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22 avril 2009

Sollers, l’isolé absolu

Classé sous Non classé — sollers @ 15:2

Un cinéaste, André S. Labarthe, croise un écrivain, Philippe Sollers. Images et mots, portrait d’un joueur, Un siècle d’écrivains, l’émission de France 3 (22/04/1998 à 23 h 20), affiche ici un film magnifique où l’intelligence se donne à voir. Rencontre chaleureuse avec deux hommes forts de l’art. Il fut question de cinéma, d’image, de Spectacle, de littérature. Pluie d’idées et chaleur des rires.


André S. Labarthe : Je n’avais pas le choix. Dans cette série, on m’avait proposé Bataille et j’ai eu beaucoup de plaisir à le réaliser. Donc, travail sur un écrivain mort. Après on m’a proposé un autre film. J’ai dit OK, mais un vivant et je n’en vois qu’un qui est plus vivant que les autres – il me semble – c’est Sollers. Voilà. Mais cela correspond aussi à des lectures faites il y a longtemps. Bataille dans les années cinquante et Sollers au début de Tel Quel. Sollers est à la base du changement dans le roman français. Cela m’intéressait de mettre le doigt non seulement sur un mouvement qui a changé des choses, mais aussi sur un auteur du XXe siècle, le contemporain le plus exact.

Philippe Sollers : Lorsque André Labarthe a manifesté sa curiosité, immédiatement j’ai trouvé cela merveilleux. J’ai tout de suite pensé que l’on allait faire autre chose que de la télévision, c’est-à-dire du cinéma, donc un détournement de la télévision, et que, d’autre part, on pourrait aller au fond, ce qui veut dire éviter tout ce qui est anecdotique dans la vie d’un écrivain dont se repaît le Spectacle habituel.

D’ailleurs, la réaction des gens quand Labarthe a dit: « Il n’y aura pas un plan de Gallimard, de Paris, de la Closerie des Lilas, pas d’archive de la télé, pas d’interview, il ne sera pas question des activités sociales de cet individu », tous se sont écriés : « Mais que reste-t-il ? » Bref, il restait les livres. C’est déjà pas mal, mais pas si évident. Car il s’agit de savoir si l’on part des livres pour arriver à montrer ce qu’il dit. C’est-à-dire la voix qui est derrière.

Dans le film de Labarthe, vous partez immédiatement d’un cimetière, alors que d’habitude on arrive à la mort de l’auteur après sa naissance. Il a parcouru la vie. Puis une date très précise, celle des tombes de soldats anglais, néo-zélandais ou australiens mort là très loin de chez eux, en 1942. C’est un thème immédiatement politique, pas besoin de développer. Si j’apporte quelque chose dans l’histoire de la littérature, c’est que je pars d’un non-embarras, d’une liberté très grande par rapport à cette date-là. J’évite ainsi la rumination et la dépression nationale générale qui viennent du fait qu’entre 1940 et 1942, 1943 il se passe quelque chose qui embarrasse tout le monde et qui fait que la plupart des écrivains français sont fixés, directement ou indirectement, eux, leurs parents ou leurs grands-parents, sur cette affaire, ce que j’appelle dans Studio « l’axe Vichy-Moscou », premier placard de la politique française, le deuxième étant la guerre d’Algérie, le troisième 1968, puis la corruption générale. Ce premier placard dont vous entendez parler tous les jours : procès Papon, liaisons dangereuses du président de la République pendant quatorze ans avec l’ancien rafleur du Vel d’Hiv, Bousquet. Ensuite, problème que vous connaissez vous et votre journal, le pacte germano-soviétique et la demande de reparution de l’Humanité. Nous sommes exactement sur cet échange de cadavres dans les placards ou, comme je préfère dire, de placards dans les cadavres.

1942, nous sommes sur des tombes d’aviateurs anglais qui, tandis que se passaient à Paris les événements précédemment cités, venaient se faire abattre au-dessus de l’île de Ré, lieu où nous tournons. Donc, le lieu-film part du cimetière avec cette date. A un kilomètre de là, la maison. Maison rasée par les Allemands en 1941 pour des raisons stratégiques. Donc, aviateurs abattus là, maison de l’ancêtre détruit: génie ou magie du lieu. Premier lieu. André, qui sent les choses et voit ce que j’écris, comprend l’importance de ce lieu, mais aussi que l’on ne peut pas le montrer n’importe comment. Il faut faire du cinéma. Donc à cet instant je deviens acteur dans son film.

A. S. L. :D’ailleurs, ce lieu a été filmé après coup. Tout était bouclé sauf le cimetière. Le choix du lieu est arbitraire et subjectif, bien sûr. Après on suit ou non la règle décidée. Par exemple, le refus de filmer Paris, règle suivie, peut se justifier par une volonté de se débarrasser de l’image qui risquait d’encombrer le Sollers que je voulais montrer.

Peut-on évoquer l’épure ?

Ph. S. : Bien sûr. C’est une oeuvre, ce film, donc il est construit. C’est une oeuvre d’art, une oeuvre de cinéma qui détourne la télévision. Il faut voir le montage, la façon de tourner aussi, mais le montage… On élimine la marionnette sociale dont je me sers. Ce qui m’est beaucoup reproché. Sollers trop médiatique, trop ceci, trop cela… C’est une question de fond. Ou bien on est absent du Spectacle et on jouit d’une réputation de sincérité, d’authenticité, de profondeur. Ou on s’y mêle en risquant de se faire user par lui et en signifiant, de temps en temps, que cela n’a aucune importance. Par exemple, ce film doit être pénible aux professionnels du Spectacle parce que le Sollers que l’on voit là est un Sollers que l’on n’a jamais vu. Je parle doucement, j’ai du temps, je suis ailleurs… Je parle lentement.

De l’anti-spectacle ?

Ph. S. : Oui, c’est ça. Là, il faut relever le défi. Il existe deux écoles. J’avance masqué.

A. S. L. : Il suffit, là, de remarquer la vitesse à laquelle parle Philippe, pour voir, par rapport au film, cette élocution différente et tenter de faire passer un autre temps.

Ph. S. : Une autre présence.

A. S. L. : Un autre genre de présence. Oui. On élimine la marionnette en chassant son débit. Un peu comme monsieur Teste. On n’imagine pas monsieur Teste à la Closerie des Lilas. Lui, si. (Rire.)

Ph. S. : Donc, importance des lieux pourvus de charges mythiques ou magiques.

Pas de heurts entre ces lieux et ceux du scénario ?

Ph. S. : Non. On va en des endroits à hautes tensions symboliques. La maison sur l’île. Lieu stratégique. Je l’ai connue avant la guerre. J’avais trois ans. Puis plus rien. J’écris cela de temps en temps dans mes livres. Ça vient d’une façon ou d’une autre. Dans Portrait du joueur, notamment, dont André s’est beaucoup servi, comme par hasard, au début du film…

A. S. L. : Le point commun entre ces lieux, c’est l’eau.

Ph. S. : On va être tout le temps au bord de l’eau. Ça correspond à ce lieu des lieux, si j’ose dire.

A. S. L. : On se promène dans l’écriture par l’eau. Voilà.

                                                            Sollers & Labarthe

Ph. S. : Exemple. André filme la page, encre bleue. C’est filmé très délicatement. Puis, New York apparaît. Puis ensuite Venise. Toujours des ports. L’écrivain, celui qui parle, se définit comme un marin. Il écrit, il navigue. C’est tout bête et possède aussi un poids très fort qu’André n’a pas loupé à New York. C’est le thème de l’ Odyssée d’Homère, c’est Ulysse. On ne peut pas faire plus mythique.

A. S. L. : Donc présence d’un axe. Ouest, puis après Est; pas d’axe Nord-Sud.

Ph. S. : C’est ça. Donc signification très personnelle, très émotive. Ce sont des lieux où j’ai travaillé intensément. Avec joie. La sensation de liberté est très grande. C’est un film sur la liberté. J’espère. Où suis-je le plus libre ? Pas à Paris. A Venise ? Alors là, attention, il faut absolument éviter le plan touristique, la carte postale. Donc nécessité du mouvement, du travail, des bateaux qui passent sans arrêt. Et là, La pointe de la douane, autre lieu mythique – Debord en parle magnifiquement – par la simple lecture du poème de Hölderlin Souvenir, on ne voit rien, juste deux silhouettes, lui et moi. Et tout à coup Bordeaux est là. Les femmes brunes sur le sol de soie. Par la seule force du poème. André encore une fois joue finement et montre quelque chose que l’on ne voit pas. Et, New York, lieu qui possède aussi une signification historique globale. C’est de là qu’est venue la victoire de la Seconde Guerre mondiale…

A. S. L. : Donc une parfaite continuité… des lieux.

Ph. S. :  Continuité que vous trouverez assez rarement chez un écrivain français. Cette conscience historique-là. Je me sens assez seul de ce point de vue. J’ai cette vision de l’Histoire-là. Toujours ce lien de l’Histoire et de l’écriture. C’est pour ça que je revendique un point de vue très politique. Le film est très poétique, il n’y est pas question de politique, pourtant c’est un film très engagé. C’est encore plus fort.

Vous évoquez tous les deux plusieurs fois l’aveugle. Peut-on revenir à cette notion du voir sans voir, évoquée précédemment avec Venise ?

Ph. S. :  J’aime beaucoup ce plan sur Joyce. Ça c’est André, il amène la voix.

A. S. L. : Dans un film que j’avais fait sur Carolyn Carlson, elle faisait devant nous un truc sublime et le commentaire disait : Fermez les yeux et regardez.

Ph. S. : Bien sûr. Homère.

A. S. L. : Il existe une erreur fondamentale qui consiste à penser que le cinéma est un art de l’image. Même chose pour les gens qui pensent que la peinture est une image. L’image c’est peut-être un moyen – est-ce que je sais ? -, mais ce n’est pas le but. Et c’est lorsqu’on s’est mis à penser que le cinéma était un art de l’image que tout cela s’est fourvoyé. Quand le cinéma a pensé photogénie, etc. Le cinéma pour Louis Lumière était un art de la réalité, pas un art de l’image. Donc la vache dans le film. Il faut dissocier le son de l’image et se demander ce qui va parler le plus rapidement, le plus fortement au spectateur. Je crois, pour ma part, que c’est le son. Si l’on met un oiseau avec le son meuh, on dira : On dirait une vache et pas : Ce son ressemble à un oiseau.

Ph. S. : Ce n’est pas une vache sacrée, la vache. Elle se balade.

                                                                     Sollers & Labarthe

A. S. L. : C’est un pense-bête. (Rire.)

Ph. S. : Elle nous rappelle que l’on est en train de faire un film.

A. S. L. : Moi, je ramène le film au film, lui, il ramène les paysages à l’écriture. Il dit, tout se passe sur cette page et moi je dis tout se passe sur ce film. Parce qu’on est au cinéma.

Ph. S. : Donc, effet de tension fort. Par exemple : le film de Lanzmann Shoah. Vous êtes obligé de voir ce que vous ne voyez pas. Et vous le voyez beaucoup mieux grâce au plan du camion qui roule dans la Ruhr et le tuyau d’échappement que par le biais d’images d’archives.

A. S. L. : L’irreprésentable devient sensible…
Donc, dans notre film, dissociation entre la vache et l’image et entre texte et lecture. Qu’est-ce que lire ? Regarder des mots ou les entendre ? Et comment ça passe ? L’œil, l’oreille. Toute une part de la littérature qui ne peut être que lue, c’est banal, mais…

Ph. S. : La voix. La voix voit! A cet instant, extraits de Paradis. Et plan de TGV qui va très vite. (Rire.)

A. S. L. : On fait sentir l’effort physique car la voix est plus proche du corps que l’œil. Le regard met tout de suite de la distance. Joyce.

Ph. S. : Oui, plan de l’Irlandais en exil dans le sud de la France. L’exil. Finnegans Wake. Lieu. On rejoint les Anglais du cimetière. Tragique. Ou sur le plan humoristique à New York, un bateau dont le nom est Peking. C’est là du hasard surréaliste.

A. S. L. : Philippe est au bord de la rue, il y a un bruit infernal. A droite du plan, il y a un truc, un avion où est inscrit Europe et à gauche ce bateau avec Peking. (Rire.)

Ph. S. : Oui, l’Europe, la Chine. Ouvrir au maximum, c’est aussi ce que j’essaie de faire dans mes textes.

De ces images jaillissent beaucoup de choses, dont un sentiment très fort de complicité entre vous deux.

A. S. L. : La caméra n’était pas coercitive, elle ne bloquait jamais le personnage dans un coin.

Ph. S. : André s’intéresse à faire ce qu’il fait avec autant d’intensité que moi face à mon travail. Les deux intensités font complicité. Mais ce n’est pas simple, vous savez! Faut les faire, les livres, les films. (Rires.)

A. S. L. : Moi, ce qui me gêne toujours à la télévision, dans ce genre d’exercice, c’est le bavardage, toujours un peu inquisiteur, automatiquement, puisque le dispositif est le même, tout le monde parle de la même façon.

Ph. S. : À la télévision, on n’a pas le temps d’écouter. Le temps c’est de l’argent. Alors qu’André installe le temps. C’est du cinéma.

A. S. L. : Deux heures pour monter un travelling. Ce n’est pas du temps de perdu. Pendant ces deux heures, il se passe des choses. C’est le film.

Ph. S. : Et puis, n’oubliez pas le montage. Quand André filme, il filme comme s’il était déjà dans un montage dont il ignore tout. C’est comme moi, si je trouve mon début de livre, je sais que je suis déjà à la fin mais si vous croyez que je sais ce qui va se trouver entre ce début et cette fin….

A. S. L. : Par exemple, à New York, je montre une photo de Philippe petit dans les bras de sa mère. Je n’ai pas commandé la voiture de flic qui passe à ce moment avec sa sirène. C’est un morceau de réalité saisi par hasard et là, c’est formidable.

Ph. S. : Prenez les photos. Il y en a quatre. Je suis dans les bras de ma mère dans les jardins de Bordeaux. Ah! Femmes brunes sur le sol de soie, Hölderlin. André met cette photo en plein New York. Bruit des voitures, etc. Puis il s’enfonce dans la photo et l’on entend un passage de l’un de mes livres, passage qui se termine par l’évocation de l’arrivée de la neige dans le jardin. A ce moment, il monte dans le haut de la photo et l’écran est envahi par une formation neigeuse. C’est extraordinaire.

Et le type au chapeau enquête toujours.                                                                         Sollers & Labarthe

Ph. S. : Bien sûr. Grâce à lui, je deviens acteur dans le film. Ça frustre profondément les gens de télévision qui voudraient que ce film soit la présentation d’un écrivain, mais là je suis un écrivain certes, mais pire je joue dans un film où l’on rencontre un écrivain.

A. S. L. : Tu joues mais tu ne joues pas le jeu – celui que l’on attend.

Ph. S. : Puis, seconde photo. Ma mère avec son petit garçon, en 1938, la maison de Ré n’est pas encore détruite. Subtilement André fait apparaître, à droite de l’écran, la photo de Julia Kristeva recouverte, pour montrer qu’il existe, plastiquement, un certain rapport, comme par hasard, entre cette mère et cette femme. Voilà c’est ouvert. Pas plus de choses sur ma mère ou sur Julia. On imagine ce que la télé voudrait, pourrait faire. Mais…

A. S. L. : Le circuit biographique est difficile. Je procède par trouées. Je troue New York pour passer cinquante ans auparavant. Même chose lorsque je cite la sonde Voyager 2. On est à Venise et d’autres mondes s’annoncent.

Ph. S. : Ça c’est génial. C’est la relativité. Ou alors le surgissement mythologique. Si je suis dans les bras de ma mère et que tout à coup on voit des Vierges à l’enfant, ça marche aussi. On va associer.

A. S. L. : Un film, c’est un lieu où le spectateur devrait travailler à ça, faire des rapports, chacun selon sa perception. Créer des rimes. Elles sont là, il faut les assembler. Il faut être attentif comme on peut être dans la vie à des rapports, des choses. Il y a parfois du miracle là-dedans.

Ph. S. : De même face à la lecture. Une grande concentration débouche sur une lecture nouvelle qui fera apparaître le texte comme neuf, même si vous le connaissez parfaitement. Il y a cette concentration dans le film d’André. Le sens. Si tout à coup on voit pour la première fois ce que l’on a vu cent mille fois, alors c’est gagné. Le réel fait signe.

A. S. L. : Parfois, je sens cela au tournage. Mais parfois c’est au montage. Comme lors du tournage du film sur Bataille, lorsque j’ai écouté sa voix pour la première fois…. Là, j’ai compris que j’avais le film, je n’avais pas d’image mais j’avais le film.

Sans cesse le travail surgit, plan après plan.

Ph. S. : C’est capital. C’est l’importance de l’écriture. Dans les films sur les écrivains, on ne voit jamais l’écrivain écrire. On donne à voir des images d’écrivains, mais pas le travail. On connaît le poster de Rimbaud, mais pas les Illuminations. Encore le Spectacle. André efface le Spectacle. La télévision n’est pas là. La présence d’André dans le film signifie que la télé n’est pas là.

A. S. L. : Le film se fait comme le narrateur est présent dans les livres de Sollers. C’est de l’éveil constant, de l’anti-drogue.
Ph. S. Notre travail, c’est l’anti-drogue. L’éveil. Pas d’illusion.

Pas d’épitaphe ?

Ph. S. : Pas du tout. Le film n’est pas fini. Il n’est pas clos. Tout reste ouvert. Mais n’est-ce pas cela, une oeuvre d’art ?

A. S. L. : Notre travail n’est pas fini.

Recueilli par Fabrice  Lanfranchi
L’ Humanité du Mercredi 22 avril 1998.

7 avril 2009

Je donne des leçons particulières d’antimarchandise…

Classé sous Non classé — sollers @ 7:2

Playboy : J’aimerais qu’on parle de votre enfance pour prendre les choses par le début… Avez-vous quelques anecdotes, car dans vos Mémoires, les choses s’enchainent vite, comme une sorte de cut-ups, on ne s’attarde pas dans le moment ?
Philippe Sollers : C’est une volonté. Il s’agit de trouver un ton. D’habitude, les Mémoires, c’est nostalgique, romantique, c’est Les Mémoires d’outre tombe de Chateaubriand… Là, on est davantage, dans ce que Stendhal appelait Les Souvenirs d’égotisme. Au passage, ses Souvenirs n’ont jamais été un best-seller, et encore moins maintenant. Qui lit Stendhal aujourd’hui ? Enfin, il s’agissait de trouver ce ton-là, un peu stendhalien. Cela dit, mon enfance se passe dans ce pays qu’on appelle la France, un pays plein de singularités qui me paraissent intéressantes. Singularités personnelles et singularités historiques, les deux mêlées. Bon, ce n’est pas tous les jours qu’on voit deux frères mariés à deux sœurs, habitant dans deux maisons symétriques, dont chacune des pièces correspond à une autre de l’autre côté du mur…Fils d’un des deux couples, on a l’étrange impression d’avoir deux pères, deux mères, de vivre à travers un miroir, d’habiter deux maisons. Un problème de singularité de naissance…

Playboy : Et quels sont vos premiers souvenirs ?
Ph.S. : La situation historique, nous sommes en plein Front populaire. Mes parents ont une usine, ils sont industriels. Je m’appelle Joyaux et j’entends les grévistes derrière les volets crier : « Joyaux, poteau ! » Ce sont mes premières impressions acoustiques. Les autres, c’est le fait que les Allemands arrivent à Bordeaux, et occupent les rues. Puis, il y a la remontée de la guerre d’Espagne, tous les réfugiés qui viennent dont la fille pour laquelle je vais avoir mes premiers sentiments, à l’âge de 14, 15 ans. Une singularité supplémentaire, c’est que je commence très tôt… Et puis, quand même, les parachutistes anglais, cachés dans les caves, qu’il faut faire passer par l’Espagne, etc.
Playboy : Vous percevez toutes ces choses-là, enfant ?
Ph.S. : Très bien : j’ai une bonne oreille. J’essaie de comprendre et je suis soumis à ces chocs linguistiques. Dans le grenier, on écoute Radio Londres. Il faut entendre ces messages étonnants…

Playboy : On les connaît, mais sans les avoir vécus…
Ph.S. : Je les ai mis souvent dans mes romans : « Ici Londres. Les Français parlent aux français… Une hirondelle ne fait pas le printemps… Je répète… » Qu’est-ce que ça veut dire ? « Les carottes sont cuites… Les renards n’ont pas forcément la rage… Je répète… » Tout ça sur fond de brouillage sonore… « Les Français parlent aux français…Les Français ne sont pas en France mais à Londres. » Il y a aussi une autre particularité : ma famille est anglophile. Je cherche encore aujourd’hui des Français ayant eu des parents pro Anglais. Je cherche toujours…Pourquoi ? Parce que l’anglophobie a été instituée dans ce pays, vous avez Jeanne d’Arc, Napoléon. L’Angleterre, c’est « l’ennemi fondamental »… Du coup, j’évite de vivre dans un milieu collaborationniste, c’est-à-dire Vichy. On est Anglais. J’ai alors 5-6 ans. Et mes parents me disent : « Si à l’école, on te demande de chanter Maréchal, nous voilà !, tu sors du rang, tu ne le chantes pas ! » Après, c’est le long parcours du combattant.

Playboy : Premiers souvenirs de lecture !
Ph.S. : J’ai lu des tas de choses, j’étais malade tout le temps. On m’apportait beaucoup de livres, dans un désordre total et puis, un jour, la lumière est apparue, ça a été la poésie, l’ « illumination » de Baudelaire, ensuite Rimbaud… La poésie, c’est-à-dire la musique dans les mots… « Tes longues jambes, sont les volants… » Ça a été le choc.

Playboy : Et votre premier ébat sexuel ?
Ph.S. : Eh bien… j’ai 15 ans, elle 30. Et d’ailleurs, je pense que là encore c’est une singularité. C’est-à-dire que, je le dis en passant, les jeunes filles du milieu bourgeois – et en général, d’ailleurs – étaient pénibles. Elles ne savaient rien faire. Hors ma partenaire, anarchiste espagnole qui avait pris comme couverture ce qu’on appelle aujourd’hui d’un terme pudique « employé de maison », était très très émancipée, voyez-vous. Par conséquent, techniquement extrêmement au point, ça m’a fait gagner un temps considérable…Par ailleurs, à l’école, j’avais un professeur d’espagnol qui s’étonnait toujours que je sache si bien parler espagnol, alors que je séchais les cours… C’est l’éducation parallèle, clandestine, parascolaire… La vraie éducation se passe d’ailleurs au bordel, comme l’a magnifiquement expliqué Picasso dans ses Demoiselles d’Avignon – qui étaient en fait le nom d’une petite rue de Barcelone où il a fait ses « études »…

Playboy : les bordels, aujourd’hui, ne sont plus les mêmes…
Ph.S. : Il n’y en a plus… les prostituées de Barcelone, où j’ai passé des moments d’enchantement étaient des filles absolument délicieuses. Et drôles, j’ai peur que tout ça ait été hygiénisé à l’américaine ou à l’allemande… Aujourd’hui, il y a certaines obsessions auxquelles je n’ai jamais été sensible. Par exemple, très jeune, j’ai été plutôt « adultophile », si l’on veut dire. Dans le sens féminin. On ne parle pratiquement jamais de ce qui peut arriver entre de très jeunes garçons et des femmes mûres. C’est à mon avis un sujet très tabou. Un des derniers tabous de notre société, beaucoup plus que l’homosexualité, qui est maintenant devenue une forme d’intégration comme une autre. Au bout du tabou, il y a toujours cette idée…

Playboy : Le terme « adultophile », c’est de vous ? Vous l’avez déjà employé ?
Ph.S. : Je crois que c’est de moi. Je ne sais pas si je l’ai déjà utilisé, mais en tout cas, pas de problème, je le donne à Playboy !

Playboy : Ensuite, vous quittez Bordeaux, pour monter à Paris. Pourquoi ?
Ph.S. : Paris, c’est parce que mes parents, tenaces, voulaient que je fasse le même métier qu’eux et donc m’avaient d’abord envoyé à Versailles, chez les Jésuites de Sainte-Geneviève, où j’ai passé un an et demi. Ma tactique, ma stratégie, a été de me faire renvoyer le plus vite possible… Puis, ça a été la vie de chambre en chambre, c’est-à-dire extrêmement libre et autodestructrice. J’ai beaucoup bu du très mauvais vin, pour essayer de m’abrutir le plus possible. L’abrutissement était nécessaire.

Playboy : Et les premières approches du milieu littéraires ?
Ph.S. : Très tard. J’ai mis longtemps à en accepter l’existence, comme la société en général.

Playboy : Vous avez tout de même été édité à 22 ans, ce qui est jeune.
Ph.S. : Oui, mais j’écrivais déjà depuis longtemps. Et puis, avant cela, il y avait l’armée. J’ai dû faire plusieurs hôpitaux, pendant trois mois, pour être réformé, de schizoïde aiguë. J’ai fait un mois de grève de la faim, et si je n’avais pas eu la chance d’une intervention directe de Malraux, cela aurait mal tourné. Je l’ai remercié en sortant et il m’a envoyé une petite carte, dans son style à la fois élégant et lyrique, et cela donne : « C’est moi, monsieur, qui vous remercie pour avoir pu une fois rendre l’univers un peu moins bête. » C’est quand même stylé. C’est mieux que ce qu’on a aujourd’hui au gouvernement… N’en parlons même pas… Playboy se situe bien au-dessus de tout cela… N’empêche que Malraux dans Playboy, ça aurait été génial !

Play boy : Bien sûr. Mais il y a eu sa veuve, qui relate son homme dans playboy, à la fin des années 1970, il me semble… Mais reprenoPs le fil…
Ph. S. : Oui. Donc, premier livre publié, première nouvelle, plutôt. Et Mauriac se déchaine, en parle sur son Bloc Note. D’ailleurs, je les conseille. Ils ont été édités, de purs chefs-d’œuvre. D’une lucidité totale.

Playboy : En parlant de Bloc, cela me fait penser aux Blogs et à MySpace. J’ai vu que vous aviez votre page MySpace.
Ph. S. : Malheureusement, ce n’est pas moi ! Je ne sais pas qui c’est, d’ailleurs. Il faut venir directement à la source !

Playboy : Et ce besoin d se réinventer, tout du moins de s’inventer… Choisir son nom, puisque vous avez opté pour Sollers, choisir sa vie, choisir son personnage, choisir son destin… Vous avez réussi à vous confectionner un masque, tellement parfait qu’il agace beaucoup…
Ph. S. : Choisir le nom. Je m’appelle Joyaux avec un « x ». J’étais mineur, puisque la majorité était à 21 ans, lorsque j’ai publié mon premier texte. Il y avait aussi le fait que j’avais créé un personnage imaginaire, qui s’appelle Sollers, et qui était mon héros. Je me donne un nom. Je vous rappelle que la littérature française regorge de pseudonymes, Molière etc. Souvent, ils choisissent un pseudonyme qu’ils trouvent plus beau que leur nom. Moi, c’est le contraire.

Playboy : Vous trouvez que Joyaux est plus beau que Sollers ?
Ph.S. : Je ne sais pas. Mais mon nom n’était pas disgracieux. Ensuite, cela consiste à vivre sa vie, c’est-à-dire arriver à rester libre. Quoi qu’il arrive. Ecrire ce qu’on veut, ne pas se faire instrumentaliser par la société dite du « spectacle », comme l’a formulé un très bon professionnel de cet effet… Le concept est juste.

Playboy : Mais pensez-vous que Guy Debord soit resté libre ?
Ph.S. : Absolument. Mais c’est un très grand général qui a commis l’erreur de rester dans un parti que j’appellerais plébéien, par honnêteté morale, par fraternité, disons. Et donc, le problème c’est que cela l’a amené à se faire coincer… Bon, le suicide ? Pourquoi pas, mais ce n’est pas forcément une très bonne solution. En tout cas, il a fini les armes à la main. C’est le moins qu’on puisse dire.

Playboy : Il est devenu un mythe. Comme James Dean ou le Che.
Ph.S. : Voilà. Il serait très surpris qu’il n’y ait rien à faire contre les récupérations de cette société du spectacle. Pour ne pas subir de récupérations gênantes, il n’y a qu’un seul moyen, c’est la contradiction. Rester contradictoire. Etre ici et là-bas, dedans et dehors, comme ci, comme ça, à l’intérieur du spectacle, à l’extérieur. Et à ce moment, on reste totalement libre : écrire ce qu’on veut et pouvoir le publier et très tôt comprendre qu’il faut créer des réseaux à l’intérieur même de l’édition pour pouvoir publier ce qu’on veut. D’où Tel Quel, L’infini. Personne ne regarde ce que j’écris au moment où je l’écris. Ensuite, ça part en librairie.

Playboy : D’ailleurs, pas mal de gens soulignent le fait que vous vous plaigniez de ne pas être assez lu…
Ph.S. : Quand je dis ça, je ne parle pas de moi seulement. Je parle de la littérature en général et je constate que neurologiquement, la lecture est à son plus bas niveau, voilà. Mais ça a pratiquement toujours été comme ça. On peut vérifier que la mémoire n’enregistre pas forcément l’arrivée des signes écrits. Je ne me plains pas, je décris un état de fait social. Les gens veulent ouvrir un livre et voir un film aujourd’hui. Pour revenir à ce que l’on disait, je pense que j’ai su rester libre. Ce n’est pas si évident que cela.

Playboy : Vos détracteurs vous reprochent, vis-à-vis de ce constat, un parcours chaotique, au niveau politique notamment. Beaucoup de ces critiques proviennent de gens qui cherchent aussi à garder une ligne, même lorsque celle-ci devient obsolète…
Ph.S. : Voilà. Moi, je ne demande de permissions à personne. On n’en veut souvent qu’à ma liberté. Narcissique ? J’aimerais bien qu’on me trouve quelqu’un qui aura fait autant pour le langage des autres. Personne ne me l’accorde jamais…

Playboy : Oui, justement. Quelque part, on peut trouver que vous avez renoncé au statut de l’écrivain de fiction, le romancier, pour le statut de pédagogue, ou, pourrait-on dire, de professeur, de La Guerre du goût, aux nombreux ouvrages sur Mozart, Picasso, De Kooning, Fragonard, Casanova…
Ph.S. : Plus les auteurs que je publie, et que l’on va retrouver dans le prochain numéro de L’infini, avec Schuhl et les autres… Mais je ne regrette pas ce choix. Yannick Haenel, aussi, que je viens d’éditer. Je me demande si un Français autre que lui aurait pu écrire ce roman, Cercle. Ce voyage à travers l’Europe, à Berlin, à Varsovie. C’est extrêmement puissant.

Playboy : C’est vrai que la critique littéraire parisienne, a préféré faire l’éloge de l’Américain William T. Vollmann, et son pavé, Central Europe.
Ph.S. : C’est américain, c’est mieux. Les Français n’aiment pas les Français, tant pis. Nous sommes à Londres, nous leur parlons ! Pour revenir à ce qu’on disait au sujet de mon statut, je suis contre la séparation dans tous les domaines. Nous vivons dans un monde de séparation. Il faut être critique, journaliste mais pas écrivain, il ne faut pas être ceci, ni cela. Les maudits sont les maudits, les académiciens sont les académiciens. C’est contraire à mon petit système de signalisation, et de celui du XVIIe siècle auquel je me réfère. Si les Français pouvaient admettre qu’ils ont été une grande civilisation, notamment à cette période… Moi, ça me fait plaisir de reprendre la flambée encyclopédique. Diderot me téléphone tous les huit jours…

Playboy : Justement, auriez-vous voulu vivre à une autre époque ?
Ph.S. : Non, au contraire. Plus la dévastation s’accroît, plus les éclaircies prolifèrent. Je veux l’électricité, le téléphone portable, les avions… Je veux tout ! Je veux Playboy !

Playboy : Vous dites souvent que les deux choses qui comptent pour vous, ce sont les écrivains et les prostituées. Où sont-elles aujourd’hui ?
Ph.S. : Je ne m’en occupe plus ! Ça a été le cas, mais plus maintenant. Ayant commencé très tôt, au bout de presque cinquante ans d’exercice très fréquent, tout naturellement, je trouve la vieillardise obsédée pénible. Comme ce pauvre Robbie le Grillet et son truc super tocard (Alain Robbe-Grillet, ndlr)… Je trouve ça vraiment… Bref, c’est sous plastique. Sous préservatif, quoi !

Playboy : Vous n’avez donc plus de rapports sexuels ?
Ph.S. : Si, si. Je n’exerce plus, je donne des leçons particulières d’antimarchandise… Des leçons sexuelles, la barbe. C’est l’obsession de notre époque. Avant c’était le soufre et le diable, maintenant c’est presque prescrit… L’arrivée du préservatif a été quelque chose à mon avis de tout à fait gonflant. Il y a eu une grande époque, entre 1960 et 1968 et un peu au-delà, dont j’ai grandement profité, où la joie des muqueuses a été totale… Est-ce que j’aimerais avoir 20, 25 ans aujourd’hui ? Franchement, je n’en suis pas sûr.

Playboy : Avez-vous une image, un souvenir lié au sexe, une situation, qui vous revient souvent en mémoire ?
Ph.S. : À propos de prostituée, je décris cette fille charmante qui faisait le trottoir. Je n’avais pas encore 18 ans et elle m’avait demandé avec insistance de travailler pour moi. Elle m’avait offert une très belle cravate d’ailleurs. Sinon, les aventures ont été nombreuses, souvent avec des Espagnoles d’ailleurs…

Playboy : Et les partouzes ?
Ph.S. : J’ai essayé, oui. J’y ai appris des choses…

Playboy : Et la femme en un mot ? Vous avez dit « la femme, c’est la mort »…
Ph.S. : Il ne faut jamais dire « la » mais « les » femmes ! J’ai dit cela, mais la femme est la mort, c’est un thème classique, biblique… Nous avons été jetés, dans une génération, et nous sommes dans une dégénération par rapport à un état supérieur. Le sexe, c’est la connaissance ; le sexe sans connaissance, c’est nul.

Playboy : Et un play-boy, aujourd’hui c’est quoi ?
Ph.S. : Pour moi, c’est être dans la féminisation de la virilité. Je ne dis pas que c’est bien ou mal, c’est un état de fait. Je ne juge pas, je décris.

Playboy : Et si l’on parlait de votre revue, L’infini ?
Ph.S. : Eh bien L’infini(n°100) fête ses 25 ans ! Depuis ces années, elle existe et l’on y a publié des dizaines et des dizaines d’auteurs. On faisait Tel Quel, et en partant chez un autre éditeur, il a fallu trouver un autre titre et ce mot s’est imposé à moi. Sur la couverture du premier numéro, il y avait d’ailleurs Norman Mailer (hommage à cet écrivain, grand habitué des pages de Playboy américain depuis les débuts, ndlr). Et la couverture classique n’a jamais changé. C’est comme la couverture blanche de Gallimard, elle existe depuis presque un siècle…

Playboy : Et votre attitude médiatique. L’importance du rapport du texte à l’image est toujours importante chez vous. Vous avez beaucoup écrit sur la peinture notamment, quasiment pas sur la photo. Vous avez aussi cultivé une image forte. Vous avez d’ailleurs écrit dans L’infini : « Entendre, c’est voir. »
Ph.S. : Mais la peinture n’est pas une image… « L’œil écoute », a dit Claudel. Et « entendre, c’est voir », c’est capital. Beaucoup pensent que la peinture est une image. Ils se trompent. Une émission ou une reproduction d’une peinture, ce n’est pas de la peinture. J’étais récemment à Venise, je suis allé voir sept fois une exposition Titien absolument sublime. Les Japonais et autres touristes passaient devant, photographiaient les tableaux, pour les réduire, et se rassemblaient à l’entrée pour voir l’émission télé sur l’expo…On fait défiler les foules devant les tableaux. Alors que les tableaux, il faut savoir leur parler. La littérature française est de ce point de vue très en avance sur la littérature universelle. Des chefs-d’œuvre. L’image, c’est le contraire, passager.

Playboy : L’image à notre époque, c’est aussi la pornographie. Quel rapport entretenez-vous à celle-ci ? Y-a-t-il aujourd’hui une pornographie du monde ?
Ph.S. : Bien sûr, c’est la reprise en main industrielle du sexe, mise à plat. C’est le contraire de l’érotisme. Vous prenez Sade, et le plus fort, c’est la gravure. Seules les gravures d’époque approchent le système nerveux du texte de Sade. Regardez les gravures que l’on trouve dans l’édition de la Pléiade. Vous mettez une gravure dans Playboy, ça va déranger toute l’iconographie photographique des femmes nues.

Playboy : Il faudrait essayer. Pour revenir à vos Mémoires, vous y parlez aussi de votre fils. D’un autre côté, vous dites, et cette phrase est reprise dans le dernier numéro de L’infini : « Il n’y a de bon père que mort. »
Ph.S. : Oui. Il n’y a pas de « bon père » et moi j’essaie d’être le moins mauvais père possible ! Mon fils est dans l’électronique, il est beaucoup plus sérieux que moi…

Playboy : Et votre position sur les drogues, sur la musique électronique justement. Vous avez l’air assez critique…
Ph.S. : Sur les drogues, c’est tout le système mafieux qui me dérange. J’ai pris beaucoup de choses, dont du haschich, qui a été au cœur de pas mal de mes écrits. Ensuite, sur la musique électronique, je n’écoute pas. Mais j’écoute beaucoup de jazz, et bien sûr du classique.

Playboy : Et la solitude ?
Ph.S. : Pour moi, la solitude, c’est l’extase immédiate. Ce n’est pas vendeur ; tout ce qui est vendeur est suspect… C’est pour cette raison que je fais beaucoup de « marionnettes », parce qu’il ne faut pas se laisser marginaliser. Eh oui, c’est très important et cela fait partie de la « guerre secrète » dont je parle. On est dans une société où l’on ne parle que d’argent…

Playboy : Et vos contemporains ? Si vous pouviez nous dire quelques mots sur les auteurs suivants : Guy Debord, Jean-Jacques Schuhl, Frédéric Beigbeder, Yannick Haenel…
Ph.S. : Debord : génie… d’un mauvais parti… Jean-Jacques Schuhl : un génie du silence adapté à chaque instant…Frédéric Beigbeder : très grand talent de dérision et d’autodérision calculée, mais il se bat, lui aussi, on lui met des étiquettes qu’il continue à arracher sans jamais s’arrêter. Et Yannick Haenel, Cercle est un chef-d’œuvre.

Playboy : Comment voudriez-vous que l’on se souvienne de vous ?
Ph.S. : En me lisant.

Playboy : Et le paradis, c’est où exactement ?
Ph.S. : « C’est où je suis », ce n’est pas moi, c’est de Voltaire malheureusement… Et de moi : « Le paradis, c’est l’amour, quand il existe. »


Interview de Yan Céh

Playboy n°85, décembre 2007.

18 mars 2009

Remède

Classé sous Non classé — sollers @ 18:2

Des jeunes gens encagoulés pénètrent dans un lycée à Gagny. Ils cherchent quelqu’un qu’ils vont sérieusement tabasser et blesser. C’est une danse misérable avec barres de fer et couteaux. Le lendemain, en Allemagne, un jeune homme de 17 ans entre dans un collège et commence à tirer au pistolet, tuant, avant d’être abattu par la police, une quinzaine de personnes. Si ces phénomènes, notamment le dernier, se passaient aux Etats-Unis, cela nous paraîtrait presque banal. Mais la violence qui commence à éclater dans la société notamment à l’école tendrait à prouver que c’est le système social tout entier qui est touché en profondeur.

On nous parle tous les jours, en temps de crise, du malaise de la jeunesse, de son sentiment de n’avoir désormais aucun avenir, et par la même occasion, on sait bien que l’organisation de la répression et de la résignation est mal cachée par les bonnes paroles ou les pseudo-effets d’annonces contradictoires de tel ou tel ministre. Je suis jeune, j’ai l’impression que tout est bloqué pour moi, je ne crois plus un mot de ce qu’on me raconte, je sens autour de moi une atmosphère empoisonnée de conformisme et de bêtise, mon existence n’a plus aucun sens, et surtout pas celle que les différents pouvoirs prétendent lui donner.

Remède radical : les Mémoires de Claude Lanzmann, sous le titre le Lièvre de Patagonie. Ce livre, qui décrit une grande vie, est d’abord un chef-d’œuvre littéraire. Au contraire de tout ce qui se passe aujourd’hui, Lanzmann écrit : « J’aime la vie à la folie, cent vies ne me lasseraient pas. »

Philippe Sollers
Le Libé des écrivains n°8861 du jeudi 12 mars 2009.

Sollers
Dessin CATEL

6 mars 2009

Un individu c’est un livre, un roman.

Classé sous Non classé — sollers @ 13:2

Paris, le 6 mars 1989 

Cher Jean-Jacques Brochier,


Vous me demandez une réflexion sur l’individualisme, mais je suis incapable, ces jours-ci, de penser à autre chose qu’à l’incroyable tragi-comédie qui se déroule sous nos yeux à propos de Salman Rushdie et de ses Versets sataniques. Nous avons déjà tout vu : l’hypocrisie ou la lâcheté des États ; les états d’âme et les lenteurs soucieuses des éditeurs ; la sainte-alliance des clergés (« fais-moi disparaître cet ignoble film sur Jésus, et je te brûle cette saleté de bouquin sur Mahomet ») ; les émeutes, les morts, le vociférations, les appels publics à l’assassinat ; les cynisme pratiques des russes ; l’ombre portée des contrats (six cent millions de francs pour Alsthom, trois millions de dollars pour tuer un auteur anglais) ; bref la spirale brutale d’une régression générale telle qu’elle éclaire, sans pitié ; l’Obscur où nous sommes maintenant plongés.L’individu ? Mais oui, aujourd’hui, c’est cet écrivain dont la photographie flambe un peu partout sur la planète, dont le nom s’étale sur des pancartes fièrement brandies par des fillettes : « We want to kill Rushdie ! ». C’est cet homme seul, traqué et terré, pour lequel un cardinal français qu’on croyait plus émotif n’a pas eu un mot de pitié. Ledit cardinal se voit-il contemporain du Dieu qu’il adore, apprenant qu’on le crucifie quelque part en banlieue et murmurant, tout en se lavant les mains : « C’est regrettable, mais il a dû blasphémer » ? Peu importe, la grande peur des non-pensants est là, nous dormions un peu, il faut l’avouer, nous ne les prenions pas au sérieux, nous étions à peu près sûrs de notre Raison, nous préférions même ironiser sur elle, après tout les Lumières sont bien limitées, nos penseurs sophistiqués nous en ont montré le simplisme à côté de l’inconscient, de la déconstruction, de l’épistémé, de la structure, de la réévaluation du sacré ou du retour au Talmud (Sartre compris). Nous pouvions, n’est-ce pas, nous payer ce luxe.

Les historiens de l’avenir seront devant cette énigme : pourquoi le gros symptôme de la fin du vingtième siècle a-t-il été cette marée noire de Dieu, ce retour de ses inquisiteurs et de ses agités sur fond de marchandise déchaînée ? Et pourquoi ce symptôme a-t-il pris la forme d’un écrivain, d’un roman ? Pas d’une philosophie, ni d’une thèse révolutionnaire, ni d’une découverte scientifique (la terre tourne, la plus-value est le secret économique du capital, les bébés ont déjà une sexualité), non : d’un ouvrage de fiction, d’une rêverie subjective. Mais justement : c’est l’individu qu’il s’agit désormais de nier, dans son langage même, et pour cela le contrôler où l’exténuation de la littérature s’impose. Après tout, ce cinglé d’imam et ses partenaires commerciaux et spirituels pourraient demander l’interdiction de l’athéisme sur tous les écrans du monde. Non : un livre, un roman. Voulez-vous savoir ce qu’ils ressentent ? Qu’un individu c’est un livre, un roman. Un tel « objet » échappe, il se passe de un à un. C’est pourquoi un écrivain, même s’il tente parfois de le cacher ou de se le dissimuler, est avant tout seul, comme chacun. Il désigne cette solitude qui, en son fond, est verbale. Je ne suis pas près d’oublier ce dialogue que j’ai eu un jour avec un homme politique aussi sympathique que progressiste : « Vous écrivez vous-même vos livres ? » — « Mais oui », — « Sans suggestions, corrections de personne ? » — « Non ». — « Eh bien, ça ne manque pas de souffle ! » Sic. Autrement dit : « Vous êtes seul ? » — « Oui » — « Vous ne vous sentez pas collectif  ? » — « Non » — « Ça alors ! » Étonnement de la politique elle-même – comme de la religion – que quelque chose puisse se faire en dehors de l’interdépendance, de l’interrelation, de l’âme universelle, envers obligatoire de la marchandise universelle. Il y a dix ans, le dialogue aurait été : « Votre roman est bien l’illustration de telle ou telle théorie ? » — « Non » — « Mais si » — « Mais non » — « Taisez-vous, je vais vous démontrer le contraire. » Nous n’en sommes plus là.

Voici revenus le Bien et le Mal. « La littérature et le mal », disait Georges Bataille, et cette intuition de génie paraissait un peu dépassée, romantique. La littérature en Diable ? En Diable parce que purement individuelle ? Comme le sexe ? Nous y voici. Dieu, c’est bien connu, c’est le sexe mis en commun, nié en commun, et qui doit le rester, quoi qu’il arrive. Le mot de Philip Roth, cité par Rushdie, est très profond : « Je m’aperçus tout à coup que ces gens ne me contestaient pas, mais qu’ils me haïssaient. » Ce mot aurait pu être aussi bien de Thomas Bernhard, seul dans son Autriche planétaire. « Plutôt Dieu qu’un écrivain ! » Voilà ce que nous avons à entendre, et c’est autre chose de plus aigu et de plus étrange que « Plutôt Hitler que le Front populaire ! ».

1984 est loin, 1989 est plus prometteur. On commémore beaucoup, mais la présence de Big Brother n’a jamais été plus sensible. Il change de visage, d’accent et de langue, Big Brother ; il parle de race, de peuple, de science, de profit – mais son discours le plus énergique est toujours Dieu, toujours et encore, sans cesse. Il vient de nous apprendre brusquement ce que nous savions déjà et que nous avions décidé d’oublier -, tant cette vérité est gênante. Ce qu’il déteste par-dessus tout, Big Brother, c’est qu’un individu soit incalculable, instable, varié, irréductible comme la littérature même. Et qu’un livre, parfois, le manifeste en plein jour.

Philippe Sollers
Magazine littéraire
(L’individualisme)  n°264, avril 1989.

http://www.wikio.fr

2 mars 2009

Sollers : heureux caractère

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Critiques
Un écrivain sait, en général, pourquoi certains l’aiment, pourquoi d’autres le détestent, pourquoi, enfin, le plus grand nombre reste indifférent. Le lourd silence de tel ou tel support ne l’étonne pas, la violence d’autres régions non plus, surtout chez les agités de la branchitude, où l’ignorance crasse atteint parfois des sommets. Les bonnes critiques sont encourageantes, même si elles auraient pu être meilleures. Il y a d’admirables surprises, par exemple dans Le Figaro Madame : « Sollers bande encore. On est content. » C’est une jeune femme qui parle, on lui fait confiance. 

Mais il y a mieux : la critique moralisante qui fait réfléchir. Ainsi celle de cette mère de famille de province, étrangement relayée par Le Monde. Elle me trouve éblouissant mais exaspérant, doué mais procédant trop par « fanfaronnades », « postures avantageuses » et « rodomontades » (mot charmant). J’ai du talent, mais je suis « fielleux ». Je sais écrire et lire, mais je circule malheureusement dans « un climat mystico-religieux ».   Là, je sens que je dois faire attention : Le Monde, c’est du sérieux, les mères de famille de province aussi. 

Je vais donc m’appliquer, devenir égalitaire et modeste, insister sur mon humanisme, ne pas me vanter de conquêtes qui ne peuvent être qu’imaginaires, filer doux, me tenir à carreau, aimer mes semblables, mes frères, adhérer, pourquoi pas, au Parti socialiste, respecter les femmes et surtout les mères de famille, écrire pour elles de vrais romans, dire du bien de la vaste humanité profonde et de ses vrais gens. Qu’importe que Gide ait dit un jour : « C’est avec les bons sentiments qu’on fait la mauvaise littérature ? » Gide s’est trompé,voilà tout.                                                              

 

La NRF
La Nouvelle Revue française a 100 ans, les éditions Gallimard auront 100 ans dans deux ans. Sous ces titres, que de figures de premier plan, combien de morts plus vivants que la plupart des vivants ! En arrivant à Paris, l’armée allemande avait des ordres stricts : prendre la Banque de France et la NRF. Après la Seconde Guerre mondiale, à la fin des années 1950, la NRF avait encore une grande influence, je la lisais de près dans ma jeunesse, et puis il y avait les rendez-vous avec le subtil et sinueux Jean Paulhan, qui m’invitait chez lui, rue des Arènes. Il me prêtait des livres introuvables, chinois la plupart du temps. C’est dans son bureau que j’ai lu Orthodoxie, de Chesterton. Il me reprochait de préférer Ezra Pound à Saint-John Perse, je maintiens mon jugement. Amusant Paulhan, doux, brusque, auréolé par Histoire d’O et Sade, démonteur d’illusions, ironie en action, courtois, un peu fou, en alerte, jamais de clichés, jamais de bons sentiments. Ah, la NRF ! Je relis cette lettre de Jacques Rivière à Marcel Proust : « N’oubliez pas la force dont votre oeuvre est pleine. Vous aurez beau faire, vous êtes trop dru, trop positif, trop vrai pour ces gens-là. Dans l’ensemble, ils ne peuvent pas vous comprendre, leur sommeil est trop profond. »

On sait que Baudelaire (peu aimé de la mère de Proust, et pour cause) a multiplié en son temps les fanfaronnades et les rodomontades, les postures avantageuses et exaspérantes, dans un climat mystico-religieux. Il l’a payé cher. Il en rajoute d’ailleurs dans un projet de préface aux Fleurs du mal : « J’ai un de ces heureux caractères qui tirent une jouissance de la haine, et qui se glorifient dans le mépris. Mon goût diaboliquement passionné de la bêtise me fait trouver des plaisirs particuliers dans les travestissements de la calomnie. » 

N’oublions quand même pas les deux erreurs initiales et sensationnelles de La NRF au temps de sa gloire : le refus de Proust, et, plus tard, celui de Céline. Ça s’est arrangé. La NRF s’arrange toujours.

Espérance
Qu’est-il permis d’espérer en ces temps de crise mondiale ? Plusieurs symptômes ouvrent la voie : les 750.000 visiteurs de l’exposition Picasso, files de deux ou trois heures d’attente, la nuit, par un froid sibérien jusqu’à 4 h du matin (souffrir pour voir Picasso, expiation nécessaire) ; l’incroyable passion pour Bach manifestée à Nantes ; l’entrée triomphale des manuscrits de Guy Debord à la Bibliothèque nationale (avec ce commentaire cocasse : « L’Etat reçoit son enfant terrible »). 

Mais si vous voulez savoir ce qui se trame en profondeur aujourd’hui, c’est-à-dire demain et après-demain, prenez dès maintenant une option sur deux nouveaux « enfants terribles » : Yannick Haenel et François Meyronnis. Leur livre commun, Prélude à la délivrance (1), vous frappera par son intensité et sa radicale beauté. Jamais on n’a lu Moby Dick, de Melville, avec une telle passion précise. Et puis cent autres choses qui surgissent, toutes neuves, au cœur de la catastrophe actuelle. Mais j’ai déjà peur que ce volume soit taxé, par les obscurantistes et les petits-bourgeois locaux, de fanfaronnade et de rodomontade, voire de délire mysticoreligieux. Rien de plus faux : c’est simple, évident, prodigieusement cultivé, lumière sûre dans les ténèbres. Allez-y voir vous-même, si vous ne voulez pas me croire.

Lanzmann 
Claude Lanzmann publie, début mars, ses Mémoires sous un titre mystérieux : Le Lièvre de Patagonie (2). Ce qu’on y apprend est fabuleux, depuis l’adolescence résistante d’un juif français dans la sombre époque, jusqu’à la réalisation de ce grand chef-d’œuvre, Shoah (douze ans de travail, dans les pires difficultés). Cent portraits vibrants, avec, évidemment, Sartre et Beauvoir. Le livre ne se lâche pas, c’est un roman foisonnant. Lanzmann est l’homme qui a réellement regardé la mort en face, la plus atroce des morts, celle des chambres à gaz. Il paraît qu’un sinistre évêque intégriste nie encore leur existence. On fêtera sa disparition.

(1)
  
Gallimard, coll. L’Infini.
(2)   Gallimard.

Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du Dimanche n°3241, du dimanche 22 février 2009. 

1 mars 2009

L’appel

Classé sous Non classé — sollers @ 13:2

Il y a trois Temps : le premier voit la lumière et l’obscurité absolument distinctes l’une de l’autre. Le deuxième, après l’assaut des ténèbres contre la lumière, est un temps de mélange (dans lequel nous sommes depuis très longtemps et pour très longtemps). Le troisième, qui s’approche peut-être à toute allure, voit de nouveau lumière et obscurité radicalement séparées. Les saints du mélange sont comparés à des cerfs : innocents, rapides, agiles, ils ont soif de « l’Eau vivante ». Ils sont « contemplateurs du monde », puisqu’ils se tiennent sur les sommets. Le cerf, le serpent, l’aigle : on se croirait déjà chez Zarathoustra, éternel retour d’une libération désirée, drame du « Sauveur-Sauvé ». Pas de contradiction avec le Ressuscité, qui est tout sauf de la névrose doloriste (ça n’empêche pas de soigner les malades, dur labeur).

L’envoyé de l’Église de la Lumière se manifeste parfois en rêve : c’est par exemple un enfant resplendissant qui joue tranquillement au bord de l’eau. Vision fugitive, nouvelle naissance. C’est une décision du Saint Esprit, un réveil. Puech écrit justement :
«  La gnose n’est pas simple conscience que le sujet prend de soi, mais transformation radicale du sujet par cette prise de conscience. »
Le plus étonnant est que cet événement puisse se produire par simple lecture. « Celui qui trouvera l’interprétation de ces paroles ne goûtera pas la mort. » Ou bien : « Heureux celui qui se tiendra dans le commencement, et il connaîtra la fin, et il ne goûtera pas à la mort. » Si on demande au gnostique d’où il vient, il peut répondre : « Je suis né de la lumière, là où la lumière s’est produite d’elle-même. » Rien que ça. Bien entendu, il aura intérêt à rester discret.

Il s’agit donc d’une sortie, d’une désintoxication, d’un transvasement, pour un retour sur place au « paradis de Lumière ». C’est « la Grande Pensée » surgissant dans « la Grande Guerre », guerre ultra-secrète, sans cesse à l’œuvre, combat spirituel violent, dont personne, ou presque, ne semble plus avoir la moindre idée. Des troubles, des malaises, des explosions, des catastrophes, des massacres, des folies plus ou moins rampantes, soit, mais pas de pensée, ou alors de toutes petites pensées.

Pour l’heure, qui est au moins « très sévère », nous sommes dans le « deuxième temps », celui du mélange, avec forte prédominance de l’obscurité montante, mais aussi annonces de plus en plus intenses de la lumière à venir (qui est déjà là). Temps de l’illusion et du non sens, temps perdu, comme l’a si bien éprouvé et dit Proust, ce stupéfiant voyageur du Temps. Personne n’a mieux décrit l’exil, la prison, et, dans la même trame, les signaux extatiques, les révélations. Un pied en enfer, l’autre au paradis. L’expérience du temps réel est récente, un peu plus d’un siècle. Très peu d’appelés, encore moins d’élus. Il y a un appel, c’est sûr. Il faut que quelqu’un réponde.

Ne demandez pas d’ vient l’Appel, quand il a lieu, de qui il vient, ni à qui il s’adresse. Tout cela n’a pas de nom, et si j’ai un nom, je ne le connais pas et n’ai pas à le connaître. Il serait risible de dire que je m’appelle « moi », grotesque de vouloir cadrer cette expérience débordante qui, souvent, s’accompagne d’une véritable orgie de mémoire. Certaines phrases, prononcées de plus loin, émergent, par exemple « un livre inspiré de lui-même », ou simplement un mot, « exaucé ». Ça se passe entre gravure et voix, par-delà toute inscription, par-delà le souffle.

Je pense à Champollion se crevant les yeux sur les hiéroglyphes, les cartouches des pharaons, la pierre de Rosette. L’Égypte semblait muette : elle parle. Même surprise pour Freud : les rêves parlent, on peut les interpréter. Plus exactement, ça n’arrête pas de parler, jour et nuit, dans toutes les langues, mais, en général, pour ne rien dire de vraiment vivant. L’Appel, lui, traverse le mur du Temps, il ne dit rien, il appelle. C’est un coup de feu dans le feu.

Philippe Sollers, Les Voyageurs du Temps. Éditions Gallimard, 121. pp.149-151.

 

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