao l’a aimée pour elle-même, pas question qu’il devienne Maoréal ! 

Je peux révéler maintenant que, dans ma folle jeunesse  « maoïste », j’étais parfois chargé, à Pékin, d’introduire de riches et belles étrangères auprès de Mao, la nuit, dans le pavillon des Chrysanthèmes de la Cité interdite. Mao voulait varier ses plaisirs, et ne se contentait pas des dix ou douze jeunes Chinoises, triées sur le volet, qui venaient remplir sa piscine, le samedi soir, avant de passer sur son vaste lit pour des séances taoïstes d’immortalité (ce que le dalaï-lama n’a jamais pu supporter). 

Voyez la scène : Liliane, un foulard sur la tête, introduite auprès du monstre amoureux, pour un moment d’ivresse sans paroles, puisque, là, il n’y avait plus d’interprète et que Mao ne parlait pas un mot de français. Mao venant plus tard à Neuilly ? Des photos dans Match ? Allons donc! Nuits de Chine, nuits câlines… 

Ces Chinois exagèrent. « Ils n’en font qu’à leur tête », me dit l’excellent observateur Marcel Gauchet (2). La preuve : à la surprise générale, la Banque centrale chinoise relève, contre l’inflation, ses taux directeurs. Comme le dit un journaliste du Monde : « Cette annonce illustre une confiance insolente de la Chine en son économie. » Le prix Nobel de la paix à un Chinois contestataire ? Très bien. Mais je crains que ces Chinois ne demeurent « insolents ». Ah, les ombres de Mao et de Liliane dans les nuits de Pékin ! Je note que Liliane déclare par ailleurs ne rien avoir éprouvé pour François Mitterrand, ce qui est une indication érotique. 

Homère 

Je reçois la merveilleuse traduction de L’Iliade par Philippe Brunet (3) et me voici saisi par les dieux et les déesses grecs. Oh oui, du rythme, des surgissements, de la beauté enfin ! Vers quatre heures du matin, mais ne le dites à personne, je reçois ainsi la vérité d’Iris, messagère des dieux, notamment de Zeus « aux prunelles splendides ». Ecoutez ça : « Alors Iris bondit, messagère pieds-de-tempête, perçant le sombre flot. Un bruit retentit dans les ondes, tout semblable à un plomb, elle plongeait au fond de l’abîme. » Quelle joie ! Quelle fraîcheur ! 

1 – Philippe Roth, Indignation. Éd. Gallimard, 2010.
2 –Marcel Gauchet, L’Avènement de la démocratie, III : À l’épreuve des totalitarismes. Éd.Gallimard, 2010.
3 – Philippe Brunet. L’Iliade. Éd. Du Seuil, 2010. 


Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du Dimanche n°3329, du dimanche 31 octobre 2010. 

3 décembre 2009

Examen d’identité obligatoire

Classé sous Non classé — sollers @ 13:2

Identité nationale 

Aimez-vous le mot « nation », et l’adjectif « national » ? Ça dépend des moments. Le mot « front » vous laisse froid, sans parler de « front national ». Quant à l’identité, j’espère pour vous qu’elle ne se réduit pas aux papiers du même nom, et que vous avez une vie privée et intérieure pleine de complexité, de soucis, mais aussi de charmes. Vous aimez la France, c’est entendu, même celle qui s’est appelée « royaume », puisque vous êtes, à juste titre, fier de Versailles, de Descartes, de Molière, de Voltaire et même de Mme de Pompadour. Vous trouvez parfois que la République exagère en faisant commencer l’Histoire avec elle, car vous ne crachez pas sur Montaigne, Pascal, Bossuet, Mme de Sévigné, Saint-Simon, Laclos ou Chateaubriand. 

La France, ne cherchez pas une meilleure définition, c’est d’abord sa littérature, la plus riche et la plus variée du monde. Qu’importe si votre pays s’impose au football en trichant un peu ! Vous fermez les yeux, en bon patriote, sur cet incident mineur, vous n’êtes quand même pas quelqu’un pour qui le sport et la télévision occupent l’essentiel des rêves. Vous êtes indulgent pour les jeunes gens qui pensent que la guerre de 1914-1918 est aussi vieille que la guerre de Cent Ans, et qui assistent aux commémorations de la chute du mur de Berlin comme à une cérémonie du Moyen Âge. Si vous êtes progressiste, vous êtes pour les droits de l’homme, la fonction sacrée de l’école, la laïcité stricte, la régularisation des sans-papiers, le mariage homosexuel et les adoptions qui s’ensuivent. Tout en trouvant que l’adjectif « monstrueux » est exagéré pour parler du président actuel, vous pensez qu’un écrivain, surtout s’il a obtenu ce grand prix national qu’est le Goncourt, a le droit de s’exprimer librement sans devoir de réserve (lequel doit s’appliquer aux fonctionnaires d’État). Obtenez-vous ainsi une bonne note à votre examen d’identité obligatoire ? J’espère. 

Panthéon 

La religion républicaine a une manie : déplacer les cercueils ou les cendres des morts, pour les mettre, si l’on peut dire, en perspective. De ce point de vue, le choix opportun de Camus était justifié, et je regretterais que cette apothéose grandiose n’ait pas lieu, Camus était un grand homme de Bien, la Nation se devait de le célébrer comme modèle. Cela dit, la République serait plus claire en établissant aussi un Enfer officiel, une liste d’auteurs non panthéonisables. Dans cette cohorte de noms réprouvés par l’identité nationale, on trouverait pêle-mêle Sade, Baudelaire, Lautréamont. Breton, Bataille, Genet, Céline. Vous imaginez Céline au Panthéon ? Question absurde. À l’extrême limite, Sartre et Beauvoir, mais non, impossible. Alors qui ? Balzac, Stendhal, Proust seraient les bienvenus d’une grande identité nationale, mais, de façon plus modeste, j’aperçois deux candidats qui seraient très « tendance », Gide et Colette. Colette surtout. L’auteur de Chéri au Panthéon, oui! Et avec de splendides discours de Roselyne Bachelot et de Carla Bruni ! 

Céline 

Les éditions Gallimard poursuivent leurs mauvaises actions : après Lautréamont en Pléiade, un volume massif de Lettres (1) de l’épouvantable Céline panthéonisé sur papier bible, à côté de Camus, L’ennuyeux, si vous ouvrez ce volume, c’est que vous êtes immédiatement pris par un talent électrisant. Voyez cette lettre de 1933 à Benjamin Fondane : « Je ne sais au juste qui me pendra. Les militaires ? Les bourgeois ? Les communistes ? Les confrères ? Qui ? L’accord n’est pas fait. Je suis prêt à renier n’importe quoi. Chez les aveugles, pourquoi se faire supplicier pour telle ou telle couleur ? Le bleu plutôt que le vert ? En verront-ils davantage ? Mon mépris pour ces brutes est total, absolu. Je les aime bien comme on aime les chiens, mais je ne parle pas leur langue de haine. Ils me dégoûtent totalement dès qu’ils aboient. Et ils n’arrêtent pas. Qu’ils aillent se faire dresser s’il se peut encore ! Mais je crois qu’ils sont enragés. Et ils minaudent ! » 

Et encore, en 1934, à Élie Faure : « Je suis anarchiste jusqu’aux poils. Je l’ai toujours été, je ne serai jamais rien d’autre… Tout système politique est une entreprise de narcissisme hypocrite qui consiste à rejeter l’ignominie personnelle de ses adhérents sur un système ou sur les « autres ».»  « Narcissisme hypocrite » me semble bien vu. 

Rimbaud 

Même s’il est peu probable qu’il entre jamais au Panthéon, Rimbaud n’en finit pas de surprendre. Grâce à Éric Marty, vous pouvez ainsi lire un livre introuvable depuis 1921, Rimbaud mourant (2), par Isabelle Rimbaud, sa sœur, qui a accompagné son frère jusqu’à la fin . Lecture bouleversante. Ainsi, après l’amputation de sa jambe, le séjour de Rimbaud chez sa famille. Il souffre beaucoup : « Il but des tisanes de pavot et vécut plusieurs jours dans un rêve réel très étrange. La sensibilité cérébrale ou nerveuse étant surexcitée, en l’état de veille les effets opiacés du remède se continuèrent, procurant au malade des sensations atténuées presque agréables extralucidant sa mémoire, provoquant chez lui l’impérieux besoin de confidence. » Isabelle Rimbaud, qui a été si critiquée de façon injuste, est ici un témoin capital : « Une nuit, se figurant ingambe et cherchant à saisir quelque vision imaginaire apparue, puis enfuie, réfugiée peut-être dans un angle de la chambre, il voulut descendre seul de son lit et poursuivre l’illusion. On accourut au bruit de la chute lourde de son grand corps, il était étendu complètement nu sur le tapis .» 
Lisez ce témoignage ultrasensible, et demandez-vous pourquoi il a fallu si longtemps pour le rééditer. C’est du corps même de Rimbaud qu’il s’agit, pas de son image.

1- Céline, Lettres. Éditions Gallimard, la Pléiade, 2009.
2- Isabelle Rimbaud, Rimbaud mourant (Préface de Éric Marty). Éditions
Manucius, 2009.

Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du dimanche n°3281 du dimanche 29 novembre 2009.

2 novembre 2009

Identité Nationale Durable

Classé sous Non classé — sollers @ 15:2

 

Inquisition 

À quoi pense Roman Polanski, dans sa cellule de prison en Suisse ? Au ciel, par-dessus le toit, si bleu, si calme. Il a 76 ans, il est très fatigué, il doit faire effort chaque matin, pour se souvenir des raisons de son enfermement, cette sombre histoire d’il y a plus de trente ans avec une jeune fille de 13 ans qui, aujourd’hui, à 45 ans et mère de famille, prie qu’on la laisse tranquille et qu’on abandonne les poursuites contre son séducteur. 

Lui, Polanski, a du mal à évoquer la confusion de ce vieil épisode de dérèglement. Avait-il bu ? Était-il drogué ? Sans doute, mais enfin il a commis un crime abominable pour lequel ni les États-Unis ni la Suisse ne connaissent de prescription. Était-il le jouet de pulsions démoniaques ? C’est possible, comme le prouve son chef d’oeuvre diabolique Rosemary’s Baby. Il s’est moqué du Diable, la vengeance de toutes les sectes sataniques le poursuit. 

Ce qui l’étonne le plus (ou pas vraiment), ce sont les flots de condamnations qui l’accablent, sur le Net ou à travers les blogs. Des légions de procureurs indignés ou de mères de famille de province lui font savoir l’horreur qu’il inspire à l’humanité. La Suisse, surtout, se démène au nom de sa pureté sexuelle et bancaire. Va-t-il être extradé ? Être encore en prison jusqu’à 78 ans, ou plus ? Un juge américain l’exige, soulignant que la loi doit être la même pour tous. 

Pourtant, ce juge vertueux (comme Ernest Pinard faisant condamner, autrefois, Les Fleurs du mal de Baudelaire) ne peut pas s’empêcher de penser sans cesse au forfait monstrueux de Polanski. Il en rêve, il veut avoir sous la main, pour mieux l’observer, ce pervers européen, genre Nabokov avec sa Lolita légendaire. Qu’on boucle enfin ce juif polonais qui a échappé aux nazis ! Il a osé réaliser ce dont tout magistrat voudrait, en douce, être capable de faire. 

À quoi pense le gentil Frédéric Mitterrand dans la nuit de son ministère de la Culture ? Probablement à l’abîme qui sépare les religieux pèlerinages de son oncle à la roche de Solutré et ses propres embardées dans les bordels de Thaïlande. Il s’est ému que l’on fasse soudain payer sa mauvaise vie à un grand cinéaste, il a été imprudent, il n’a pas évalué que l’époque, de droite à gauche, était devenue rigoureusement morale et inquisitoriale. Mais quoi, le président Sarkozy le sauve, pendant que François Mitterrand, dans l’au-delà, fait la moue. 

 Exécution 

Comment ne pas se réjouir du prix Nobel de la paix décerné au souriant Obama ? Tout à coup, plus d’attentats à Bagdad, plus de talibans, calme et sérénité au Proche-Orient, ne vous inquiétez pas, c’est en cours. L’ennuyeux, c’est plutôt ce qui se passe dans les prisons américaines, par exemple dans l’Ohio pour l’exécution ratée d’un condamné à mort. Vous savez comment ça se trafique là-bas, après la grandiose chaise électrique. On pique le condamné avec une substance spéciale, il passe ainsi de vie à trépas sous le regard satisfait des autorités et des familles des victimes. Mais ce que raconte aujourd’hui Romell Broom, un Afro-Américain de 53 ans, condamné à mort en 1984 pour l’enlèvement, le viol et le meurtre d’une adolescente, est hallucinant (voir Le Monde du 2 octobre). 

Pendant deux heures, les exécuteurs tâtonnent et n’arrivent pas à trouver la veine qu’il faut. « Les infirmiers essayaient simultanément de trouver des veines dans mes bras. La femme essaya trois fois dans mon bras gauche, l’homme trois fois au milieu de mon bras droit. » Drôle de crucifixion traînante. Romell hurle, le sang coule, mais ça continue dans les bras et les jambes. « Le maton posa sa main sur mon épaule droite et me conseilla de me relaxer. » Il est plein de bonne volonté, Romell, il ne demande qu’à en finir le plus vite possible, il se « relaxe », mais rien à faire, le supplice s’éternise. Finalement, le directeur de la prison, au milieu des hurlements, interrompt le spectacle qui doit reprendre bientôt. Romell conclut son récit sobrement : «Attendre d’être encore exécuté est angoissant.» 

Moi, je trouve qu’on devrait lui donner le prix Nobel du condamné le plus coopératif, la paix soit avec lui, en somme. Cela dit, la France se grandirait en livrant aux États-Unis ses vieilles guillotines remises en état de marche. C’est simple, clair, net, cartésien, profondément humain, sans bavures. Très peu de bruit, pas besoin de se répéter. Vous me direz que les spectateurs auraient l’impression que ça va trop vite. Ah, ces Américains ! 

Castration 

Aurait-on dû, à l’époque, castrer chimiquement Roman Polanski et Frédéric Mitterrand. Non, bien sûr, mais pour les violeurs d’enfants récidivistes, la question se pose. Et pourquoi ne pas prévenir au lieu de guérir ? On pourrait procéder, en amont, au repérage des petits garçons à l’air bizarre. Ce serait une vaccination préventive, une pour la grippe, une autre pour les écarts sexuels. On arrivera bien, un jour ou l’autre, à une normalité régulatrice. Un pédophile, castré chimiquement et rééduqué, ferait sans doute un bon enquêteur sur le terrain. Il discernerait les déviants virtuels, les futurs éducateurs tordus, les prêtres au devenir douteux. Préservons ainsi notre belle identité nationale. 

 Promotion 

Eh bien, bravo à Jean Sarkozy. Il a retourné une situation délicate, tout le monde semble l’avoir trouvé émouvant, sincère, bosseur, prometteur. Il est, à 23ans, un espoir du pays enfin délivré de ses vieilles obsessions égalitaires et républicaines. Son ascension ne fait que commencer, son père est déjà dépassé en intensité. Jean, après la réélection de Nicolas, pourrait être candidat dès 2017. La gauche, on le voit, veut garder ses régions et a perdu tout espoir de prendre Paris et la fonction suprême. Nous vivons, en pleine lumière artificielle, une grande époque de mutation. Que cent Sarkozy s’épanouissent ! 


Philippe Sollers

Mon journal du mois
Le journal du dimanche n° 3277du dimanche 1er novembre 2009. 

 

8 août 2009

Poussin

Classé sous Non classé — sollers @ 8:2

Nous arrivons maintenant à Nicolas Poussin en faisant, je crois, par rapport aux Vénus italiennes, un pas de plus et tout à fait décisif, extraordinaire, dans la représentation de la sensualité féminine. Celle-ci n’apparaît que très tardivement, je dirais, pratiquement grâce au christianisme, parce que la grande sensualité grecque est oblitérée et copiée de façon un peu rigide par les Romains, et que cela resurgit en plein 17e siècle. 

Je crois que Poussin ajoute quelque chose à l’auto-érotisme de la représentation féminine, avec l’une des plus belles Vénus jamais peintes, peut-être la plus belle, pour moi. Je pense à la volupté d’être soi, ce qui est suffisamment souligné par le linge qui vient légèrement caresser, plutôt que couvrir, la région qui se trouve entre les jambes – de même que vous aviez dans une célèbre « Vénus » de Titien le regard de l’organiste qui va se porter sur cet endroit, cet endroit encore une fois terrifiant pour nos préhistoriques, qui est l’objet de toutes les peurs, de tout le sacré. Là vous avez un engouement pour ce que le petit amour vous indique, et une sorte de volupté totale dans le sommeil. C’est, à mon avis, un tableau de délectation tellement extraordinaire qu’il me semble que toute la peinture française ultérieure en sort, et que ni Watteau, ni même Fragonard, n’atteindront ce niveau. 

Il y a là comme une avance vers ce 19e siècle, ce siècle de Manet et Courbet qui vont faire tellement sensation. Poussin est le géniteur de cette volupté énigmatique, même si l’on considère par ailleurs Vélasquez ou Rubens. Je crois qu’il faut insister sur cette « Vénus », qui traduit si pleinement ce à quoi Goya, Manet, tous, regardez-les, essayent de penser, même Ingres, le vieil Ingres du « Bain Turc ». 

Philippe Sollers
Connaissance des Arts, n°512- Décembre 1994.   

                                                                                                    

Vénus endormie et l'Amour, 1630-33

 

 

 

1 août 2009

Femmes

Classé sous Non classé — sollers @ 8:2

Alors, Philippe Sollers. « Femmes » : enfin la vérité sur ces animaux-là ? 

Ph.S. : Ce mot de Femmes est magique. Avec lui nous faisons tout. La mythologie, les rêves, les religions, la publicité – demain j’enlève le bas : mais il restera la Femme ! – et enfin, comme je le démontre, la politique. Sur ce sujet sacré chacun donne sa vraie meure. Ma conviction est que tous les grands tournants de la société humaine passent par une redéfinition toujours scandaleuse de l’image féminine : Madame Bovary, bien sûr, Nana, si vous voulez ; mais aussi, et comment donc, l’Olympia de Manet dont vous savez l’effet mortel qu’elle produisit sur les bourgeois de l’époque. 

Pourquoi vous en prenez-vous aujourd’hui au grand mythe féminin ? 

Ph.S. : Eh bien, nous sommes à une époque où toutes les idéologies, tous les mythes, se sont dissous, seul résiste « la Femme ». Et même en s’amplifiant : depuis vingt ans, partout, à chaque instant, le féminisme triomphe. Il m’a semblé qu’un roman, aujourd’hui, devait décrire ce phénomène sans précédent. 

Vous voulez dire par là qu’on n’a jamais autant aimé les femmes ? 

Ph.S. : Sûrement pas. En revanche, et sur le modèle même des discours interminables sur le prolétariat, écoutez-les, les « femmes en progrès », c’est à croire que plus on les libère, plus elles se plaignent, plus on les met en même temps à la chaîne. Le marché s’en charge, rebondissant grâce à elles au point qu’elles n’ont plus le choix qu’entre le rôle de gadget qui fait vendre et la brutale définition gynécologique. C’est ce drame qui m’intéresse, car j’y vois la nouvelle imposture, souriante, de notre temps. 

Qu’est-ce qu’aimer les femmes ? 

Ph.S. : Dans la vie quotidienne, aimer les femmes, c’est manifester un goût pour la vérité elle-même dans la mesure où elles ne peuvent pas s’empêcher de la dire. Même à leur corps défendant. Ne pas aimer les femmes c’est ne rien vouloir savoir de la mort. Elles me comprendront. 

Et eux ? Et les hommes ? 

Ph.S. : Les pauvres ! La situation est bien plus grave qu’ils ne le croient ! Ils ont déjà remarqué quelque chose, mais ils ont le plus grand mal à se persuader que l’idole de leur enfance, à savoir leur mère… 

… Vous parlez en effet de l’ « effet mère », pas du tout éphémère… 

Ph.S. : Oui, c’est cela… leur mère, donc, qu’ils ont la manie de retrouver partout, sous d’autres formes, est désormais sans aucune profondeur. Sur notre horizon technique, elle est mise à plat. « Eux », ça les déprime. Montrez-moi un homme à l’aise avec les femmes, aujourd’hui : ce serait un miracle ! 

Don Juan, lui, semblait à l’aise. Il n’y a plus de Don Juan ? 

Ph.S. : Vous avez vu comme les feuilletons télévisés nous cachent soigneusement la dimension libertine de Mozart qui a montré ce Don Juan à l’aise ? Les Don Juan à la petite semaine, ceux d’aujourd’hui, laissez-moi rire ! D’ailleurs, elles s’en plaignent ! Ça n’existe plus ! 

Pour vous, « il n’y a que des femmes »… 

Ph.S. : C’est-à-dire qu’il n’y a plus de perspectives. J’insiste : « les hommes ? Écume, faux dirigeants, faux prêtres, penseurs approximatifs, insectes… gestionnaires abusés… Muscles trompeurs, énergie substituée, déléguée… » 

C’est vous le narrateur ? 

Ph.S. : C’est « un journaliste américain de mes amis », qui raconte sa vie à Paris, en Italie, à New York, en Espagne, à Jérusalem… Chaque fois ponctuée de rencontre de femmes. J’ai voulu relier cette « narration de femmes » à un récit général sur la fabrication de l’information aujourd’hui : journaux, télévision, cinéma. 

Y a-t-il des clés dans « Femmes » ? 

Ph.S. : Oui ! Tous les romans intéressants ont des clés ; et s’il n’y en a pas, le lecteur finit par les y mettre lui-même. Toute l’intelligentsia parisienne, milanaise, new-yorkaise des quinze dernières années est dans « Femmes ». 
Femmes. Editions Gallimard, 1983. Folio n°1620.

Propos recueillis par Laurent Dispot.
Playboy, mars 1983.

Mitterrand - Sollers, 1983
 

 

11 juin 2009

Banlieues

Classé sous Non classé — sollers @ 11:2

On peut souhaiter aux hommes politiques, aux professionnels des médias, aux responsables religieux ou philosophiques, de consulter attentivement ce livre. Ils y découvriront autre chose que des discours abstraits sur la situation en France dans les banlieues ou les grandes concentrations urbaines. Chiffres et sociologie ? Non. Affrontements idéologiques ? Non plus. En revanche, des événements d’existence immédiate, d’une poésie verticale. Cela tient au talent des photographes, bien sûr, mais pas seulement. Comme quoi les éloignés ou les exclus du « centre » (beaux quartiers historiques et palais des pouvoirs) ont la vie dure. C’est cela, l’étonnant, partout, malgré les contraintes : la vie spontanée qui continue, sent, pense, rêve, se tient. 

Tout est relatif : ces habitants expérimentaux sont privilégiés par rapport au milliard de personnes qui tentent de subsister aujourd’hui avec moins d’un dollar par jour (estimation de la misère par la Banque mondiale). Ils sont plus proches – et de beaucoup – d’un bourgeois de la nomenklatura parisienne que d’un paysan encadré chinois, d’un citadin surveillé cubain, d’un Palestinien jeteur de pierres, ou d’un Africain en train de mourir de faim. Et pourtant quelle réalité bétonnée, quelle perspective lourde. Pas la pauvreté, non : le vivable collectif, notre avenir. 

Banlieues rolandlaboye2.vignette
Roland Laboye

Villes ? Grands villages, plutôt, comme pour un projet de villes impossibles. On regroupe, on case, on superpose, on entasse, chacun dans le même espace avec – retour du sacré dans le profane technique uniforme – reconstitution de chapelles privées. On est ensemblisé par la géométrie, mais quand même chez soi au milieu des fétiches et du kitsch familial ou traditionnel. Et puis, de nouveau, le brassage anonyme reprend à travers le bombardement liturgique des radios et des télévisions (autrement dit de la publicité). Ainsi, avec des mémoires différentes ou des cultures qui s’ignorent les unes des autres, se fait le mixage des communautés nouvelles. 

Abandonnons les vieux clichés superficiels et d’ailleurs réactionnaires : ruches, termitières, casernes, casemates. Je constate, au contraire, que l’individu, toujours plus fort que ce qui le regroupe, persiste, ici comme ailleurs, à souffrir, végéter, s’amuser, s’ennuyer, aimer. Les photographes l’ont senti d’instinct (et c’est là leur hommage, même non voulu, à la démocratie) : le « grand ensemble » affirme plus que jamais la personnalité de chacun malgré l’égalisation architecturale (d’ailleurs souvent belle). Surgissent alors, dans une lumière jamais vue, hyperréaliste, des éléments que nous ne savons plus voir : un banc, un arbre, une mariée en blanc, un chien près d’un supermarché au crépuscule, un rocher, du sable, une tête de passant au milieu des blocs, un matelas porté dans la rue. Que viennent faire, dans le même axe, les inscriptions contradictoires suivantes (panneaux indicateurs composant un poème de Prévert) : salle des fêtes George Duhamel (voilà au moins un académicien sauvé par là de l’oubli), hôtel de ville, préfecture, maison des arts, centre commercial, église Saint-Michel, service des Mines, Trésorerie principale, centre social Kennedy ? De jeunes Martiniquais semblent posés là, au carrefour, comme des oiseaux. Trésorerie principale ou maison des arts ? Telle est la question, sans doute insoluble.

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Marc Riboud 

Dans un monde de l’uniformité aménagée (informations comprises) mais libre (oui, libre quand même), on se rend compte à quel point l’écriture apparaît dans sa force génétique. Puisque c’est ainsi, que rien ne peut changer et que les gouvernants, ma foi, sont très satisfaits d’eux-mêmes, il reste à détourner et à signer la situation pour la surplomber, comme si l’on était un Martien masqué. C’est le sens du tag qui est tout autre chose que le slogan, le graffiti ou l’entaille de commémoration sentimentalo-narcissique. Bomber, taguer, n’est pas envoyer un message déchiffrable, mais élaborer et tracer un tatouage rapide venant « d’ailleurs ». L’acte a pris naissance à New York, surtout dans la métro, vous l’avez vu de plus en plus dans Paris, il s’épanouit sur les surfaces périphériques, partout, toujours sophistiqué et crypté, ainsi Ptah ou Toth (clin d’œil égyptien) ou, ici, Sac, Shogun, Boso. Une des plus touchantes photos de ce livre est bien cette patineuse-danseuse au sommet d’une marelle de paraphes extraterrestres. Elle a l’air en bout de piste, prête à un décollage vers un autre monde, oui, mais lequel ? Et qui sont, d’ailleurs, ces écrivains de l’ombre ? Que veulent-ils dire exactement ? Qu’échangent-ils entre eux à travers les murs et les sols ? Ce qui m’intéresse, là, c’est le graphisme irrécupérable, inenfermable dans une maison de la culture ou des arts, cette révolte sèche contre le dedans-dehors du spectacle. Projection, pseudonyme, bombe : nous passons, nous ne sommes pas là. Rien à voir avec « le socialisme ou la mort », « libérez X », ni même avec « l’imagination au pouvoir » (formule très récupérable par la logique de la marchandise). Non : une distance et une indifférence beaucoup plus inquiétantes et qui devraient alerter les surveillants psychiques ou sociaux.

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Roland Laboye

De toute façon, il y a conflit entre l’image publicitaire installée, fonctionnelle (langage des maîtres) et cette intervention obscure et mythique. Voyez ce qu’en pense cette fille sombre et sans illusions, attendant son autobus devant l’affiche « Imagine ta place au soleil ». Ou bien cet étonnant frère missionnaire qui, à défaut d’ordonner des âmes, pourrait faire un peu d’ordre dans la confusion de son appartement, reflet probable des difficultés de son ministère. Mais enfin, voici les familles : séries à bout portant, père, mère, enfants ; éternels points fixes des nébuleuses humaines ; cellules des cellules ; petites villes à elles seules. Les acteurs sont ouvriers ou cadres moyens, blancs, noirs, asiatiques. Ils posent devant leurs rideaux, leur reproduction de tapisserie Louis XV, serrés les uns contre les autres, volontaires, dynamiques, parfois amers. La famille, c’est : il faut. Déracinée, transplantée, peut-être, mais soudée, solidaire, compacte. Une famille est un rang. Essayer de sortir du rang, telle est l’aventure enfantine ou adolescente, rencontres près d’arbres récemment plantés, vagues terrains de jeux, places rendues plus désertes par quelques gadgets mécaniques sur lesquels l’imagination pourra fonctionner malgré tout. Les enfants, les adolescents, sont les particules lumineuses de ces centrales nucléaires. D’où la beauté insolite – comme un écho du Déjeuner dans l’atelier, de Manet – de ce jeune homme au panier, sorti d’on ne sait quel passé campagnard et de fête. D’où, aussi, l’émotion devant cet éclair rapide révélant cet enfant patineur, à la kipa brodée, passager de la grande Egypte moderne, fragile fleur du texte au cœur du béton. Nous le laisserons, ce messager discret, en face d’une fenêtre ouverte sur des arbres, le soir. En bombant quand même pour lui un fragment des Psaumes : 

« Tu les caches au secret de ta face,
Loin des intrigues des hommes, 
Tu les mets à couvert sous la tente, 

Loin de la guerre des langues. » 

patrickzachmann.vignette
Patrick Zachmann

Philippe Sollers
Banlieues. Éditions Denoël, 1990
Photos de Marc Riboud, Patrick Zachmann, Roland Laboye.

Exposition : Ma proche banlieue. Photos de P.Zachmann
Du 26 mai au 11 octobre 2009.
Cité nationale de l’histoire de l’immigration
Palais de la Porte Dorée
293, avenue Daumesnil 75012 Paris

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