SOLLERS Philippe Blog

27 mai 2014

Se Foutre Carrément De Tout

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

L’ancien président de la République française, un peu plus cultivé, grâce à son épouse, que le président actuel, qui perd trop de temps à lire des publicités pour scooters, nous a surpris au moins deux fois. La première en bousculant «la Princesse de Clèves», qu’il considérait comme une chanteuse de troisième ordre, la deuxième en s’en prenant avec violence à «la Chartreuse de Parme». Je le cite (propos publié par «le Monde» le 23 mars 2012) : « Fabrice del Dongo est un petit con, qui passe à côté de Waterloo et de sa tante, et qui ne reconnaît même pas Napoléon quand il le croise. »

Ces jugements lui ont-ils été inspirés par le maurrassien Buisson? En tout cas, en lisant ces lignes, Stendhal aurait aussitôt provoqué Sarkozy en duel. Raison de plus pour ouvrir les trois volumes en Pléiade de ses œuvres romanesques complètes, la première édition à proposer l’ensemble des textes dans l’ordre chronologique de leur création. Allez, pauvre président enregistré à son insu (comme le pape) par son majordome, encore un effort pour revenir à la raison. C’est Balzac lui-même qui vous le demande : « M. Beyle a fait un livre où le sublime éclate de chapitre en chapitre. Il a produit, à l’âge où les hommes trouvent rarement des sujets grandioses et après avoir écrit une vingtaine de volumes extrêmement spirituels, une oeuvre qui ne peut être appréciée que par les âmes et par les gens vraiment supérieurs.» Balzac était-il un con ? Pas qu’on sache.

Il n’en reste pas moins que Balzac ne semble pas s’être aperçu de la parution antérieure du «Rouge et le Noir», et qu’il continue à appeler Stendhal «M. Beyle». Son article célèbre et généreux de l’époque sur «la Chartreuse» (sans lui, censure complète de la critique littéraire) est remarquable, mais souvent à côté de la plaque. Quelle idée de demander à l’auteur de supprimer le début en fanfare qui devrait résonner dans toutes les mémoires de l’Hexagone : « Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur. » Le Mali, c’est bien, Milan c’est mieux.

Bizarre époque que la nôtre : Hollande ne lit aucun livre, Sarkozy est jaloux de Stendhal, et Jospin se fâche contre Napoléon. En 1796, Stendhal a 13 ans, il étouffe en province, il envahit l’Italie par l’imagination, il va la conquérir intérieurement par l’amour et la littérature. Waterloo? C’est la fin du grand rêve héroïque, après lequel viendra «l’éteignoir» (nous y sommes). Cependant, Fabrice et sa tante, la merveilleuse Sanseverina, inventent une féerie pour toujours. Le 4 novembre 1838, à 55 ans, donc, Stendhal se cloître dans un appartement, au 8 de la rue de Caumartin. Et, là, miracle : il écrit la «la Chartreuse» en cinquante-trois jours, ou, plutôt, il la dicte (« J’improvisais en dictant, je ne savais jamais en dictant un chapitre ce qui arriverait au chapitre suivant »). Les besogneux n’aiment pas Stendhal, les ordinateurs non plus.

Tout est vibrant, imprévu, coudé, erratique, et on a l’impression que l’auteur s’est appliqué à lui-même la formule militaire de Napoléon : « On s’engage et puis on voit.» A Waterloo, ce sublime «petit con» va et vient sans rien comprendre, c’est justement ça qui est fort. Quant à sa tante Gina, qui l’adore, une note de l’éditeur nous prévient : « C’est ici que Stendhal va le plus loin pour manifester le caractère puissamment érotique de Fabrice pour Gina, et ses orgasmes de substitution dans ses entretiens avec lui. » Moralité : Sarkozy ne comprend rien à la jouissance des Italiennes.

Laissons parler Gina : « Le comte Mosca a du génie, tout le monde le dit, et je le crois, de plus il est mon amant. Mais quand je suis avec Fabrice et que rien ne le contrarie, qu’il peut me dire tout ce qu’il pense, je n’ai plus de jugement, je n’ai plus la conscience du moi humain pour porter un jugement de son mérite, je suis dans le ciel avec lui, et quand il me quitte, je suis morte de fatigue et incapable de tout, excepté de me dire : c’est un Dieu pour moi, et il n’est qu’ami. »

Stendhal, en incestueux discret, sait que le regard et la parole peuvent faire l’amour sans le lourd appareil du corps (le sien ne lui convient pas). Mieux: il va jusqu’à mêler à ses emportements une électricité religieuse. Avec Clélia, par exemple, mais aussi avec Gina. Voyez Fabrice : « Son caractère profondément religieux et enthousiaste prit le dessus. Il avait des visions. Il lui semblait que la Madone, sollicitée par sa tante Gina, daignait lui apparaître et venir à son secours. Il croyait que sa tante lui tendait les bras et l’embrassait pendant son sommeil. » Faut-il insister sur l’amour du jeune Stendhal pour sa mère? Je ne crois pas.

Il ne fait pas qu’écrire et dicter, Stendhal, il vit et aime comme il écrit, sans cesse. Il est entouré de signaux, de présages, le cryptage n’a pas de secrets pour lui. Il se parle à lui-même, et se donne des conseils : «brillanter le style», « je donne du nombre, de la tranquillité, des détails, du style ». Il s’interpelle en anglais, raffole de l’italien, possède le français comme personne. Il finit par se dire : « Aimes-tu mieux avoir eu trois femmes ou avoir fait ce roman ? » Étrange question, mais cette «Chartreuse de Charme» mérite bien mille et trois femmes, au moins.

Nous sommes loin de la vie littéraire de 1842 ou de celle d’aujourd’hui. Pour Stendhal, la vie littéraire est «misérable», « elle réveille les instincts les plus méprisables de notre nature et les plus fertiles en petits malheurs ». Ce qu’il poursuit est tout autre chose, une surexistence libre, instantanée, musicale, mobile, en couleur.

Il n’espère plus rien de la politique et de la foule, mais seulement des «happy few», des «heureux peu nombreux» (il y en a peut-être qui respirent encore). L’hypocrite Aragon ne manquera pas de juger dérisoire cet appel, en précisant que Stendhal aurait dû se préoccuper de la «unhappy crowd», de la «foule malheureuse».

Stendhal est un déserteur de la vie sociale, c’est-à-dire de l’ennui. Autre devise : «Intelligenti pauca», « peu de mots suffisent à ceux qui comprennent ». Et enfin, pour finir en vrai «Milanais» irrécupérable: « SFCDT », « Se Foutre Carrément De Tout ». C’est ainsi, avec insolence, qu’en pleine décomposition générale il fait son retour illuminé parmi nous.

 

Stendhal, Œuvres romanesques complètes, tome III, édition établie par Yves Ansel, Philippe Berthier, Xavier Bourdenet et Serge Linkès, Gallimard, La Pléiade, 1520 p., 67,50 euros

Philippe Sollers
le Nouvel Observateur n°2577, 27 mars 2014.

 

 

 

 

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8 mars 2013

Février : Les derniers jours de Benoît XVI.

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Le Point.fr, le 1er février 2013.

Optimisme :
Ne me parlez plus du déclin de la France. Quand je vois l’exploit océanique de François Gabart, ce nouveau Mozart de la voile, je reprends confiance, aucune tempête ne pourra me décourager. Même impression d’énergie avec l’arrivée d’une Florence Cassez en pleine forme, comme si, après un interminable séjour dans une prison mexicaine, elle sortait d’une villégiature dans un hôtel cinq étoiles. Ma fierté d’être français s’accentue en constatant la percée rapide de nos troupes au Mali, la prise de Tombouctou, le comportement exemplaire de nos soldats dans le désert. Qui peut dire, après toutes ces victoires, que nous ne vivons pas dans le meilleur des pays possible ? 

Vitalité :
Mon optimisme redouble en voyant les grandes manifestations de rue à propos du mariage pour tous. La France est-elle divisée ? Au contraire ! D’un côté comme de l’autre, il s’agit d’un sursaut national du désir, le vrai, celui de la volonté de famille, d’enfants, de cohésion sociale. La famille comme ci ou comme ça ? Peu importe : liberté, égalité, fraternité, sororité et maternité. En saluant au passage la PSA (procréation spirituellement assistée) de la Vierge Marie, j’ai été entendu par un commando d’avant-garde, le collectif féminin Gouine comme un camion. Les militantes se sont mises à accoucher de centaines de ballons rouges en réclamant la procréation médicalement assistée, un peu moins romantique, sans doute, que celle de « la reine des inséminées », mais grande preuve de vitalité quand même.

Union :
Oui, au fond, tout le monde est d’accord, le bleu-blanc-rouge débouche sur l’arc-en-ciel, le peuple et les stars, quoi qu’on dise, communient dans la même direction, l’amour, l’amour, l’amour. La brûlante garde des Sceaux, avec un talent lyrique soutenu, m’a ému en disant que son projet de loi n’était pas une « entourloupe ». Ce mot familier, chez une personnalité extatique de cette importance, a fait fondre mes derniers doutes. Ce que les homophobes ne comprennent pas, c’est que les homosexuels, quel que soit leur sexe, sont d’abord et avant tout de grands sentimentaux, des personnes d’idéal soucieuses d’équilibrer et de renforcer le lien communautaire. Une vraie foi les anime, qui n’a rien de sexuel, sauf en apparence. La France gay sera bientôt à la pointe des pays gay.

Céline :
Dans une lettre de 1960 (Lettres à la N.R.F. éd. Folio n°5256, 2011) Céline écrit : « Heureusement, notre France est éternelle, et ce n’est pas un misérable crabe, chinois ou non, qui l’empêchera d’accomplir son destin de nation la plus forte, la plus intelligente, avisée, artiste, alcoolique, bavardeuse, méchante, haïsseuse, boulimique, foutreuse, du monde. » Ainsi soit-il.

* *

Le Point.fr, le 08 février 2013.

Conception :
Ayant eu l’imprudence de parler de la PSA (procréation spirituellement assistée) à propos de la Vierge Marie, je suis submergé de demandes d’explications. Je ne peux ici que renvoyer les curieuses et les curieux au catéchisme de l’Église catholique, au sujet d’un événement qui a changé le cours de l’histoire. Revenons donc à la PMA (procréation médicalement assistée) et à la GPA (gestation pour autrui), pratiquées aujourd’hui un peu partout dans le monde. Aux États-Unis, par exemple, une mère porteuse reçoit entre 25 000 et 35 000 dollars par grossesse, plus 8 000 dollars si elle est enceinte de jumeaux. À propos de l’Immaculée Conception (Marie conçue sans péché), nous avons un témoignage troublant, celui de Flaubert, dans une lettre de 1859. « Le dogme de l’Immaculée Conception me semble un coup de génie politique de l’Église. Elle a formulé et annulé toutes les aspirations féminines du temps. Il n’est pas un écrivain qui n’ait exalté la mère, l’épouse ou l’amante. La génération, endolorie, larmoie sur les genoux des femmes, comme un enfant malade. On n’a pas idée de la lâcheté des hommes envers elles.» Les choses ont-elles changé depuis Flaubert ? Pas sûr.

Contraception :
Les pilules contraceptives sont-elles dangereuses ? Les gynécologues sont-ils vraiment sérieux ? Toutes ces questions agitent l’enceinte de l’Assemblée nationale. Je comprends qu’une femme ait envie de récupérer ses ovocytes stockés à son moment de plus grande fertilité, mais je me demande si je ne dois pas faire décongeler mes paillettes de spermatozoïdes entreposées en Suisse il y a 30 ans. Mon contrat stipule qu’une jeune et jolie femme, quelles que soient ses origines et ses orientations sexuelles, pourra en faire usage si elle peut réciter par coeur un paragraphe d’un de mes livres. Ne soyons pas trop exigeants : dix lignes suffiront. Quel joli bébé ! Comme il me ressemble !

Déception :
La fondation Egg Donation (don d’ovule), aux USA, est le leader du recrutement des mères porteuses pour la GPA. L’agence CSP a 32 ans d’expérience, et déjà 1 700 enfants dans 45 pays. Avec 40 % de clients étrangers, elle est pionnière en matière de « création de familles ». La star Elton John sert ici de publicité pour célébrer la naissance d’un deuxième enfant entre son compagnon et lui. Cependant, Nicole, 31 ans, semble déçue. Elle a connu six échecs avec un couple norvégien et puis, dans la foulée, une fausse-couche. « Avec tous ces traitements, dit-elle, mon corps est fatigué. Quant à mon état émotionnel, il est un peu bouleversé. »

Beauvoir :
Prenez donc l’air avec des lettres de Simone de Beauvoir (Un Amour Transatlantique, 1947-1964. éd. Folio, 1999). En 1948, elle est aux États-Unis avec son amant Nelson Algren, ce qui ne l’empêche pas d’écrire des lettres d’amour à Sartre : « Mon petit, vous m’avez fait cadeau d’un beau voyage et vous m’avez donné une belle vie, heureuse et pleine, où tout ce qui m’arrive est heureux parce que vous existez… Au revoir, mon doux petit, mon petit allié. Travaillez bien, soyez sage, ne vous tuez pas en avion. Je vous embrasse de toute mon âme. Je vous aime. Votre charmant castor. » Notre époque manque trop de charmants castors.

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Le Point.fr, le 15 février 2013.

Pape :
Le 28 février à 20 heures, pas 19 h 59 ou 20 h 1, le siège de saint Pierre, à Rome, sera vacant. Étonnant Benoît XVI ! Il était épuisé, il en avait marre, la Curie était devenue un immense foutoir, trop de bruits, de ragots, de fuites, de complots. Être trahi par son majordome ! Un comble ! Il a donc décidé, en toute lucidité, de donner un coup de pied dans la fourmilière. Débrouillez-vous ! À vous de jouer ! Conclavez ! Le voilà donc retiré au calme, avec une pile de CD de son compositeur préféré, Mozart. J’ai entendu un crétin déclarer qu’il aurait fallu un pape plutôt wagnérien que mozartien. Au secours ! En démissionnant, Benoît XVI démontre que le martyre n’est pas obligatoire, il rompt ainsi avec des siècles de dolorisme et de masochisme chrétiens. Le plus beau, dans les réactions françaises à cet acte hautement libérateur, c’est le désarroi des laïcards fanatiques. Au fond, les seuls vrais derniers croyants, ce sont eux. « Dieu démission ! « , titre Libération. On imagine un scoop : « Dieu nous parle ! Interview exclusive traduite du latin ! »

Péché :
J’insiste : un pape, à la différence de toutes les autres religions, est tenu de croire en Dieu sous la forme d’une incarnation humaine historiquement située. La Vierge Marie s’en charge, dans une procréation spirituellement assistée. Mais cette Marie a elle-même une mère, Anne, qui a conçu sa fille « sans péché », c’est-à-dire en dehors du péché originel. C’est quoi, « le péché originel » ? La sexualité ? Mais non, le calcul. Le Diable est la négation du gratuit, l’appropriation indue, le profit. Ce n’est pas pour rien que le dogme de l’Immaculée Conception a été défini comme « ineffable », c’est-à-dire au-delà de toute expression et de toute évaluation. Si vous voulez en avoir une idée, allez au Louvre, et restez quelques instants devant le tableau de Léonard de Vinci, La Vierge, l’enfant Jésus et sainte Anne. Si, devant cette douceur bouleversante, vous ne devenez pas sur le champ catholique, je ne peux plus rien pour vous.


Cheval :
Je ne crois pas avoir jamais mangé de lasagnes au cheval ni à la jument, mais je constate que le ministère de la Santé a comme un bœuf sur la langue. Les socialistes sont bizarres : le président, à propos de la démission de Benoît XVI, dégage le minimum laïque, et ajoute, gai comme un pinson, que la République, pour le prochain conclave, n’a pas de candidat. Il aurait quand même pu, Mali oblige, se déclarer pour un pape africain.

Joyce :
Stupeur à Pékin : la traduction de Finnegans Wake en chinois (par Dai Congrong), œuvre d’une héroïque traductrice de Shanghai (huit ans de travail), est un best-seller, juste après une biographie de Deng Xiaoping. Le pape démissionne, mais le super-jésuite James Joyce occupe le terrain. Très peu de gens comprennent ce livre réputé illisible, mais justement. Joyce a dit un jour : « L’Histoire est un cauchemar dont j’essaye de me réveiller. » Les Chinois sont de cet avis, sans doute.

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Le Point.fr, le 22 février 2013.

Taubira :
D’où vient l’énergie, la conviction, la lumière de Christiane Taubira ? Elle est très étrange. Elle n’a aucun mal à dominer l’Assemblée nationale, elle impose le mariage pour tous, elle s’enflamme, elle rit, elle rayonne, aucune autre femme politique ne peut lui être comparée. C’est comme si elle était présidente de la République, et on a vraiment l’impression qu’elle y croit. Mais enfin, d’où vient son mystère ? De la littérature qu’elle semble connaître ? Des poètes qu’elle cite ? Ah, voilà une piste de fond : le penseur qu’elle a fait applaudir, après le vote du mariage pour tous, est celui, a-t-elle dit, qui a réfléchi sur les notions d’ »autre » et d’ »autrui ». Son nom ? Emmanuel Levinas. Enthousiasme des députés. Je ne suis pas spécialiste de Levinas, mais je vais relire attentivement ses lectures talmudiques, pour vérifier si, ici ou là, il ouvre la voie vers la gestation pour autrui. Ça me semble douteux, mais, de nos jours, toutes les interprétations sont possibles.

Rome :
Tous les regards sont déjà tournés vers Rome, et les spéculations sur le prochain pape se multiplient. Retour des Italiens (le plus probable) ? Un Canadien polyglotte ? Un Philippin ? Un Sud-Américain ? Un Africain ? Pour les Français, on le voit, l’Afrique est en train de devenir un fantôme cruel. À force de cogner, dans l’Hexagone, et depuis deux siècles, contre l’Église catholique, nos laïcards rationalistes découvrent peut-être que l’islam est un sérieux problème envahissant. Plutôt La Mecque que Rome ? C’est une vieille histoire qui n’a pas dit son dernier mot. Les terroristes du Niger massacrent allègrement tout ce qui est « chrétien ». Espérons simplement que tous les otages français seront libérés.

Roman :
Il va y avoir un magnifique roman à écrire : Les derniers jours de Benoît XVI. Mais que raconter sur l’absence, le silence, la méditation, la prière ? Et que dirait le pape s’il parlait ? Il ne dira rien, situation éminemment romanesque. Encore heureux si, comme dans Le parrain, on ne lui sert pas, un soir, une tisane empoisonnée. Il va être là, en tout cas, au coeur du Vatican, grande ombre blanche, et il priera, quel qu’il soit, pour son successeur.

Borgia :
Je vous conseille vivement un livre : Correspondance des Borgia. Lettres et documents (éd. Mercure de France, 2013). Les Borgia ! Un pape explosif ! Machiavel à la manœuvre ! Voyez ce laissez-passer de César Borgia à Léonard de Vinci, daté du 18 août 1502 : « Nous ordonnons et commandons qu’à notre excellent et très-cher familier, architecte et ingénieur général Léonard de Vinci soit partout accordé un passage libre de tous droits pour lui et les siens, et un accueil amical, et qu’on le laisse voir, mesurer, et estimer justement autant qu’il le voudra… Et que personne ne songe à faire le contraire, dans la mesure où il tient à ne pas encourir notre indignation. » Voilà qui est parler ! Salut l’artiste !

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7 octobre 2012

 » Rions de tout, cher ami « 

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

La dernière lettre que j’ai reçue de vous date de 1968, deux ans avant votre mort. Je ne sais pas si, dans les événements de cette année-là, j’ai eu le temps de vous répondre. Je l’espère. Mais il n’est pas trop tard, puisque vous êtes là, à l’écoute, depuis votre paradis auquel votre foi croyait. Foi étrange, constante, maintes fois réaffirmée, et qui a fait de vous, à la surprise générale, la conscience d’un siècle en folie. Vous avez toujours eu raison en politique, et notre basse époque, qui veut tout oublier, ne l’admet pas volontiers.

On va donc vous chercher des poux dans la tête, c’est-à-dire, sans arrêt, votre problème «sexuel». Quelle tarte à la crème! «Homophile», sans doute, mais «homosexuel», non. Vous n’aviez pas un corps pour ça, la sexualité vous dégoûtait, vous avez passé beaucoup de temps, fasciné par Gide, à vous demander comment il faisait, lui, pour courir partout. «Triste humanité obsédée! Ce que je leur reproche, ce que je me reproche, ce qui est notre vice à tous, c’est l’obsession sexuelle: nous sommes obsédés et obsédants. La religion hiérarchisait les puissances de l’homme; quelle sagesse ! Aujourd’hui, l’instinct est le premier servi, il nous guide, il guide même nos maîtres. Nous sommes gouvernés par des sexuels, j’en mettrais ma main au feu.» (1924)

Cher Mauriac, les catholiques de ces temps anciens vous trouvaient sulfureux, et ils n’avaient pas tort. Votre point fort, c’est l’analyse, inégalée et implacable, de l’étouffoir maternel: «le Noeud de vipères», «Genitrix», «la Pharisienne». Personne n’a compris comme vous la nature d’une empoisonneuse. Il fallait appeler «Poison» votre roman «Thérèse Desqueyroux» (je l’ai relu récemment, c’est vif, rapide, de la première à la dernière page). On trouvait que vous aviez le goût du péché ? Non, non, répondez-vous, pas le «goût », le «sens». Le «péché», pour reprendre ce mot auquel plus personne n’attache d’importance, n’est pas principalement sexuel, mais historique, criant, mondial.

C’est là, cher ami, que vous triomphez: guerre d’Espagne, Vichy, Moscou, colonialisme, torture en Algérie, rien de la bêtise et de la bestialité criminelle ne vous échappe. En 1940, dans Malagar occupé par les nazis, vous avez déjà eu, à propos de la croix gammée, cette formule sublime: «Une araignée noire gorgée de sang.» «Ici, nous sommes occupés par le Kommandant. E vient s’asseoir en face de moi dans mon vieux salon. E ne sait pas un mot de français. C’est un SS. Son ordonnance prêche à la cuisine la pire doctrine nazie. La femme de ménage dit: « E ne lui manque que la soutane ».» Ah, le grand style français, cher Mauriac, comme vous savez le manier, le faire vibrer, le faire mordre! «L’Académie me dégoûte déplus en plus… L’amour du néant, chez mes confrères, la haine des lettres et de tout ce qui domine atteint une sorte de grandeur; la plus basse passion politique aussi, le souci de ne laisser entrer que des clients, des gens qu’on tiendra en main.» (1936)

Dès 1938, avec la guerre d’Espagne, vous sentez venir la catastrophe: «Je ne signe plus que les manifestes que je rédige ou auxquels je collabore… Je ne suis plus qu’un vieux chat échaudé et circonspect qui, perché sur une pile de livres éphémères, attend en clignant des yeux le déluge universel.» Drieu vous vante les vertus du fascisme? Très peu pour vous. Martin du Gard vous accuse d’être communiste? «Nous n’avons pas à choisir entre les assassins.» Rebatet vous couvre d’injures sexuelles («décoction de foutre rance et d’eau bénite, oscillations entre l’eucharistie et le bordel à pédérastes»)? Vous répondez par le mépris.

Je vous imagine, cher Mauriac, dans le métro parisien, en train de lire des affiches sur tous les murs annonçant une conférence intitulée «Un agent de la désagrégation. François Mauriac». «Je suis fier d’être le seul attaqué ainsi dans « Je suis partout ». Ils vont finir par me rendre ivrogne, car je vais prendre souvent l’apéritif dans les cafés de la rive gauche depuis qu’ils me l’ont interdit.» 

Chose rarissime, vous pratiquerez à haute dose le pardon des offenses, en vous opposant résolument aux condamnations à mort (vous êtes, sur la peine de mort, un des seuls Justes, avec Camus). On vous appelle «Saint François des Assises». Vous écrivez, en 1941, à Chardonne: «Je n’ai aucune haine au coeur, je n’aspire à aucune vengeance, ni contre nos envahisseurs, ni contre ceux qui m’outragent. Je ne savais pas autrefois que j’aimais mon pays comme je l’aime: il a fallu cette honte; et nous devons vivre avec cette idée fixe de sa libération.»

Cher Mauriac, je me souviens du temps, pendant la guerre d’Algérie, où vous étiez obligé de changer chaque soir d’appartement de peur d’un attentat à la bombe. On vous téléphonait à 4 heures du matin avec des menaces de mort . Vous aviez déjà sur le dos «toute la puissance du capitalisme marocain», après avoir jeté votre prix Nobel dans la bataille. Vous dites que c’est «l’honneur de [votre] vie», et, rappelant la guerre d’Espagne, vous pensez avoir sauvé ainsi «l’honneur catholique».

C’est très vrai, et vous serez toujours détesté pour ça, comme pour votre soutien ultérieur à Mendès France et à de Gaulle. Vous ne plaisez pas plus aux catholiques qu’aux anticatholiques. En 1945, vous écrivez à Gide, alors en Algérie, qu’il y a, à Paris, de nouveaux types intéressants, Camus, Sartre. Vous faites élire l’écrasant Claudel à l’Académie, laquelle, selon vous, devrait accueillir Breton, Aragon, Bernanos et d’autres. Voeu pieux irréalisable, vous le saurez bientôt.

Cher Mauriac, anarchiste masqué, je m’arrête sur une lettre de vous en 1944. Vous lisez une biographie de Nietzsche, et vous explosez: «Je suis ivre de Nietzsche. Quel homme! Désespoir de n’être que le pauvre type qu’on est. La seule excuse d’un homme de lettres, c’est sa souffrance, son renoncement aux « honneurs ». J’aimerais, avant de mourir, mettre le feu aux barils de poudre entreposés dans les caves de l’Institut. La folie finale, quel havre supérieur au gâtisme qui guette les offices! Et le mystère de Jésus dans Nietzsche : qu’une certaine négation vaut mieux que certaines adorations! Que certains refus sont des signes d’un plus profond amour que les adhésions des philistins avares et sournois. Je ramène tout au Christ malgré moi.»

Votre ami Paulhan s’étonne de cette référence répétée au Christ. «Parlez-moi plutôt de Dieu», vous dit-il. Vous lui répondez gentiment, mais à quoi bon?

J’en reviens donc à votre foi: je l’ai vue, sur votre visage, en allant vous voir à l’hôpital, pendant votre agonie. Je ne crois pas avoir jamais veillé un mort, comme je l’ai fait pour vous, dans votre chambre mortuaire, avec, de l’autre côté du lit, votre fils Jean. Vous avez disparu dans une sérénité lumineuse. Et maintenant, rions de tout, cher ami, comme nous l’avons fait si souvent.

À vous.

Philippe Sollers

François Mauriac, Correspondance intime. 1898-juillet 1970, 
présentée par Caroline Mauriac, Robert Laffont, «Bouquins» 2012.

 Le Nouvel Observateur n° 2496,  du 6 septembre  2012.

 

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10 juin 2012

Lettres d’amour

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Nous sommes en juin 1904 à Dublin, et deux jeunes Irlandais se rencontrent dans la rue. Elle, Nora, 20 ans, est femme de chambre dans un hôtel de la ville (le « Finn’s », retenez ce nom). Lui, 22 ans, va bientôt signer ses lettres du diminutif de son prénom, Jim, et est déjà sûr d’obtenir un jour une grande gloire littéraire. Son nom ? James Joyce.

Rencontre étonnante par sa gratuité, son intensité immédiate et sa durée (37 ans). Joyce écrit presque chaque jour à Nora, et elle est tout de suite sa « petite Nora boudeuse », sa « chère petite tête brune ». Plus expressif : « J’embrasse la fossette miraculeuse de ton cou ». Et là, il signe « Ton Frère chrétien en Luxure ». On est au couvent ou au bordel ? Les deux.

Ces deux-là, en tout cas, n’ont pas froid aux mains ni aux yeux. Le mystère, c’est que Joyce est d’emblée un révolté radical et un anarchiste convaincu, ce qui ne devrait pas, a priori, enchanter une jeune femme, prête, pourtant, à le suivre dans toutes ses aventures (ils vont très vite s’exiler ensemble). Voilà le monsieur : « Mon esprit rejette tout l’ordre social actuel et le christianisme, le foyer familial, les vertus reconnues, les classes sociales, et les doctrines religieuses. » Comment compte-t-il s’en tirer ? En écrivant, et ce sera « Ulysse ».

On a donc affaire à un « vagabond » séduit par une belle fille très experte qu’il séduit à son tour, même si elle ne lira aucun de ses livres : « Adieu, ma chère naïve, sensible, ensommeillée, impatiente Nora à la voix profonde. » Et aussi : « Aucun nom n’est assez tendre pour être ton nom. »

Experte, Nora ? Elle a fait découvrir le plaisir physique partagé à son compagnon, mais elle produit aussi deux enfants dans la foulée, dont la destinée sera plus ou moins tragique. Jim et Nora ne se marieront qu’en 1931, et une photo nous montre Joyce marchant, ce jour-là, au supplice. Nora est sa femme, soit, mais il la traite comme une maîtresse opaque, comme si elle commettait un adultère avec lui. Quand ils sont séparés, en 1909 (elle à Trieste, lui à Dublin, « ville d’échec, de rancœur, de malheur »), il lui écrit des lettres très folles mêlant l’adoration à la pornographie la plus crue. Ce génial catholique, en rupture totale avec son Église, reste un catholique fiévreux : « L’amour est-il une folie ? À certains moments, je te vois comme une vierge ou une madone, et le moment suivant je te vois impudique, insolente, demi-nue et obscène. »

Les lettres de Jim sont magnifiques de précision organique, et on ne saurait les citer sans dégoûter les lectrices et faire hurler les féministes du monde entier. Ce Joyce est un monstre répugnant. Non seulement il écrit à sa femme les pires saletés, mais il exige qu’elle lui réponde sur le même ton (elle l’a fait, mais ses lettres sans ponctuation ne sont pas disponibles). « Ce charmant mot que tu écris si gros et que tu soulignes, petite fripouille. » Les mots sont tout dans les choses sexuelles, le son des mots, leur couleur. « Dis-moi les plus petites choses sur toi, pour autant qu’elles sont obscènes et secrètes et dégoûtantes. N’écris rien d’autre. Que chaque phrase soit pleine de sons et de mots sales. Ils sont tous également charmants à entendre et à voir sur le papier, mais les plus sales sont les plus beaux. » Joyce sait ce qu’il veut : s’identifier au maximum à la substance féminine, la faire parler en dépit d’elle-même, dévoiler en détail ce continent méconnu et noir, et ce sera le scandale triomphal du monologue de Molly Bloom. On demandera beaucoup à Nora si elle est Molly, à quoi elle répondra gentiment « Oh non, elle était beaucoup plus grosse. »

« Tous les hommes sont des brutes, ma chérie, mais au moins chez moi il y a aussi quelque chose de plus élevé. » Ruse de Joyce : il rappelle à Nora qu’il n’utilise jamais d’expressions obscènes dans la conversation, et que lorsque les hommes racontent en sa présence des histoires grossières ou graveleuses, il sourit à peine. « Tu sembles me transformer en animal, mais c’est toi-même, vilaine fille sans vergogne, qui m’as la première conduit dans cette direction. »  La vraie poésie n’a rien d’idéalisant ni d’éthéré : « Nora, ma chérie fidèle, ma petite écolière polissonne aux doux yeux, sois ma putain, ma maîtresse (ma petite maîtresse branleuse ! ma petite pute salope !), tu es toujours ma belle fleur sauvage des haies, ma fleur bleu sombre trempée de pluie. » Comme quoi « un sale petit oiseau à foutre » est aussi une fleur.

Le 16 décembre 1909, Jim se déchaîne : « Baise-moi, ma chérie, de toutes les nouvelles manières que ton désir te suggèrera. Baise-moi habillée en grande tenue de ville avec ton chapeau et ta voilette, le visage rougi par le froid et le vent et la pluie et tes chaussures boueuses, soit à califourchon sur mes jambes alors que je suis assis dans un fauteuil et me chevauchant en tressautant, faisant virevolter les volants de ta culotte, et ma queue raide s’enfonçant dans ton con, soit me chevauchant sur le dossier du sofa. » Appréciez les phrases, leur torsion, leur rythme. Qui, en 1909, pouvait être assez libre pour écrire ça ? Personne.

« Certaines pages sont laides, obscènes et bestiales, certaines sont pures et sacrées et spirituelles : je suis tout cela. » Nora aura aimé « tout cela », malgré la pauvreté et l’exil. « Tu vois clair dans mon jeu, rusée polissonne aux yeux bleus, et tu souris en toi-même, sachant que je suis un imposteur, et tu m’aimes malgré tout. » Il fait semblant de croire au sexe, il n’y croit pas plus qu’elle. Il n’arrête pas d’écrire, il rit de ce qu’il écrit, il est sûr de gagner la partie. En 1912, ce héros incompréhensible écrit à Nora : « J’espère que le jour viendra où je pourrai t’accorder la gloire à mes côtés lorsque je serai entré dans mon Royaume. » Elle sera là, en 1941, quand il meurt, célèbre dans le monde entier, à Zurich. On se souviendra simplement que des astrophysiciens ont tiré le mot « quark » de « Finnegans Wake » pour définir de nouvelles propriétés atomiques. Le langage, chez Joyce, est allé jusque là.

La dernière lettre de Jim est de 1922, après la publication d’« Ulysse ». « Ô ma chérie, si tu voulais seulement te tourner vers moi-même maintenant, et lire ce livre terrible qui m’a brisé le cœur dans la poitrine, et m’emmener seul auprès de toi pour faire de moi ce que tu voudras ! ». Un peu plus tard, en plus émouvant : « Chère Nora, l’édition que tu as est pleine d’erreurs des typographes. J’ai coupé les pages. Il y a une liste d’erreurs à la fin. » Joyce sourit en précisant qu’il a coupé les pages. Il sait très bien que Nora ne lira rien, mais, en recevant ce cadeau, on peut la voir d’ici avec son sourire bleu sombre.

James Joyce, Lettres à Nora, traduit de l’anglais, présenté et annoté par André Topia, Rivages Poche, 2012.

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2482, du 31 mai 2012.

 

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24 décembre 2009

« Attention, je peux faire rire ! »

Classé sous Non classé — sollers @ 23:2

Il faut avoir vu où respirait Céline , après la guerre, au Danemark, à Klarskovgaard. Petite maison isolée et insalubre, bord de la baltique, brume, froid, neige, horizon Elseneur, to be or not to be : « Je suis malade à en crever dans une cabane glaciale. » C’est de là qu’il écrit à son vieil ami Zuloaga pour le presser, comme il le fait avec d’autres correspondants, de trouver une issue à son exil de sans papiers et de bouc émissaire. Antonio Zuloaga, le fils du peintre, ancien attaché culturel à l’ambassade d’Espagne, est, pour Céline, l’espoir de se retrouver là-bas, au pays Basque, où Lucette, danseuse, pourrait même se mettre aux « castagnettes ». Technique célinienne classique : humour, familiarité, plainte, enveloppements, évocations de souvenirs poivrés, justifications répétitives, manipulation comique. Zuloaga, visiblement, a été un intime très intime. « Mon cher vieux », « mon bien cher aimé Zoulou », « mon bon Zoulou », « cher gros bandit » . Ce Zoulou, le docteur Céline sait qu’il faut le prendre par les compliments sexuels : il a « une grosse bite », il est beau en chemise de nuit, il pourrait, s’il consentait à venir faire un tour au nord pour mieux comprendre la situation, « amener une gentille compagne de voyage bien sportive », « que d’heures on perd loin des culs ! ». On lui propose même de lui « prêter la Pipe » (surnom de Lucette), puisqu’il est « un gros Cupidon atroce », et qu’on va jusqu’à lui dire : « penses à nous quand tu éjacules ! » Plaisanterie, bien sûr, mais qui sert à mettre en évidence, avec pudeur, l’état misérable où se trouve réduit un des plus grands écrivains français. « Je suis un vieil acrobate éreinté. » « Tout ce qu’on avait pas compris dans la vie, on le comprend d’un coup en cellule. Ce retard ! Vingt piges pour l’esprit. Cent ans hélas pour les os ! »

Séduction, demande d’action, menaces : si on me fait trop de saloperies, répète Céline, alors tombe la foudre. Ailleurs, il a cette formule merveilleuse : « Attention, je peux faire rire ! » Au fond, c’est peut-être ce rire persistant, corrosif, innocent au milieu de l’horreur, de la douleur et du désespoir qu’on ne lui pardonne pas. Il est, à ce moment-là (et ou se demande où il en trouve la force), en train d’écrire un de ses plus beaux livres, Féerie pour une autre fois. Mais les messages à délivrer « à l’extérieur » sont rédigés dans l’urgence. Partir, quitter ce trou, obtenir un passeport, faire annuler les poursuites contre lui qu’il s’obstine à trouver absurdes et sadiques. Il est un martyr, dit-il, « martyr absolu, martyr total, martyr de mon patriotisme pacifique, de mon patriotisme janséniste effréné, folkloriste délirant ». Ce qui peut nous étonner le plus, aujourd’hui, c’est qu’il se croit accusé de trahison alors qu’il a écrit le livre le plus monstrueusement antisémite de tous les temps, Bagatelles pour un massacre. En est-il conscient ? Bien sûr, mais pas vraiment. « Il n’y a rien dans mon dossier », dit-il. Mais aussi : « D’ailleurs l’antisémitisme est une provocation criminelle qui ne sert qu’à faire des bagnards. Je suis prêt à l’écrire, je suis seul en France et peut-être au monde qui ait l’autorité pour faire entendre de telles paroles – pour faire cesser à jamais les persécutions juives – non par couardise mon dieu – ma peau est sur la table. » « Qui peut tout souffrir peut tout oser », écrit Vauvenargues. »

En effet. Qui connaît le poison, connaît aussi le contre-poison. Un des usages les plus paradoxaux de la lecture du « mauvais Céline » est de guérir à jamais de l’antisémitisme. On a plus à redouter, dans ce domaine, les virus plus insidieux ou plus doux. D’ailleurs, Zuloaga est un bourgeois, il ne peut rien comprendre au fond des choses : « Tu crois savoir des choses, et tu ne sais rien du tout. Du côté où tu as vécu, du bon côté, on ne sait rien du tout. C’est ça le bonheur : ne rien savoir du tout. S’imaginer. Tout bénéfice ! Vanité satisfaite et confort intellectuel – et matériel. » Et encore : « En quoi consiste ta fortune ? En diamants, j’espère. Ça s’avale, ça se chie, ça se vend, ça s’enterre avec soi, c’est la seule chose qui reste une fois pourri. Penses-y, nom de Dieu ! » N’oublions pas que c’est un bagnard qui parle.

Céline n’en démord pas : il y a les habitants du bon côté des choses, et puis lui, « bouc puant », victime désignée à cause de son talent « burlesque ». Il va même jusqu’à émettre cette énormité pas si énorme : « Tout le monde a collaboré sauf moi. » La vérité, pour un sans-papiers, est qu’il est tout simplement hors-la-loi. « Quand on est hors-la-loi, on rigole par tous les bouts ! On devient restaurant gratuit, hôtel gratuit, con gratuit, lit gratuit, traître gratuit, salaud gratuit, ordure gratuite. » Des papiers, de l’argent : le reste est une comédie inhumaine. « Tu gagnes du pognon, c’est parfait, c’est ton devoir. Je n’ai pas l’intention de te taper jamais, mais j’aime les gens riches. Ils font bander nos femmes, consolent nos veuves et adoptent nos orphelins. » Pour Céline, on le sait, les barrières sociales sont infranchissables : « Je regrette de ne pas avoir été élevé à Condorcet, tu me respecterais bien davantage ! Ce sont mes origines qui te blessent ! » Tout le monde s’en tire sauf lui, parce qu’il n’est pas né du bon côté du soleil. Ce n’est pas le cas de Morand, par exemple : « Jamais ennuyé, jamais jugé. Parfait. Mais l’homme est fin, et très bien renseigné, une vraie hirondelle. » Zuloaga ose se plaindre des lettres de son correspondant ? La foudre : « Tu te plains de mes lettres qui t’enrichiront un jour ! »

Dans le cas de Céline, il y revient sans cesse et avec raison, la vraie circonstance aggravante est bien entendu le style. Disons mieux : la poésie. Céline poète ? Et grand poète ? Mais oui, et il faudra s’y faire. Lui-même, toujours par pudeur, n’emploie le mot qu’en le déformant, avec une humilité rusée et sincère : « Les Beaux-Arts ! Les Belles-lettres ! La Povoisie ! Voilà, mes passions – et la DANSE ! » Le réalisme, le naturalisme, le roman familial ou social ? Mais non, rien à voir : « Je suis povouëte et que povouëte. Ce qui n’est pas transposable m’embête à périr. L’ « objectif » , je laisse ça aux écrivains éphémères. Le vers seul est fixatif – ou le pseudo-vers, hélas ! tout mon possible. » Le scandale-Céline est bien là : une force et une électricité de langue qui font paraître les « poètes » modernes mièvres, embarrassés, précieux, faussement hermétiques, ennuyeux. Céline « voltairise » la langue, mais la livre aussi à toute son histoire secrète, à sa liberté, à son anarchie enflammée et malgré tout classique. C’est pourquoi il est en droit de dire : « Je veux des calomnies de qualité ». Hélas, un grand poète, de son vivant, ne peut connaître que la mesquinerie ou la haine : « À présent, marchander c’est du pur velours. Voici venir le temps des rentiers de la haine. Vraiment l’espèce la plus haïssable des cent variétés de délateurs. » Voici un « jeune sale petit con hystérique ivrogne inepte. » Ou bien un « beau dégueulasse, lâche, menteur, mouchard. » Un autre est « foutrement dangereux, maléfique », avec « inconscient pas innocent ». Les journalistes ? « J’ai un disque dans le ventre, toujours le même, on se lasse vite de m’intervieuwer. Celui qui me sortira un mot de plus que mon disque sera bien malin, et pour le reste de mes jours, la drôlerie est à l’intérieur. »

La vérité est à l’intérieur. Elle est horrible, elle est drôle. « Je suis à mon aise dans le pire », dit Céline. Mais il est aussi à l’aise dans l’enchantement. Qu’on lui lève son mandat d’arrêt, voilà tout ce qui l’intéresse. « Un cauchemar fignolé de sept années, c’est une opération sur les nerfs – on reste bovins. » Céline et Lucette sont des « lépreux », et « en ces temps communistes, on ne respecte plus guère que les milliardaires ». Le cauchemar va pourtant prendre fin, même si le nom de Céline est promis, il s’en doute, à un cauchemar sans fin. Il ne meurt pas tout de suite, pourtant. Il n’écrit plus que rarement à « Zoulou ». Un dernier mot pour lui annoncer son arrivée à Meudon avec « vue sur tout Paris et le Sacré-Cœur et la Seine ». Le bouc, le lépreux, l’acrobate éreinté va se remettre au travail. Quelques chefs-d’œuvres en perspective, voilà tout. D’un Château l’autre, Nord, Rigodon. Les tordants Entretiens avec le Professeur Y. Le comique et la poésie, toujours. Traversée du chaos, navigation en enfer, et, par-dessus tout cela, danse et musique. « On aurait eu de quoi devenir fous cent fois – d’ailleurs on l’est. » Le plus émouvant pour finir : la demande que fait Céline à Zoulou d’acheter un parfum à Paris pour Lucette. Un flacon de Narcisse noir, de Caron, chez Arnys, parfumerie, rue de la Paix. Il veut lui faire ce petit cadeau, la moindre des choses.

Philippe Sollers
Purgatoire de Céline (Septembre 2002)

 

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