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20 mars 2014

« Gadgi beri bimba glandridi laula lonni cadori…»

Classé sous Non classé — sollers @ 13:2

Le 23 juin 1916, au Cabaret Voltaire, à Zurich, un type habillé d’un drôle de costume «cubiste», monte sur scène, et commence à réciter d’une voix monocorde un poème incompréhensible, suite d’onomatopées parfaitement calculées. La salle est bondée, des cris et des rires fusent, le type continue, impassible, plus sérieux qu’un pape, et scande sa partition dont vous ne trouverez la clé nulle part. Il s’appelle Hugo Ball. Dada est né.

Dada ? En pleine boucherie de la Première Guerre mondiale ? Pendant que des poilus héroïques se battent dans les tranchées ? Que la France et l’Allemagne s’égorgent et se gazent ? Qui sont ces déserteurs et ces réfractaires, dont personne, aujourd’hui, en pleine commémoration morbide, ne songe à prononcer le nom ?

Des fous, des agités, des étrangers apatrides, qui ont choisi le nom de leur mouvement contre l’art et la société, au hasard, dans un dictionnaire. «Dada»! A-t-on idée ? Ecoutez cet autre cinglé du nom de Tzara : « Il nous faut des œuvres fortes, droites, précises, à jamais incomprises.»

Vous n’allez pas me dire que ces manifestants déterminés et absurdes vont connaître un retentissement mondial ? Et pourtant, si, la Terre tourne autrement depuis cette époque, des cassures importantes s’étaient déjà produites partout. On aurait dû se méfier davantage de ce Jarry, avec son «Ubu» et son cri de guerre lancé à la face du vieux théâtre pourri : «Merdre !» Aucune voix ne reprend ce slogan de nos jours, c’est étrange.

C’est parce que la foule est une masse inerte, incompréhensive et passive, qu’il faut la frapper de temps en temps, pour qu’on connaisse à ses grognements d’ours où elle est – et où elle en est. Elle est assez inoffensive malgré qu’elle soit le nombre, parce qu’elle combat l’intelligence.

Inutile de frapper aujourd’hui, le bruit du spectacle a tout recouvert, et toutes les vieilleries sont de nouveau à la mode, accompagnées d’un déferlement continu de cinéma tout-puissant. Mais on ne sait jamais, la porte est à la fois verrouillée et ouverte. (La réédition du «Dictionnaire du dadaïsme» de Georges Hugnet est donc bienvenue, malgré de nombreuses erreurs.) Tzara, encore : «Dada n’est pas un dogme ni une école, mais une constellation d’individus et de facettes libres

Les noms de ces aventuriers disparus ? Les voice : Arp, Ball, Janco, Huelsenbeck, Hausmann, Picabia, Man Ray, Richter, Schwitters. Ils sont vite un peu partout, à New York (Duchamp), à Berlin, à Paris, à Moscou, sur la Lune. Duchamp épate les Américains avec sa «Fontaine», urinoir sacré chef-d’œuvre, et ses «ready-mades», rencontres entre un objet et une intervention choisie (un porte-bouteilles, par exemple) : «Cet horlogisme, instantané, comme un discours prononcé à l’occasion de n’importe quoi, mais à telle heure. C’est une sorte de rendez-vous

Vous avez rendez-vous, si vous le voulez, avec votre vie, à n’importe quel moment et n’importe où. Sûrement pas dans la foire de l’art, mais dans les démontages, les photomontages, le rythme des glossolalies (Artaud s’en souviendra).

Mais quel est ce jeune homme très chic en train de porter une pancarte? Il s’appelle André Breton, il est promis à un grand avenir. Sur la pancarte, on peut lire, en lettres capitales, une déclaration de Picabia, toujours actuelle: «Pour que vous aimiez quelque chose il faut que vous l’ayez vu et entendu depuis longtemps, tas d’idiots.» Dada s’oppose à tout, y compris à lui-même, c’est un éloge de la contradiction permanente et de l’affirmation «désintéressée des abattoirs de la guerre mondiale».

Dada, ou le mouvement perpétuel, contre le ralentissement et l’abrutissement social. Bien entendu, l’opinion se déchaîne, tout ce qui est national, moral, identitaire, progressiste, réactionnaire, de droite comme de gauche, vomit cet anarchisme radical tombé du ciel. On veut donner du sens à vos sacrifices et à vos efforts ? Dada le récuse. Le monde n’a pas de sens, même si le journalisme est là pour vous répéter le contraire. Tzara, un jour, à Picabia : «Je m’imagine que l’idiotie est partout la même, puisqu’il y a partout des journalistes.»

Staline va venir régler leur compte aux formalistes et aux futuristes, et Hitler à «l’art dégénéré». Mais la guérilla s’obstine, et Dada n’en poursuit pas moins ses mauvaises actions à travers le surréalisme, le lettrisme, le situationnisme, tout en contestant tous les «ismes». Il n’y a pas de communauté dada. Partout où la bien-pensance suinte ou prêche, Dada surgit.

Rien de plus drôle que le procès intenté à Barrès, en 1921, pour «crime contre la sûreté de l’esprit». Breton est président du tribunal, Aragon est à la défense. Tzara n’est pas d’accord : « Je n’ai aucune confiance dans la justice, même si cette justice est faite par Dada. Vous conviendrez avec moi que nous ne sommes tous qu’une bande de salauds et que, par conséquent, les petites différences, salauds plus grands ou salauds plus petits, n’ont aucune importance. »

La revue de Breton, «Littérature», nous apprend qu’au même moment l’accusé Barrès «discourait à Aix-en-Provence sur l’âme française pendant la guerre, devant de jeunes provinciaux qui écoutaient bouche bée l’académicien député de Paris ».

Deux procès qui feraient du bruit aujourd’hui ? Le premier contre Péguy, accusé d’être un exécrable poète. L’autre, en défense de Heidegger, sous prétexte qu’il a prononcé plusieurs fois le mot «dada» en voulant dire «oui» en russe. Ce grand criminel de pensée ne peut donc pas être présumé coupable. Contre toute morale, et au grand scandale de tous, Péguy serait donc condamné et Heidegger acquitté. De quoi justifier ce jugement de Courteline à l’époque : «Les dadaïstes sont des marchands de démence et des entrepreneurs de folie.»

Dada ne croit qu’à l’instant, et c’est pourquoi il est éternel. Ecoutez ce Hugo Ball, imperturbable: «Gadgi beri bimba glandridi laula lonni cadori…» Quel spectacle fait mieux à Paris ? Comment mieux faire fuir un public servile? L’opération ne sera pas tentée, c’est dommage. Encore Tzara, en 1919 :

« Je n’écris pas par métier, et je n’ai pas d’ambitions littéraires. Je serais devenu un aventurier de grande allure, aux gestes fins, si j’avais eu la force physique et la résistance nerveuse de réaliser ce seul exploit: ne pas m’ennuyer. » Ou Picabia : «Le bonheur, pour moi, c’est de ne commander à personne et de n’être pas commandé

 Georges Hugnet, Dictionnaire du dadaïsme. Editions Bartillat, 2014.

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2574, 27 février 2014.

 

 

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9 janvier 2014

Médias, Médium

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

PHILIPPE SOLLERS SUR EUROPE 1
Le 9 janvier – « Europe 1 Social Club » à 21h00
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PHILIPPE SOLLERS SUR FRANCE INTER
Le 17 janvier – « On va tous y passer » de 11h00 à 12h30
MÉDIAS
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PHILIPPE SOLLERS SUR PARIS PREMIÈRE
Le 18 janvier – « Ca balance à Paris » à 17h30
MÉDIAS

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10 novembre 2013

« Élever ses pensées »

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Vous allumez, un soir d’été, la télévision française de service public. On doit vous parler de Louis XIV, de Versailles, et il y aura même, ensuite, un film sur Louis XV. Vous êtes édifié : de fausses naïades se trémoussent devant des fontaines, des comédiens en perruque pérorent, on boit un coup dans le château comme au bistrot, des intermittents du spectacle véhiculent dans tous les sens des chaises à porteurs, des acteurs défilent pour ne rien dire, un académicien best-seller, très en forme, bénit ce cirque. Vous êtes au cœur de la vulgarité française d’aujourd’hui.

Un magazine populiste titrait récemment : « L’homme qui a ruiné la France». Vous ne le saviez pas ? Eh bien, c’est Louis XIV. Quant à Louis XV, c’était une sorte de DSK de l’époque, en plus ramollo. Inutile de dire que Versailles, à partir de ces plaisanteries coûteuses, devient invisible, et n’attend plus que l’installation de déchets d’art contemporain pour amuser les enfants. Le parc, les jardins? Vous n’y pensez pas, aucun intérêt. Un certain Le Nôtre? Qui est-il? On ne sait pas.

Il est stupéfiant que le grand roi des jardins français, André Le Nôtre (1613-1700), n’ait pas eu droit jusqu’ici à une biographie. Mieux vaut tard que jamais, et, enfin, la voici. Commençons par sa mort, le 15 septembre 1700, et le rare hommage que lui rend Saint-Simon l’implacable : « Le Nôtre mourut après avoir vécu quatre-vingt-huit ans dans une santé parfaite, sa tête et toute la justesse de sa capacité; illustre pour avoir donné le premier les divers dessins de ces beaux jardins qui décorent la France. [...] Il avait une probité, une exactitude et une droiture qui le faisait estimer et aimer de tout le monde. [...] Il fut toujours désintéressé. [...] Il travaillait pour les particuliers comme pour le roi, et avec la même application, ne cherchait qu’à aider la nature, et à réduire le vrai beau aux moins de frais qu’il pouvait. Il avait une naïveté et une vérité charmante. Le pape pria le roi de le lui prêter pour quelques mois ; en entrant dans la chambre du pape, au lieu de se mettre à genoux, il courut à lui : « Eh ! bonjour, lui dit-il, mon révérend père, en lui sautant au col, et l’embrassant et le baisant des deux côtés ; eh ! que vous avez bon visage, et que je suis aise de vous voir en si bonne santé ! » »

Ça n’a l’air de rien, mais pour l’époque, et encore aujourd’hui, c’est énorme. Ce fils de jardinier, né aux Tuileries et mort aux Tuileries, est partout chez lui. Il est modeste, effacé, mais il sait que le pouvoir n’est rien si on ne sait pas orchestrer la nature. Il embrasse le pape, le roi, monte au-dessus d’eux, dans la géométrie et les arbres. Il est protégé par Colbert et Louvois, son coup d’œil et son esprit sont indispensables. Louis XIV l’aime de façon troublante, lui parle en tête à tête, le nomme contrôleur général des bâtiments, habite chez lui, respire chez lui, se prend pour un dieu grâce à lui. Sans le soleil réfléchi et canalisé, vaste, ombragé, mathématique, charmé, pas d’Apollon dans les clairières ou la galerie des Glaces. Le roi est ravi, le pape, nullement choqué, est ravi.

Tout le monde veut Le Nôtre : il est à Saint-Cloud, Fontainebleau, Chantilly, et, surtout, chez Fouquet, à Vaux-le-Vicomte. Louis XIV est furieusement jaloux des fêtes et des dépenses de Fouquet ? Tant mieux, ce sera Versailles, et, en 1664, Les Plaisirs de l’Île enchantée. Là, c’est une folie et une féerie d’une semaine, avec des faunes dans les branches donnant des concerts de musique. Le Nôtre est jardinier, architecte, hydraulicien, metteur en scène, il travaille du matin au soir, c’est une armée à lui seul. Les acteurs du temps s’appellent, excusez du peu, Poussin, Bernin, La Fontaine, Molière, Delalande, Lully, Sévigné.

La planète, pour Le Nôtre, est une île enchantée, gouvernée par la raison, nouveau miracle grec. Il faut des perspectives, des angles, des bassins, des échappées. L’intense variété des fleurs est musicalement prévue : tulipes, anémones, jonquilles, iris, jacinthes, pivoines, avec, en contrepoint, des arbrisseaux, chèvrefeuilles, romarin, lilas, rosiers, giroflées. À Versailles, rêve incessant, il faut s’occuper de tout. Le roi se mêle des moindres détails, il rectifie, accentue, fait la gueule, exige un peu « d’enfance », approuve, dépense sans compter. Voyez ces axes, ces terrasses, ces canaux, ces réservoirs, ces machines, ces pièces d’eau, ces parterres, ces bosquets. Le Nôtre, dans un de ses rares propos, appelle ça « élever ses pensées ». Vous ne vous en doutiez pas, mais la nature pense et il suffit de la dégager, de l’aider. On travaille ici pour les siècles : Apollon réfléchit et observe, il se promène, invisible, dans son royaume. À son retour d’Italie, avec une rare audace, Le Nôtre demande à visiter Fouquet, emprisonné à Pignerol, légende vivante, «soleil offusqué» (Morand). Louis XIV laisse faire : Le Nôtre est fidèle en amitié. On ne sait rien de cette conversation qui mériterait un livre. Vaux-le-Vicomte en prison, on croit rêver.

Il s’affaiblit, Le Nôtre, il est content d’être décoré par le roi de l’ordre de Saint-Michel, il lègue ses collections à Louis XIV, et finit par s’éteindre, à 4 heures du matin, dans sa chambre de sa maison des Tuileries, au deuxième étage. Son père était jardinier aux Tuileries, le jardin est à lui. On l’enterre àSaint-Germain-l’Auxerrois, puis à Saint-Roch. Comme il fallait s’y attendre, sa tombe est violée, et ses restes dispersés pendant la Terreur, en 1793. Il a droit à une plaque commémorative, pendant que des foules de touristes du monde entier viennent se balader dans son œuvre. Le duc de Saint-Simon, lui non plus, n’a pas pu se reposer tranquille, lui qui avait fait enchaîner son cercueil à celui de sa femme, dans son château dévasté. Ses « Mémoires » sont plus vivants que jamais, et Proust les a lus à la loupe. Le Nôtre, ou le temps retrouvé. Finalement, c’est Colbert qui a trouvé, à son sujet, les mots les plus justes, dans une lettre adressée à ce roi des jardins, le 2 août 1679 : « Vous avez raison de dire que le génie et le bon goût viennent de Dieu et qu’il est très difficile de les donner aux hommes. »

 Patricia Bouchenot-Déchin, André Le Nôtre, Editions Fayard, 2013.

 Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2550, 19 septembre 2013.

 

 

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14 juillet 2013

Lourdeur du cinématographe

Classé sous Non classé — sollers @ 22:2

Où en êtes-vous avec le cinéma ?
Je n’y vais plus. J’ai toujours eu un rapport extrêmement distant, occasionnel, avec le cinéma. Je suis un peu agoraphobe. M’asseoir dans une salle et regarder quelque chose avec d’autres personnes, ça provoque chez moi un sentiment d’oppression qui fait que je m’y déplace rarement. Sauf pour une projection privée, qui peut prendre des proportions effroyables, parce que quand on est presque seul, avec un son hurlant comme aime faire Godard… Il m’avait convoqué pour Film Socialisme et ça faisait tellement de bruit que je me suis éclipsé avant la fin. Le cinéma pour moi c’est trop une contrainte collective. Je suis effaré devant le surinvestissement du cinéma, ça a pris de telles proportions dans la vie de mes contemporains…

Vous n’avez jamais vraiment aimé ça, au fond…
Ce qui me dérange le plus, c’est l’image. Je crois que là on tombe sur un formatage très ancien, qui consiste à confondre la peinture avec l’image. Problème que Godard a rencontré sans arrêt. (Il l’imite) « Et alors la peinture ? Ça vous dit quoi la peinture ? » Le fait de tout mettre sous la coupe de l’image, les acteurs, tout, là je m’ennuie très vite parce que je comprends immédiatement de quoi il s’agit. Il faut que vous lisiez le livre de Jacques de Saint Victor, qui s’appelle Un Pouvoir invisible, c’est sur la Mafia, c’est magnifique. La Mafia à son stade actuel, c’est-à-dire planétaire. Quel a été le premier geste de la Mafia aux États-Unis d’Amérique ? Bien entendu d’investir Hollywood, le divertissement, le cinématographe. Il y a eu ce coup de génie : la Mafia a compris que le personnel humain, en général, allait rentrer dans ce tourbillon, le cinéma – et nous y sommes, ce n’est pas moi qui ai inventé le concept de société du spectacle. Et là je résiste, parce que ça me paraît contradictoire avec ce que je fais et mon amour pour la peinture. Donc la plupart du temps, je m’ennuie.

À propos d’Hollywood, nous revient en tête votre rencontre avec Kirk Douglas. Lors d’une émission d’Apostrophes où il se trouvait aussi, il disait adorer la France, Paris, et en particulier le pont Alexandre III. Vous lui aviez répondu : « Mais tu sais que le tsar Alexandre III était l’un des plus antisémites… » Et Kirk Douglas de dire : « Ah bon… il va falloir revoir ma position sur ce pont alors »…
(rires) Je ne me souvenais pas précisément de cette anecdote. Kirk Douglas était lié à Gallimard, qui avait voulu que l’on se voie. Alors on avait dîné ensemble, on s’était marrés, du coup il pensait le plus grand bien de moi sans jamais avoir ouvert un de mes livres. Il avait écrit des mémoires. Dans ces mémoires, il disait qu’il regretterait toujours une chose, c’est qu’après avoir fait l’amour avec une femme, il ne puisse pas se retrouver immédiatement à une table à jouer aux cartes avec des copains. Chose qui se laisse penser quand même ! C’est un type absolument charmant.

C’est votre acteur préféré ?
Mon number one absolu, c’est Cary Grant… Mais pour les cinéastes, c’est Hitchcock. Il n’y a rien à faire, c’est comme ça. Pour moi, il n’y a qu’un cinéaste. Hitchcock, je peux revoir ses films dix fois, cinquante fois, avec la même attention et le même frémissement. À part lui, personne. C’est un génie absolument supérieur, qui a emprunté le cinéma pour faire quelque chose avec le temps. Ce qu’on appelle suspens est une façon de faire exister concrètement l’être-là, la présence absolument précaire et extraordinaire d’une vie humaine dans les vagues du temps… Hitchcock, c’est un métaphysicien. C’est ça qui m’intéresse, c’est la métaphysique au cinéma. Hitchcock est catholique, anglais. Récemment, dans le Wall Street Journal, j’ai lu une déclaration invraisemblable d’un jésuite de Washington, de l’université jésuite de Washington. Il répondait à un article qui présentait Hitchcock comme absolument pas religieux. Il disait : « Ce n’est pas vrai. J’avais 22 ans à l’époque, j’allais toutes les semaines, le samedi, chez Hitchcock avec un autre jésuite. Je lui disais : « Alors monsieur Hitchcock, est-ce que vous avez vu quelque chose d’intéressant au cinéma ces temps-ci ? » Lui répondait : « Au cinéma ? Vous plaisantez ! C’est pour les robots maintenant. Allons à la messe ! » » Et Hitchcock disait la messe à l’ancienne ! C’est-à-dire en répondant en latin. Et il pleurait. Avec sa femme, Alma, ils se faisaient dire la messe chez eux. Et le jésuite, assez fin, finit son article du Wall Street en disant : « Hitchcock a réussi à faire croire à l’extérieur quelque chose de complètement diffèrent de ce qui se passe à l’intérieur, c’est du pur Hitchcock. » Catholique bien sûr… J’ai vu plein de très bons films, de « grands cinéastes » comme on dit, mais Hitchcock c’est une pénétration tellement innocente de la criminalité que c’est complètement déroutant. C’est la fameuse phrase de Truffaut qui ne sait pas quoi en faire. Truffaut dit à un moment donné : « Mais enfin monsieur Hitchcock, ce sentiment de culpabilité dans tous vos films… Est-ce que ce n’est pas dû à votre éducation catholique ? » Et Hitchcock répond : « Comment pouvez vous me dire ça, je décris toujours un innocent dans un monde coupable. » Et là il faut s’arrêter : qu’est-ce que c’est qu’un innocent dans un monde coupable ? C’est christique, bien entendu, c’est monsieur Kaplan dans North by Northwest, par exemple, et là vous êtes pris, vous pouvez revoir mille fois l’avion, la course dans le champ de maïs. Et puis les femmes ! Une actrice devient tout à fait autre chose qu’une actrice. Comme aucun autre cinéaste, Hitchcock saisit l’hystérie dans ses moindres détails ; il fait surgir la psychose narcissique. Tippi Hedren… Les Oiseaux, Kim Novak avec Vertigo. Je n’ai pas de souvenir plus fort de mise en situation de la substance féminine, ça n’existe absolument pas chez les autres.

À l’inverse, vous avez un rapport compliqué avec Godard. Dans « Portrait de femmes », vous écrivez : « Il remplace l’élément féminin par la couleur. » Comment il s’en tire, Godard ?
Eh bien, il bute. D’abord faisons un peu d’histoire. Méditerranée de Jean-Daniel Pollet, dont on va parler à un moment ou à un autre, est contemporain du Mépris. Godard l’a beaucoup aimé. Je pense que le travail sur la couleur dans ces deux films est absolument magnifique. La grande différence, c’est que, avec le temps, Brigitte Bardot, ça ne marche pas, ça ne marche plus. C’est un très grand questionneur de la chose fondamentale, Godard, cette histoire de mettre des sons en rapport avec les images. Il s’en sort un peu dans Le Mépris, il s’en sort mieux dans JLG/JLG, qui est un des films de lui que je préfère. Un piano est un piano, une partition est une partition et de l’eau de l’eau, la chose même. Mais il est clair qu’il vient buter sur la peinture. Alors il se sert de la musique d’une façon qui, à mon avis, n’est pas satisfaisante. Alors que dans Méditerranée de Pollet, il suffit que la paysanne grecque se regardant dans un miroir reboutonne son tablier bleu, bouton par bouton, et c’est la poésie même, c’est Pollet, c’est rare. Lui, il y est arrivé. Je n’ai jamais vu une corrida aussi bien comprise. Dans le mouvement et dans la couleur, le sang… Il y a également ce qu’il a fait sur les pêcheurs, les poissons. Je n’ai jamais vu de poissons comme ça. Je n’ai jamais vu non plus un grand brûlé par la lèpre, nu, dire, comme dans L’Ordre, depuis son corps complètement défiguré, la vérité. C’est une sensibilité extrême, Pollet. On était amis. Il est arrivé avec ses rushs de Méditerranée tournés un peu partout, mais il ne savait pas quoi en faire ! Alors j’ai écrit le texte du film et participé au montage.

Le texte n’est pas lu par vous…
Il n’en a jamais été question. Mais le texte est de moi, et le montage, pour une part. J’ai eu l’impression à ce moment-là de faire quelque chose de passionnant. Pour Méditerranée, Pollet était dans un état d’hallucination considérable. Toutes les images qu’il a rapportées sont extraordinaires, Palmyre, l’orange… L’orange, je me disais tout le temps qu’il fallait qu’elle revienne… le fruit, le paradis. Du coup elle triomphe : c’est le triomphe de la couleur. Quand on arrive à convoquer presque les cinq sens à la fois, c’est gagné.

Pollet voulait filmer votre roman « Les Folies françaises ». Ça aurait donné quoi ?Impossible à faire, parce qu’il faut une actrice française, or il n’y en a pas. Ça ne pouvait pas avoir lieu, mais ça touchait beaucoup Pollet…

Il y est question crûment d’un inceste père-fille…
Oui monsieur, mais sans drame… Alors que vous savez que c’est un crime puni par la loi (rires), et que c’est le fondement de toutes les tragédies. Casanova m’a toujours fait rire quand il dit qu’il n’a jamais compris comment l’inceste était devenu un objet tragique. Il y a des passages ahurissants dans Casanova où on assiste très tranquillement à l’inceste avec la fille. Non, le film n’est pas faisable, il faudrait un couple de génie, des corps, ou du moins un corps français, vous avez ça en magasin ? Un corps français, ça n’existe pas au cinéma. Je préfère dix mille fois revoir Glenn Close en train de se démaquiller à la fin des Liaisons dangereuses. Ça, c’est une femme.

Il y a tout de même un cinéaste non catholique, chez qui on trouve des personnages de femmes extraordinaires, c’est Dreyer…
C’est vrai, un film de lui m’a beaucoup impressionné, c’est Gertrud. Oui. J’ai été très ému par Gertrud. Il n’y a que des gens qui parlent. C’est très fort, sauf que c’est du noir et blanc et là encore on est dans un film où l’hypothèse religieuse est massive. De toute façon, nous sommes chez les morts-vivants quoiqu’il arrive. Ah, le protestantisme… (rires)

Dans les années 60 ou 70, il y a quelques transgressions au cinéma : Oshima, Fassbinder, Pasolini ne vous intéressent pas?
L’Empire des sens, oui, on reçoit ça en pleine figure, c’est évident, mais bon… Fassbinder c’est encore autre chose. J’ai publié un livre de Jean-Jacques Schuhl, Ingrid Caven, actrice de Fassbinder, laquelle dans l’existence est tout à fait adorable. Je dis bien dans l’existence ! Si j’étais cinéaste, j’en ferais absolument tout autre chose que ce que Fassbinder en a fait au cinéma. Donc non, trop long, trop lourd pour moi.

 Salò, trop lourd aussi ?
Ah j’ai du mal à le dire, je suis au générique de Salò. C’était un petit hommage de la part de Pasolini, j’étais très flatté, il y a des réussites indubitables, par pans entiers, chez Pasolini. Mais c’est lourd, c’est harnaché disons, ce n’est pas la chose même, directe. L’orange en tant que telle, le tablier en tant que tel, le couloir en tant que tel, le haut-fourneau en tant que tel, monté d’une certaine façon, c’est-à-dire la chose même. D’ailleurs Pollet a fini avec Ponge. Et quand je dis que Godard s’en tire par la couleur avec l’expérience. Tout ça est très bien fait, Anna Karina, c’est l’époque… La Chinoise, pareil, je devais jouer, et c’est Jeanson finalement qui a pris ma place. Mais il y a un entretien qui n’a jamais été diffusé à la télévision c’est l’entretien que j’ai eu avec Godard sur Je vous salue Marie, c’est un truc totalement inconnu, filmé par Jean-Paul Fargier : Sollers – Godard : l’entretien. Godard déballe les choses très justement. « Toi tu ris tout le temps, dit-il, alors que moi je pleure tout le temps. » C’est une passe d’armes amusante à deux caméras.

Il y a eu d’autres propositions de cinéma ? Pour jouer, écrire ?
Oui, oui, il y en a eu… Ce qui m’a le plus impressionné : je publie Femmes, ce gros truc qui a eu beaucoup de succès, et des tas de metteurs en scène ont voulu le filmer. Tous, sans exception, pensaient que le narrateur devait être comme dans ce film de Truffaut, L’homme qui aimait les femmes… Ils me proposaient tous une refonte du bouquin, à savoir que le type mourait – décidément le cinéma est fort – et il revoyait sa vie. Alors je disais simplement : « Excusez-moi mais ce n’est pas du tout ça. »

 Le cinéaste catalan Albert Serra avait le projet de vous faire jouer Louis XIV, à partir du texte de Saint-Simon…
C’est trop, c’est beaucoup trop. Et puis Saint-Simon est plus intéressant que Louis XIV. Ça n’a pas pris une ride. Louis XIII à la limite m’intéresserait davantage à cause des mousquetaires… Dans Alexandre Dumas, il y a ce moment étonnant où les mousquetaires tuent sept gardes du Cardinal dans la semaine. Ils sont convoqués, on réveille Louis XIII : « Sire, pardon de vous réveiller mais… » Et Louis XIII dit cette phrase que je trouve sublime: « Je ne dors jamais. Tout au plus, je rêve. » Alors là : je me vois, oui ! Et Louis XIII commence à dire : « Messieurs ! Sept gardes tués cette semaine. Le Cardinal va être furieux… Sept c’est beaucoup trop, c’est trop. Si ça continue comme ça je vais être obligé d’appliquer les édits contre le duel, dans toute leur rigueur. Deux ou trois… Je ne dis pas, mais sept ! » Louis XIV aujourd’hui vous voyez un peu : « L’État c’est Moi. » Et je suis pour le mariage pour tous ! Etc. ! Et pour la Procréation Médicalement Assistée, et même la Gestation Pour Autrui, que j’ai beaucoup pratiquée avec mes bâtards ! (rires)

On vous a reproché d’écrire des romans qui n’en sont pas parce qu’ils ne sont pas adaptables au cinéma.
Eh oui, et ça c’est tragique. Un livre, ce n’est pas un film. D’abord parce que ça s’entend avant de se voir et que plus ça s’entend, mieux ça se voit. Et si on ne comprend pas ça, on est sourd. La plupart des films me donnent l’impression d’une surdité profonde. Un livre ça s’entend, c’est l’oreille. On est ici chez Gallimard, je reçois à peu près dix manuscrits par semaine. Je vois tout de suite s’il y a une voix ou pas. C’est très vite vu, il suffit d’un paragraphe. Comme au Conservatoire, si la personne accroche un peu le si bémol. C’est une histoire de corps encore une fois, si vous déclenchez l’écoute, vous avez aussi le corps qui vient, c’est l’épiphanie au sens joycien, c’est-à-dire j’entends quelque chose et je vois ! Mais on vit dans une civilisation scotchée à l’image avec déperdition des autres sens, et la vue elle-même ne devient plus qu’un réceptacle.

Vous avez publié il y a quelques années « L’Œil du prince » de Thomas Ravier, dans lequel l’auteur, qui se présente comme un défroqué de la cinéphilie, sauve, outre Hitchcock, deux cinéastes français : Renoir et Bresson. Pour vous, pourraient-ils être raccrochés au wagon Hitchcock ?
Non, absolument pas. Pas de femmes… Kubrick ça oui, c’est autre chose, c’est plus inquiétant, Eyes Wide Shut. Ce qui m’intéresse c’est toujours la même chose : la mise en situation d’un innocent qui ne comprend rien à la perversion. Donc là, avec Hitchcock ou Kubrick, c’est quand même du grand art. Il y a aussi quelqu’un qui m’a amusé, c’est Buñuel. Oui Buñuel est là, il fait tout ce qu’il faut pour essayer de pénétrer dans la chose que je viens d’évoquer, mais il s’en tient trop au mensonge. Il y a quelque chose qui n’est pas saisi. Quoique… ma plus grande émotion au cinéma, c’est quand même Un Chien andalou, parce que là c’est difficile de faire mieux avec la lune et l’œil. L’Age d’or est moins bon quoique intéressant.

Lacan a dit que « Él » de Buñuel était la description admirable d’un paranoïaque.
C’est vrai, mais ça c’est du côté masculin. Et ce n’est pas Catherine Deneuve, quand elle ouvre ses volets dans Tristana, qui va m’impressionner. Mais du côté masculin, oui, Él, bien sûr. Vous connaissez cette histoire ? Buñuel arrive à New York et est invité à déjeuner par Cukor. Ah, Cukor, celui-là ! Dans son film The Women, pas un homme, que des femmes. Que c’est intéressant, moi je trouve qu’il est très fort. Bref, Buñuel arrive à New York et toutes les huiles du cinématographe sont là, Billy Wilder… et Hitchcock ! On demande à Hitchcock ce qu’il pense de Buñuel, alors il dit une chose très modeste, très simple, il dit : «Après moi, c’est lui»…

Finalement, vous êtes l’une des rares figures intellectuelles françaises contemporaines à ne pas vous être intéressé véritablement au cinéma, à l’inverse de Deleuze, Rancière, Badiou, Barthes…
Ah les écrivains et le cinéma… Voyez Fitzgerald à Hollywood, le pauvre… Et si on se transporte en France : les écrivains qui font du cinéma, je ne vous dis pas… Ils veulent tous faire du cinéma à un moment ou à un autre. C’est une tangente, oui, mais pour toucher quoi ? Il y a des films de Robbe-Grillet dont certains ne sont même pas sortis. Houellebecq… Passons. Donc, entre écrivains et cinéastes ça ne va pas, c’est d’une violence extrême dans les deux sens.

C’est quoi cette violence ?
Le cinéma est violemment puritain, y compris dans ses formes pornographiques. Au cinéma, le refoulement sexuel est extraordinairement fort. Y compris quand vous faites toutes sortes d’acrobaties au premier plan. La littérature, même si elle est violente, n’est pas comme ça, elle est distanciée, parce qu’il y a tout un jeu avec les nuances. Donc le cinéma est soit très lourd, soit à la limite du grotesque, me semble-t-il. Citez-moi un écrivain qui se soit bien débrouillé avec le cinéma, je ne vois pas.

Pasolini, Duras…
(terrifié) Ahhhh ! ! ! ! Ahhh ! (Rires) La sorcière est là, non non… ! Elle me poursuit au-delà de la tombe ! Au secours !

Aujourd’hui, beaucoup d’écrivains importent le cinéma dans la littérature.
Ah pas chez Gallimard, il n’y a que des gens extraordinairement différents ! Le Clézio s’est-il mêlé de cinématographe ? Je ne pense pas. Patrick Modiano s’en est-il mêlé ? On l’a beaucoup adapté, oui. Vous avez certes mon ami le révérend Quignard… Le révérend Quignard, en effet… Il écrit des romans en pensant au cinéma, vous avez des détails, le montage est cinématographique, ça se voit tout de suite. C’est écrit en français, mais quand vous tournez les pages, vous voyez tout le temps Isabelle Huppert traverser la page ! Et vous tournez trois pages, c’est toujours Isabelle Huppert qui est là, perdue dans la campagne, et qui trouve une grange avec une vitre cassée ! (Rires) Se mettre dans la position d’écrire comme si on allait faire un film, eh bien, on n’a qu’à faire un script ! Céline au cinéma, ce n’est pas possible. Qu’est-ce que l’infilmable ? Ah, voilà une bonne question. L’infilmable. C’est tout ce qui relève de l’intime. Mal compris en général, forcé, émotivement mal transcrit. L’intime hein, l’intime radical, l’âme si vous voulez.

Là, vous donnez raison aux positions théoriques de Lanzmann.
Alors… Claude. J’ai eu suffisamment de difficultés avec lui au moment de Jan Karski de Yannick Haenel, finalement il m’a pardonné sans me pardonner… Attention ! Attention ! Mine antipersonnelle !… Il est merveilleux Lanzmann ; il a du génie, et il a fait cet énorme film sur lequel je me suis beaucoup exprimé. Il faut voir ça en projection privée, avec Lanzmann qui parcourt la salle pour voir si on est bien attentif, c’est à mourir de rire, je l’adore. Par exemple les oies dans Sobibor, c’est formidable. C’est génial, c’est le cinéma contre le cinéma.

À partir de l’infilmable ?
Absolument. De l’infilmable, de la métaphysique. Personne n’est moins religieux que Lanzmann, ce n’est pas du tout son truc. Non c’est génial ! Ne me réembrouillez pas avec Lanzmann ! (Il l’imite avec une grosse voix rocailleuse) : « Allô… Allô…Tu me remets… » Jamais il ne dirait : « Comment vas-tu ? » Je l’entends encore, il n’était pas content d’un type du Monde, il disait : « Tu sais j’ai toujours un revolver sur moi… je vais aller le descendre » Et moi : « Mais non, mais non… »

Philippe Sollers
Propos recueillis par Thierry Lounas et Jean Narboni
Sofilm, Mars 2013

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30 juin 2013

Dépasser l’idéologie

Classé sous Non classé — sollers @ 13:2

Le 2 juillet 1925, un banquet est donné à Paris, à la Closerie des Lilas, en l’honneur du poète Saint-Pol-Roux. Une vieille écrivaine célèbre, Rachilde, clame, de façon patriotique, que jamais une Française ne pourra épouser un Allemand. De jeunes énervés « surréalistes » sont là, notamment un type de 24 ans qui explose, se met à la fenêtre, et crie : « À bas la France ! Vive Abd el-Krim ! » Son nom ? Michel Leiris. Le lendemain, il écrit à son ami Jacques Baron, 20 ans, qui accomplit son service militaire en Algérie : « Je vous écris, le visage et les jambes tout endoloris des coups que j’ai reçus hier… Il paraît que j’ai mérité la mort pour avoir laissé échapper quelques cris du cœur, et la foule a voulu m’écharper. J’en suis heureusement quitte pour quelques ecchymoses et une forte courbature. »

Crier « À bas la France ! » et « Vive Abd el-Krim ! » en 1925, ce serait hurler la même chose aujourd’hui, à l’Arc de Triomphe, en remplaçant Abd el-Krim (tueur de soldats français à l’époque, pendant la guerre du Maroc) par « Vive Al-Qaida ! ». Ces jeunes gens sont fous, et on appréciera la retenue de Leiris dans sa lettre, quand on sait (notes épatantes de cette Correspondance inédite) qu’il a été rossé par la foule attroupée devant la brasserie, qu’il lui a échappé grâce à des policiers, lesquels l’ont eux-mêmes roué de coups au poste où il a été conduit. Un autre ami, du nom de Louis Aragon, raconte à Baron : « Tu sais qu’on a failli se faire tuer (mais vraiment), tu as vu ça dans les journaux. Leiris a été abominablement arrangé. Ça a été fantastique, terrible et merveilleux. »

La presse de l’époque réagit violemment. Ces terroristes sont des « aspirants-apaches, métèques du cloaque toléré de Montparnasse, où pullulent les indésirables, les espions, les peintres fous… Ces jeunes bourgeois peints en rouge veulent ouvertement la mort de tout ordre français et crient très haut leur goût pour la trahison. Ils souillent les morts, et s’assemblent pour frapper une femme ».

Le spectre de Mai-68 se profilait donc déjà en 1925 ? Heureusement, après tous ces débordements catastrophiques, les principaux agitateurs de ce lointain passé effervescent ont disparu ou ont été mis hors d’état de nuire. L’un d’eux a même été décrété, il y a peu, « trésor national ». Certes, on continue à repérer, ici ou là, des individus réfractaires, que le journal Le Monde, dans son supplément littéraire, ne manque pas de stigmatiser : ce sont les « sentinelles du politiquement incorrect », les «prétendus marginaux qui règnent sur l’époque » (des noms ! des noms !). Décidément, une certaine fureur (c’est le mot préféré de Leiris à l’époque, comme celui d’Antonin Artaud, sans parler de ces fous furieux que sont aussi Breton et Bataille) doit être matée. Périodiquement, la censure y veille, et peut-être, en 2013, plus que jamais. D’où l’importance de ces témoignages historiques (les dates, les clans, les ruptures, les engagements), et l’atmosphère passionnelle qui s’en dégage, parfois de grande amitié.

Leiris et Baron ont beaucoup traîné ensemble, la nuit, dans les bars et les boîtes de Montmartre et de Montparnasse. L’alcool coule à flots, il y a le jazz, le cinéma, les femmes, et, très vite, le tourbillon surréaliste. Leiris sera très actif, Baron, plutôt paresseux, non. Baron dira en 1965 : « A 17 ans, j’étais un espoir du surréalisme et j’ai dû me complaire dans cette idée. Je le suis resté… Comme si on restait toute sa vie un espoir. » Ni lui ni Leiris ne sont faits pour la discipline de groupe (d’où la rupture avec Breton, qui leur reproche leur mode de vie). Curieusement, ces deux-là resteront très proches. Leiris à Baron : « Sachez que vous êtes le meilleur de tous mes amis, le plus sensible, et que je ne pense jamais à vous sans une grande émotion. » Baron à Leiris : « Adieu, Michel, je vous aime beaucoup. Comme la poésie. » Ils se vouvoient, comme Breton vouvoie tout le monde, sauf Aragon (ça finira mal). Les questions politiques (communisme ou pas) vont diviser les uns et les autres, la référence centrale restant, pour Leiris et Baron, le fantôme de Jacques Vaché. Leiris : «Je préférerai toujours de beaucoup Vaché, vous le savez, qui se piquait d’être avant toute chose un jeune homme à la mode, à tous les révolutionnaires organisés que nous connaissons. » Et Baron, en 1933 : « Moi toujours un peu voyou. Je compte devenir tout à fait gentleman-voyou d’ailleurs. »

En 1931, Aragon, après la publication de son poème Front rouge, est inculpé pour incitation des militaires à la désobéissance et appel au meurtre. On ne voit pas un leader d’extrême gauche réciter aujourd’hui ces vers insurrectionnels : « Dépasse la Madeleine Prolétariat/ Que ta fureur balaye l’Elysée. » On connaît la suite, et le long séjour d’Aragon dans le bunker du Parti communiste. Leiris, à l’époque, est tout de suite très lucide: « La folie a été selon moi de chercher à identifier la poésie avec la propagande politique. » On voit bien comment tout bascule dans les années 1930. Baron : « La haine des milieux mondains s’affirme farouchement contre les surréalistes et sous-produits. C’est naturellement aussi dégueulasse que leur affection imbécile d’avant. » Leiris, après son aventure chez les Dogons en Afrique (L’Afrique fantôme), et avant de commencer La Règle du jeu, parle, en 1933, d’un « chimérique désir d’on ne sait quelle réhabilitation ». « Près de quatre années durant lesquelles j’ai changé de milieu n’ont fait que me rapprocher de mes amis et me montrer – en me faisant toucher du doigt le manque complet d’humanité qui sévit dans les autres milieux – combien notre milieu à nous, en dépit de tous nos défauts, faiblesses, bêtises, etc., vaut mieux et à quel point il se révèle, en fin de compte, le seul possible des milieux. » Leiris a 32 ans, il est en plein cafard, rien ne va plus pour lui, ni son mariage, ni sa cure psychanalytique, ni ses voyages, ni son activité prétendument révolutionnaire pour masquer le vide (il tentera de se suicider en 1957). Il reste quoi ? La « petite bande » d’autrefois, l’amitié « peu commune ». Cette amitié, on la lit aussi dans une notation de Baron à propos de Georges Bataille. Ils sont dans un bar, l’atmosphère est vulgaire, et Baron écrit : « Bataille est vraiment très gentil et il a la rareté d’un cœur d’or, il est un peu tapé, moi aussi. » Qui a jamais parlé du « cœur d’or» de Georges Bataille ? A ma connaissance, personne.

En réalité, ce qui frappe le plus, par rapport à notre époque étriquée et sinistre, c’est l’importance que tous ces nouveaux venus attachaient à la poésie. Pas à la poésie des « poèmes », bien sûr, mais à celle de l’expérience intérieure de vivre, fête ou tragédie. Revendication de liberté chez Leiris : « Je ne peux vivre que dans l’antithèse et le changement. » De sensibilité, chez Jacques Baron, cet enfant perdu du surréalisme : « Il y a quelque chose qui unit les gens, une question de chair, de peau (affinités électives si l’on veut), qui dépasse l’idéologie. »

 

Correspondance Michel Leiris-Jacques Baron, édition établie, annotée et préfacée par Patrice Allain et Gabriel Parnet, éditions Joseph K., 2013.

 Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2534, 30 mai 2013.

 

 

 

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16 juin 2013

« Un médecin sait tout et voit tout. »

Classé sous Non classé — sollers @ 13:2

Que diable Céline est-il allé faire, en Allemagne, en novembre 1944, dans le trou à rats de Sigmaringen? Il s’en est expliqué plus tard, lors de la publication d’un de ses grands romans de la fin, D’un château l’autre : « Croyez-moi, ce n’est pas par vocation que je me suis retrouvé à Sigmaringen. Mais on voulait m’étriper à Paris parce que je représentais l’antijuif, le fasciste, le salaud, l’ordure, le prophète du mal. Donc je me suis retrouvé en compagnie de 1142 condamnés à mort, français, dans un petit bled allemand. Ça valait le coup d’oeil, croyez-moi. Une cellule de 1142 types qui crèvent de rage, cernés par la mort, on ne voit pas ça tous les jours. » Et une autre fois : « J’étais là-dedans par curiosité. La curiosité, ça coûte cher. Je suis devenu chroniqueur, chroniqueur tragique. »

Roman ? Chronique ? La question est tout de suite posée des rapports entre fiction et Histoire, surtout lorsqu’il s’agit d’un événement aussi important, peu connu, volontairement méconnu, blessure mal cicatrisée de la réalité française. D’où l’intérêt de ce livre et de cette enquête. Il y a eu des témoins, des écrits, des mémoires. Par exemple : « Il y avait de tout : depuis le gangster jusqu’au chef d’Etat. Il y avait des gens qui étaient là véritablement on ne sait pourquoi : parce qu’ils étaient mal avec leur concierge et qu’ils avaient eu peur d’une dénonciation. Il y en avait d’autres qui espéraient encore jouer une partie gigantesque qui leur permettrait de satisfaire des appétits que Vichy avait déçus. » Voilà de la prose normale, alors que, si vous ouvrez Céline, vous êtes brutalement réveillé par des explosions continues, des raids d’aviation de la Royal Air Force (« forteresses », « mosquitos »), qui, sans arrêt, viennent « concasser des décombres ». Vous êtes dans un « château fantastique, biscornu, trompe-l’œil » dont aucune photographie ne vous donnera l’idée, un « foutu berceau Hohenzollern » plein de portraits de tueurs d’autrefois, et vous aurez immédiatement la sensation d’être « coincé par le sort, pris dans l’étau ». Avec les Hohenzollern, les siècles défilent, « cent mille rapts, rapines, assassinats, divorces, diètes, conciles… » Avec les nazis locaux (déjà dans la débandade) et les collabos promis au peloton d’exécution, vous avez droit à des portraits d’autant plus acides que ces victimes affamées n’ont plus droit à aucune considération et sont, finalement, grotesques. L’Histoire raconte et juge, la fiction fait vivre et juge autrement, en pleine « moucharderie générale ».

Sans doute Céline exagère, détourne, invente, varie les éclairages tantôt fantastiques, tantôt comiques, mais toujours physiques. Son obsession, avant de pouvoir passer au Danemark, est de se réfugier en Suisse. Ici, portrait des « passeurs » : « Hâbleurs, provocateurs, vantards, et puis tout soudain, tout humbles, rampants… caméléons, vipères, couleuvres… ils étaient tout… vous les fixiez, ils muaient devant vous, là, de les regarder!… » Toute la « trilogie allemande » (D’un château l’autreNord, Rigodon) est écrite dans cette même vibration de fièvre. Au-delà de 39 °C, dit Céline, vous voyez tout. Lui, sans doute, mais on n’imagine pas (et c’est heureux) un historien partageant cette conviction. Le devoir de mémoire implique une basse température, tandis que la littérature peut revendiquer une nécessité d’hallucination. Et quel monde plus hallucinant que celui de la Seconde Guerre mondiale ? Vous l’entendez et vous la voyez chez Céline, à chaque instant (difficile de lire plus de vingt pages à la fois). Le monde est en feu, les acteurs sont fous, les mots crépitent et brûlent. Le type qui arrive à tenir ce rythme a une mémoire phénoménale. Inutile de dire qu’il ne participe pas aux activités « culturelles » que décrit une feuille de chou des émigrés, cocassement intitulée « la France ». Comme on pouvait s’y attendre, Céline ne croit à rien, propose de fonder une « Société des Amis du Père-Lachaise », n’arrête pas, à ses risques et périls, de prêcher un défaitisme radical. Des témoins, Déat, Rebatet, soulignent son imprudence : « Il sème à pleine voix le défaitisme et les gens qui passent une heure avec lui en sortent catastrophés. » Ce qui ne l’empêche pas de se livrer à sa verve habituelle, que Rebatet, très admiratif, décrit ainsi : « Un monologue inouï, la mort, la guerre, les armes, les peuples, les continents, les tyrans, les nègres, les Jaunes, les intestins, le vagin, la cervelle, les Cathares, Pline l’Ancien, Jésus-Christ. » Délire sous les bombes.

Très lucide, Céline sait qu’il est considéré comme un « bouc providentiel». Les autres pensent qu’ils pourront s’en tirer, mais pas lui, «avec les livres qu’il a écrits » ( Bagatelles ). Les « boches » sont sournois, perfides, méprisants. « Quand elle rit, elle fait bien allemande, dure, gênante à regarder… Les Germains ne sont pas faits pour rire… » Les figures françaises sont rapidement brossées. Brinon, « animal des ténèbres, secret, très muet, et très dangereux ». Pétain, « l’Incarneurtotal », semi-gâteux, avec un appétit féroce. Laval, à qui il donne du cyanure que l’autre ne saura pas utiliser, mais qui promet à Céline, en cas de victoire grâce à « l’arme secrète du Reich », de le nommer gouverneur de Saint-Pierre-et-Miquelon. Le cagoulard Filliol (« Restif » dans le roman), assassin discret, spécialiste de regorgement instantané. L’ami Le Vigan, cinglé, encombrant, plein de visions inutiles. Lili (Lucette) en fée courageuse, trouvant animalement, comme le chat Bébert, son chemin dans les méandres du château où les toilettes débordent. « Je ne peux pas travailler, dit Céline. Il me faut au moins une table et une chaise. J’ai un lit et un lavabo. »

Il ne faut jamais oublier que Céline est médecin, c’est le très étrange docteur Destouches. Voilà sa vraie vocation, dit-il sans arrêt, je me suis fourvoyé en écrivant, voyez le résultat, tant pis pour moi. Il donne des consultations dans sa chambre glaciale, demande des secours pour les enfants et les femmes enceintes, sort la nuit dans la neige pour un malade, obtient de la morphine on ne sait comment. Là encore, les témoignages confirment la bonté naturelle du monstre. « Je suis le Samaritain en personne… Samaritain des cloportes… Je ne peux m’empêcher de les aider… » Il accompagne des agonies, des débilités, des accouchements problématiques. C’est son vice, la médecine, pas l’écriture : « Mon Dieu, que ce serait agréable de garder tout ceci pour soi !… Plus dire un mot, plus rien écrire, qu’on vous foute extrêmement la paix… On irait finir quelque part au bord de la mer… pas la Côte d’Azur !… la vraie mer, l’Océan… on parlerait plus à personne, tout à fait tranquille, oublié… Mais la croque, Mimile ?… trompettes et grosse caisse !… aux agrès, vieux clown ! et que ça saute ! plus haut !… plus haut ! vous êtes un tout petit peu attendu ! le public vous demande qu’une seule chose : que vous vous cassiez bien la gueule ! »

 Le plus étonnant, c’est que le vieux clown, après sa grande saison en enfer, ait eu la force d’écrire ses trois gros romans. Mais voici sans doute pourquoi : « Un médecin sait tout et voit tout. »

Louis-Ferdinand Céline à Sigmaringen, novembre 1944-mars 1945 – Chronique d’un séjour controversé, par Christine Sautermeister, Ecriture, 358 p., 23 euros.

 Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n° 2529, du 25 avril 2013.

 

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21 avril 2013

Mars : Le Saint-Esprit pense à la vitesse de 66 kilomètres par seconde.

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

 

Le Point.fr, le 1er mars 2013.

 

DSK :
Pauvre DSK ! Quelle vie ! Que d’histoires ! On s’attendait presque à le voir trôner au Salon de l’agriculture en tant que trésor animal national. Entouré de porcs, il aurait donné quelques entretiens sur sa vie de cochon sublime. Je ne vois d’ailleurs pas d’autre avenir pour lui : qu’il écrive enfin ses Mémoires, qu’il raconte sa vérité physique, ses aventures multiples, contrastées, incessantes, risquées. Mes sondages sont formels : beaucoup de femmes, même si elles disent parfois le contraire, l’aiment. Au moins, lui, il y croit ! Quel dommage qu’il n’ait pas été élu président de la République ! Les partouzes de l’Élysée auraient électrisé Paris, la France, le monde entier. Je ne lui vois qu’un concurrent sérieux au siècle dernier : Mao, tous les samedis soir, dans son pavillon de la Cité interdite, entouré d’une dizaine de jeunes Chinoises triées sur le volet (pas question d’escort-girls ni de Dodo la Saumure). Non, non, ne me parlez pas de Mitterrand, pas assez socialiste, étroit, méfiant, charentais. Avec DSK, la France remporte, haut la main, le phallus d’or planétaire. Mieux que les Césars, sans parler des Oscars !

 

Otages :
Le chômage s’accroît, mais où sont passés les otages ? Bien sûr qu’il faut négocier avec les islamistes cinglés. Personne n’a envie d’apprendre que sept Français (dont quatre enfants) ont été égorgés au Nigeria. La vidéo diffusée par ces professionnels de la terreur fait froid dans le dos. Allons, allons, faites libérer les prisonniers qui croupissent dans les prisons camerounaises, et n’oubliez pas d’apporter une somme respectable en dollars. Bien entendu, si vous réussissez, vous n’avez rien négocié. Dans le cas contraire, qu’Allah vous pardonne.

 

Italie :
L’Italie politique s’effondre, déstabilise l’Europe, les marchés financiers accusent le coup, l’Espagne crie, le pape s’en va. Est-ce à cause d’un « lobby gay », comme les médias ont envie de le croire ? Pour l’esprit du temps, toutes les religions sont respectables, sauf une : la catholique, c’est-à-dire l’universelle, imbibée de sexe jusqu’à l’os. C’est sa faiblesse, mais aussi sa force : elle fait fantasmer à n’en plus finir. J’en vois même qui reprochent au pape sa démission. Pour ces hypocrites, Benoît XVI devait se conduire en martyr, et sa renonciation serait le signe d’une « défaite catholique ». N’importe quoi.

 

Pape :
Comme dit Pascal (déjà !), « la vérité est si obscurcie en ce temps, et le mensonge si établi, qu’à moins que d’aimer la vérité on ne saurait la connaître. » La vérité, la voici, publiée par le cardinal Joseph Zen, évêque émérite de Hong Kong : « Benoît XVI est un grand pape, un homme amoureux de la vérité… Il a toujours tenu la barre pour tenir le cap selon la vérité. Cela est sa contribution à la culture mondiale, et aussi à la Chine. Ce pape a fait pour la Chine ce qu’il n’a fait pour aucun autre pays : à aucune autre Église particulière il n’a écrit une lettre spécifique, aucun pays n’a une commission spéciale issue des deux plus importants dicastères du Saint-Siège, d’une trentaine de membres, qui lui soit dédiée. » Vous avez compris la suite : les directives de Benoît XVI n’ont pas été suivies par le Vatican, c’est-à-dire par des « conseillers » intérieurs ou extérieurs. C’est, de loin, ce que j’ai lu de plus important sur un sujet qui n’intéresse personne, puisqu’il n’est pas « sexuel ».

                                                                                                           **

Le Point.fr, 8 mars 2013.

Depardieu :
Parmi les nouvelles tragiques ou cocasses dont la société du spectacle nous inonde quotidiennement, je crois qu’il faut retenir ce projet de film sur DSK, avec Gérard Depardieu en cochon d’or, et Isabelle Adjani en Anne Sinclair. Adjani, depuis New York, se dérobe, on comprend qu’elle n’a plus envie de jouer la mère Courage. Quant à Depardieu, pour revenir au volume de DSK, il faudrait qu’il maigrisse d’au moins cinquante kilos. Le voir embrasser Poutine, brandir son passeport russe, danser, de façon obscène et ravie, avec l’assassin Kadyrov, est un vrai plaisir. Nul doute, il aurait fasciné Staline, de nouveau très à la mode en Russie, et l’inoubliable « Petit Père des peuples » l’aurait nommé maréchal d’honneur.

« Moi » :
Je suis donc particulièrement inquiet quand j’apprends que, sur France Culture, Depardieu a fait la déclaration suivante : « Quand j’entends parler Philippe Sollers, je ne comprends rien à ce qu’il dit. Il a un culte du moi tellement irrespirable qu’on n’a qu’une envie, c’est de ne pas écouter. » Depardieu n’est pas seulement poutinien, il est aussi sarkozyste. Si Sarkozy revient (comme il semble en avoir l’intention, devant la chute catastrophique de Hollande dans les sondages), je peux donc disparaître d’un seul coup en étant accusé de culte de la personnalité (la mienne). Accusation d’ailleurs pleinement méritée, mais comment se défendre devant des juges qui ne comprennent rien à ce que vous dites ? Depardieu ajoute d’ailleurs (circonstance aggravante pour le poète bordelais que je suis) : « Le vin, on n’en parle pas, on le boit. » À ta santé, camarade !

Rome :
Les cardinaux rassemblés avant le conclave veulent des informations. Certains les auront, d’autres non. On parle beaucoup de ce rapport secret de 600 pages remis à Benoît XVI avant sa démission par trois cardinaux enquêteurs 007. Le pape émérite, dans sa retraite, a laissé savoir qu’il dormait très bien et qu’il avait recommencé à jouer Mozart au piano. Les choses sont simples : le candidat voulu par Mozart, c’est-à-dire par le Saint-Esprit, sera élu. Qui tient la corde ? Les bookmakers jouent Angelo Scola, ce qui n’est pas exclu. Dois-je avouer mon faible soudain pour le Philippin Tagle, pur produit des Jésuites et dont la mère est chinoise ? Son handicap est d’être jeune, mais il a toute l’Asie derrière lui.

Casanova :
Bientôt, à Venise, une rencontre au sommet au palais des Doges :Olympia de Manet et La Vénus d’Urbino de Titien. Je vous raconterai. Pour l’instant, procurez-vous le premier volume de l’Histoire de ma vie, de Casanova, en Pléiade. On ne sait pas assez que Casanova et Mozart se sont rencontrés en 1787, à Prague, pour la représentation de Don Giovanni. « Cultiver les plaisirs de mes sens fut, dans toute ma vie, ma principale affaire ; je n’en ai jamais eu de plus importante. Me sentant né pour le sexe différent du mien, je l’ai toujours aimé, et je m’en suis fait aimer tant que j’ai pu. J’ai aussi aimé la bonne table avec transport, et passionnément tous les objets faits pour exciter la curiosité. » Ça, c’est Casanova. Et voici Mozart : « Vive les femmes, vive le bon vin, soutien et gloire de l’humanité ! » Comme quoi le vin n’est pas seulement à boire, mais aussi à chanter.

                                                                                                          **

Le Point.fr, 15 mars 2013.

François :
Vive le nouveau pape argentin François ! Et vive la Compagnie de Jésus dont il est issu ! Ce premier pape jésuite de 76 ans, appelé, comme il l’a dit lui-même, « du bout du monde », fait basculer l’Église catholique dans une renaissance inattendue. Voyez comment, dans un grand silence, il a obligé à prier toute une foule à Rome. À ce moment-là, il ressemblait à Jean XXIII : même humilité, même simplicité redoutable.

 

Fumée :
Le plus étonnant, ces jours derniers, aura été, en pleine tempête de neige, avec autoroutes bloquées et familles enfermées dans leur voiture (on en a oublié le voyage du président à Dijon), de voir, dans un coin, les caméras du monde entier fixées sur la cheminée de la chapelle Sixtine. Le spectacle mondial prenant une leçon d’économie ! Un milliard deux cents millions de catholiques en attente ! Fumée noire, fumée blanche ? Les commentateurs, qui se sont tous trompés dans leurs pronostics, ont été épatants : cette Église n’est-elle pas archaïque, anachronique, et ses rites pompeux, comme son conclave, ne sont-ils pas à éliminer dans une époque de communication démocratique ? Et le mariage homosexuel, le mariage des prêtres, l’ordination des femmes, la pédophilie rampante, la transparence financière ? Ces cardinaux millénaires se cachent derrière un écran de fumée, et leur artiste surplombant, Michel-Ange, n’est même pas digne d’une exposition d’art contemporain. C’est trop, beaucoup trop, toutes ces vieilleries télévisées nous assomment. Et maintenant, un pape argentin favorable aux pauvres ! Attention, malgré son côté très conservateur, c’est peut-être un marxiste masqué.

 

Femen :
Personne ne s’attendait à ce déferlement de militantes ukrainiennes, torse nu, tatouages provocants, « In gay we trust », « No more pope ». Leur combat scandalise les dévots, ce en quoi ils ont tort. Une cinquantaine de « Femen » hurlantes font plus pour le rétablissement de l’ordre et de la religion que mille sermons. Le mot « femen » n’a d’ailleurs rien de féminin, puisqu’il vient du latin et signifie « cuisse », ou, plus exactement, « fémur ». Des femmes comme des fémurs, ça vous fait une drôle de jambe, mais elles sont peut-être sorties en direct de la cuisse de Jupiter. Leur militantisme physique m’enchante. Beaucoup mieux que la Française Raphaella qui prétendait témoigner de son expérience de mère porteuse, avant que sa propre mère la traite de mythomane. Dommage, j’étais prêt à investir sur son prénom virginal et son doux regard.

Marx :
Vous voulez une surprise de taille ? Ouvrez ce petit livre : Karl et Jenny Marx, Lettres d’amour et de combat, publié dans l’excellente collection Rivages Poche. La femme de Marx, Jenny von Westphalen, lui écrit en 1841 : « Petit sanglier, comme je me réjouis de savoir que tu es heureux, que ma lettre t’a fait plaisir, que tu te languis de moi, que tu loges dans des pièces tapissées, que tu as bu du champagne à Cologne, et qu’il y a là-bas des clubs Hegel, que tu as rêvé, bref, que tu es mon chéri à moi, mon petit sanglier.» Le sanglier, qui signe souvent « Le Maure » (c’était son surnom, à cause de son teint brun, et il se compare lui-même à Othello, le Maure de Venise), lui répond, en 1856, depuis Manchester, sur ce ton : « Mon coeur chéri, il y a effectivement bien des femmes dans le monde, et quelques-unes d’entre elles sont belles. Mais où trouverais-je un visage où chaque trait, chaque pli même, réveille les souvenirs les plus grandioses et les plus doux de ma vie ? » Bref, ces deux-là se sont beaucoup aimés, malgré des ennuis et des persécutions policières de tous ordres. Jenny, comme son mari, aura été marxiste comme personne. Avec le temps, contre toute attente et en secret, le pape François les bénit.

                                                                                                                  * *

 Le Point.fr, 29 mars 2013.

Papes :
Qu’est-ce que Benoît XVI a pu raconter à François, le nouveau pape jésuite inattendu, pendant leurs 45 minutes en tête à tête à Castelgandolfo ? Lui a-t-il remis le rapport des cardinaux 007 sur le lobby homosexuel du Vatican ? Ont-ils évoqué ensemble les vertiges financiers à traiter de toute urgence ? Leur prière, agenouillés côte à côte comme deux vieux enfants, a-t-elle été reçue clairement par le Saint-Esprit ? Voilà un roman qui va bien au-delà de tout ce qui a pu s’imaginer jusqu’ici. Imaginez le déjeuner qui a suivi : allusions, demi-mots, silences, omissions, changements de ton, insistances, distances. Cet enregistrement vaut de l’or, et n’est pas négociable. D’ailleurs, le son est brouillé, on ne comprend rien.


Manif :
Sarkozy a-t-il pu abuser de la faiblesse d’une vieille femme ? Un juge le suppose, ce qui produit un effarement général. Un président de la République est un citoyen comme les autres, mais quand même, tous ces scandales sapent les institutions, ce qui n’est pas une raison pour abuser des gaz lacrymogènes. Combien de manifestants contre le mariage pour tous ? Une grande armée, en tout cas, dont bien des participants se préoccupaient d’autre chose. Au président Hollande de régler tout ça à la fois, il suffit de laisser couler le temps, les problèmes s’effacent. Je fais confiance au fonctionnement.

Univers :
La vraie grande nouvelle a été rapportée par le satellite européen Planck, avec une photographie de l’Univers à l’âge de 380 000 ans après le big bang. Vous ne vous discernez pas encore dans ce magma plat ? Ça viendra, mais vous avez encore beaucoup à faire pour comprendre ce que sont la matière noire, l’énergie noire, les trous noirs, et autres noirceurs surpuissantes. Vous avez en tête l’âge de l’Univers, la vitesse de la lumière, la vitesse de rotation de la Terre (dont vous ne ressentez rien), vous aurez appris avec satisfaction que les galaxies s’éloignent les unes des autres à la vitesse de 66 kilomètres par seconde. Essayez au moins d’apprécier cet instantané, après quoi, sous la direction des marchés financiers, vous pourrez préparer, dans un lourd souci provincial, les municipales.

Houellebecq :
Debord, trésor national exposé à la BnF, voilà la plus belle démonstration de la dictature du Spectacle. Il paraît que 3 Français sur 4 sont maintenant sérieusement déprimés. Pour preuve, le dernier livre de poèmes de Michel Houellebecq, Configuration du dernier rivage (Flammarion). Le succès de Houellebecq est tout simple : c’est, de loin, le meilleur nihiliste planétaire, un magnifique prédicateur de la mort. « Le chemin se résume à une étendue grise / Sans saveur et sans joie, calmement démoli. » Et puis : « Maintenant je souffre toute la journée, doucement, légèrement, mais avec quelques horribles pointes qui s’enfoncent dans le coeur, imprévisibles et inévitables, un instant je me tords de souffrance, et puis je reviens en claquant des dents à la douleur normale. » Tout cela me bouleverse. Je crois que je vais prier pour Houellebecq le jour de Pâques. On ne sait jamais, ça pourrait agir.

 

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1 mars 2013

Janvier : Je me sens devenir de plus en plus chinois.

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Le Point.fr, le 04 janvier 2013.

TGV :
Bonne année très difficile à toutes et à tous ! Tenez bon ! Courage ! Demandez l’impossible ! Rêvez malgré tout !

J’ai hâte maintenant de me retrouver un jour dans le TGV chinois qui relie Pékin à Canton à 300 km à l’heure. Il a été inauguré le 26 décembre 2012, date anniversaire de la naissance de Mao. Ces Chinois sont invraisemblables : le 25 décembre, naissance de Jésus-Christ, le 26, naissance de Mao. Ce fantôme hante encore les mémoires, et sa photo en couleur trône toujours devant la Cité interdite. Staline, Hitler, Mussolini, Franco, Pétain ? Balayés. Mao, désormais, c’est du 300 à l’heure à travers les merveilleux paysages chinois. Enfin, ne nous plaignons pas : nous avons les droits de l’homme et le président Hollande, lequel, sans jeu de mots excessif, a la tête de l’emploi.

Censure :
Cela dit, les bureaucrates chinois veillent et viennent d’interdire les célèbres portraits de Mao par Andy Warhol, qui devaient figurer dans la grande rétrospective Warhol présentée à Pékin et à Shanghai. Comme quoi la peinture peut dire la vérité au moment voulu. Inutile de dire que ces tableaux sont magnifiques, parmi les plus beaux de cet artiste génial du vingtième siècle (aux antipodes du triste Hopper célébré par toutes les institutions académiques régressives). Il faudra sans doute attendre très longtemps avant qu’un Mao bleu ou jaune de Warhol trouve sa juste place au coeur de Pékin. Ce sera un grand signal de l’Histoire.

Famille :
À travers le chômage explosif, vous êtes un peu perdus dans le mariage pour tous, la procréation médicalement assistée, sans parler de la gestation pour autrui, qui peut se révéler une affaire très rentable. Vous écoutez la ministre déléguée à la Famille critiquant sévèrement les désordres socio-culturels de mai 1968. Elle se félicite du grand mouvement qui s’annonce dans le désir de « faire-famille ». Ce « faire-famille », concept nouveau, me paraît bienvenu pour renforcer la cohésion sociale en cours de désagrégation. Pauvre André Gide, avec son vieux « Familles, je vous hais ! ». Il n’a pas osé imaginer Corydon marié et père de nombreux enfants adoptifs. Jean Genet marié reste aussi une hypothèse douteuse, de même que Marcel Proust, ici totalement dépassé.

Prophètes :
Il y a un siècle, Franz Kafka disait à l’un de ses amis : « Nous ne vivons pas dans un monde détruit, nous vivons dans un monde détraqué. Tout craque et cliquette comme le gréement d’un voilier délabré. La misère que vous avez vue n’est que la manifestation d’une détresse plus profonde. » Et Sartre, en 1940 : « Un homme heureux est aujourd’hui si solitaire qu’il faut bien expliquer son sentiment : il parle de couleurs aux aveugles. »

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Le Point.fr, le 11 janvier 2013.

Homophobie :
Je suis révolté par l’homophobie qui suinte de tous les commentaires sur la rencontre historique Depardieu-Poutine. Quoi ? Ces deux hommes s’aiment, s’embrassent, s’étreignent, se marient quasiment en public devant la planète stupéfaite, et personne n’applaudit cette victoire française ? On pouvait redouter le choc érotique entre un scooter et un tank. Mais pas du tout : notre jeune et gros marié, aux anges, enfile sa robe folklorique en Mordovie (merveilleuse république pénitentiaire), il est aidé par des jeunes femmes locales rayonnantes de santé, il aime les hommes de pouvoir, Depardieu ; cet accouplement Raspoutine-Poutine lui va comme un gant. On murmure déjà que l’Église orthodoxe, beaucoup plus ouverte que la catholique, serait prête, secrètement, à bénir cette union. Une autre rumeur prétend que cent mille femmes ukrainiennes se sont déjà manifestées pour être les mères porteuses des spermatozoïdes conjugués des deux pères célèbres. En Ukraine, beau pays moderne comme la Mordovie, une mère porteuse est rétribuée 15 000 euros par bébé. Voilà du redressement productif !

Russie :
Depardieu nous rappelle que son père était un communiste français à l’ancienne, un homme, dit-il, qui écoutait tous les jours Radio-Moscou. On imagine le petit Depardieu entendant, très jeune, les allocutions du « petit père des peuples », c’est-à-dire de Dieu lui-même : « Ici le maréchal Staline ! Prolétaires français, unissez-vous ! » C’est visiblement une expérience enfantine que notre président Hollande a du mal à comprendre. Depardieu lui a pourtant parlé au téléphone: « Je lui ai dit que j’aimais Vladimir Poutine, et que la Russie était une grande démocratie. » L’ex-URSS, puisque Brigitte Bardot a songé, elle aussi, à la rejoindre, pourrait maintenant s’appeler Usine de recyclage des stars séniles. Poutine va-t-il tromper Depardieu avec Bardot dans un hôtel Goulag cinq étoiles ? Après tout, le mariage pour tous peut tolérer de petites infidélités.

 Reza :
Le dernier roman de Yasmina Reza («Heureux les heureux, éd. Flammarion, 2013) est, si on en croit une presse éblouie, un chef-d’œuvre. Quelques extraits de critiques pâmées : « On meurt mieux qu’on ne vit chez Yasmina Reza. On s’égosille dans les couloirs sordides d’un supermarché durant des années, mais on s’éparpille sous forme de légères cendres au-dessus d’un ruisseau pour l’éternité… Les hommes et les femmes sont faits pour se chercher sans se trouver… » Quelle histoire !

DSK :
L’Express, toujours admirablement renseigné, surtout en littérature, nous prépare doucement au retour de DSK et à sa reconquête du pouvoir. « Dominique Strauss-Kahn a donné un nom poétique à la société qu’il a créée : « Parnasse », le lieu où, dans la mythologie, vivaient Apollon et les neuf muses… » Voici les activités de « Parnasse » : « Conseils, conférences, interventions, informations dans les domaines économique, social, politique tant en France qu’à l’étranger. » C’est vrai : la ressemblance entre DSK et Apollon m’a toujours frappé.

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Le Point.fr, le 18 janvier 2013.

 Manif :
Supposons : je suis un enfant plutôt malin d’aujourd’hui, je ne crois à rien de ce que me racontent mes parents hétérosexuels, il y a déjà longtemps que j’observe leurs mensonges et l’abîme dissimulé qui les sépare. Je ne vais sûrement pas les suivre dans une manifestation contre le mariage pour tous. Le temps passe : les homosexuels se marient, adoptent des enfants, la procréation médicalement assistée prolifère, ainsi que la gestation pour autrui. L’utérus artificiel se profile. Né sous X, Y ou Z, je continue à m’interroger sur ce que je fais là. Les médias ne font pas leur travail : le vrai sondage consisterait à demander à des adultes d’aujourd’hui si, dans leur enfance, ils auraient préféré avoir deux pères ou deux mères comme parents gays adoptifs. Résultat probable : les femmes disent deux pères, les hommes deux mères. Deux mères m’iraient très bien. Pas de concurrent mâle encombrant, et séduction, peu à peu, de l’une des deux, la A ou la B, plutôt jolie et spirituelle, j’espère.

Mali :
L’union nationale pour la guerre au Mali me laisse froid, mais ne le dites à personne. Je crains pour Hollande un enlisement qui le ferait regrossir. Il sera très bien, dans la cour des Invalides, en train de décorer des cercueils. Sarkozy le faisait avec une virtuosité rare, même sous la pluie. Cette guerre est d’ailleurs providentielle, et renvoie toutes ces histoires de mariage dans un arrière-plan provincial.

Duras :
Grâce à un livre d’entretiens récemment publié (avec Léopoldina Pallotta Della Torre, La passion suspendue, éd. du Seuil, 2013), on retrouve la grande voix prophétique, sublime, forcément sublime, de Marguerite Duras. En 1986, elle faisait déjà cette déclaration fracassante : « Ce n’est pas seulement sexuel, l’homosexualité, c’est beaucoup plus vaste que ça. Beaucoup plus terrible. Infernal. Du point de vue de Dieu, on peut expliquer la finalité de presque tout. Sauf ici. Ici, on ne peut pas l’expliquer, c’est exactement de la même façon que la mort. Dieu s’est réservé ces domaines-là. Dieu a décidé que l’inexpliqué de sa création, ce serait ces deux choses-là : la mort et l’homosexualité. Ça ne relève pas de la psychanalyse, ces histoires, mais de Dieu. » Avouez que la folie de Duras a une autre allure que celle de Christine Boutin ou de Frigide Barjot !

Giroud :
On reparle aussi de Françoise Giroud, grâce à un manuscrit qu’on croyait disparu, où elle raconte sa tentative de suicide (Histoire d’une femme libre, éd. Gallimard, 2013). Curieusement, alors que Duras m’attaquait violemment lors de la publication de mon roman Femmes, Giroud me prend vivement à partie lors de la publication de mon livre sur Casanova. Voici ce qu’elle écrit, à l’époque, dans Le Nouvel Observateur : « Casanova est un personnage étincelant, un aventurier prestigieux, une figure divertissante, un excellent écrivain. Simplement, il ne connaît ni le bien ni le mal. Alors si vous croisez sa postérité, en habit rose ou en blouson de cuir, gare fillettes, fillettes, Sollers est un farceur. » Inutile de dire que je n’ai jamais porté d’habit rose ni de blouson de cuir (ah si, une fois, en mai 1968), et que les « fillettes » ne sont pas mon genre.

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 Le Point.fr, le 25 janvier 2013. 

Dopage :
On a beaucoup parlé des aveux, plus ou moins trafiqués, de Lance Armstrong à propos du dopage dans le cyclisme. Il serait temps, maintenant, que la gauche propose la légalisation du cannabis. Le progrès l’implique, et toutes les réserves à ce sujet sont profondément réactionnaires. J’ai, dans cette dimension intime, des souvenirs enchanteurs, et je serais heureux qu’ils puissent être démocratiquement partagés par tous les Français et toutes les Françaises. La France, désormais, est une autre Hollande : place, donc, au joint légal en vente libre, comme l’alcool, au coin de la rue.

Gazage :
Cette fuite de gaz puant, ressentie jusqu’en Angleterre, augmente mes inquiétudes sur la pollution. D’accord, vous nous affirmez que ce gaz n’est pas toxique, mais d’où me viennent, brusquement, ces saignements de nez et ces migraines inhabituelles ? Je vois le nom de cette usine normande : Lubrizol. Vous reprendrez bien un peu de Lubrizol ? Ça sent mauvais, mais ce n’est pas dangereux. Il se peut même que ce soit une sorte de fortifiant, en tout cas toutes les précautions sont prises. Ne me dites pas que les terroristes, après l’attaque du gaz algérien, sont dans le coup chez nous. Non, non, une simple fuite, en cours de bouchage.

Mariage :
Et en route pour « le mariage pour tous » ! Que cent mille drapeaux arc-en-ciel flottent sur Paris, en écho au drapeau tricolore des militaires français engagés au Mali pour la plus grande joie des populations locales ! Guerre aux arriérés catholiques ! De l’adoption et de la gestation partout ! J’ai vu deux manifestantes incroyables : l’une, excitée, ravie, brandissant une pancarte « Je veux être témoin du mariage gay de mon fils » ; l’autre, plus concentrée, déguisée en femme-sandwich, avec l’inscription suivante : « Hétéro solidaire ». Pas de pancartes de pères pro-homos, pas non plus de pancartes de mères pour célébrer le mariage gay de leur fille, mais peut-être ne les ai-je pas vues. Oserai-je dire que le rêve secret des mères a toujours été que leur fils soit prêtre ou homosexuel et, en tout cas, ne ramène pas à la maison une jeune femme et sa propre mère ? Ces petits ajustements familiaux sont d’ailleurs sans grande importance. Vive la liberté de Florence Cassez ! Vive la nouvelle mafia mexicaine !

Tchouang-tseu :
C’est bizarre : je me sens devenir de plus en plus chinois. Pour me reposer un peu du tourbillon de l’actualité, j’ouvre de temps en temps Tchouang-tseu : « Celui qui connaît la joie du ciel, sa vie est l’action du ciel, sa mort n’est qu’une métamorphose. Son repos s’identifie à l’obscurité, son mouvement à la lumière. Celui qui connaît la joie du ciel ne connaît ni la colère du ciel, ni la critique des hommes, ni l’entrave des choses, ni le reproche des morts. »

 

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7 octobre 2012

 » Rions de tout, cher ami « 

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

La dernière lettre que j’ai reçue de vous date de 1968, deux ans avant votre mort. Je ne sais pas si, dans les événements de cette année-là, j’ai eu le temps de vous répondre. Je l’espère. Mais il n’est pas trop tard, puisque vous êtes là, à l’écoute, depuis votre paradis auquel votre foi croyait. Foi étrange, constante, maintes fois réaffirmée, et qui a fait de vous, à la surprise générale, la conscience d’un siècle en folie. Vous avez toujours eu raison en politique, et notre basse époque, qui veut tout oublier, ne l’admet pas volontiers.

On va donc vous chercher des poux dans la tête, c’est-à-dire, sans arrêt, votre problème «sexuel». Quelle tarte à la crème! «Homophile», sans doute, mais «homosexuel», non. Vous n’aviez pas un corps pour ça, la sexualité vous dégoûtait, vous avez passé beaucoup de temps, fasciné par Gide, à vous demander comment il faisait, lui, pour courir partout. «Triste humanité obsédée! Ce que je leur reproche, ce que je me reproche, ce qui est notre vice à tous, c’est l’obsession sexuelle: nous sommes obsédés et obsédants. La religion hiérarchisait les puissances de l’homme; quelle sagesse ! Aujourd’hui, l’instinct est le premier servi, il nous guide, il guide même nos maîtres. Nous sommes gouvernés par des sexuels, j’en mettrais ma main au feu.» (1924)

Cher Mauriac, les catholiques de ces temps anciens vous trouvaient sulfureux, et ils n’avaient pas tort. Votre point fort, c’est l’analyse, inégalée et implacable, de l’étouffoir maternel: «le Noeud de vipères», «Genitrix», «la Pharisienne». Personne n’a compris comme vous la nature d’une empoisonneuse. Il fallait appeler «Poison» votre roman «Thérèse Desqueyroux» (je l’ai relu récemment, c’est vif, rapide, de la première à la dernière page). On trouvait que vous aviez le goût du péché ? Non, non, répondez-vous, pas le «goût », le «sens». Le «péché», pour reprendre ce mot auquel plus personne n’attache d’importance, n’est pas principalement sexuel, mais historique, criant, mondial.

C’est là, cher ami, que vous triomphez: guerre d’Espagne, Vichy, Moscou, colonialisme, torture en Algérie, rien de la bêtise et de la bestialité criminelle ne vous échappe. En 1940, dans Malagar occupé par les nazis, vous avez déjà eu, à propos de la croix gammée, cette formule sublime: «Une araignée noire gorgée de sang.» «Ici, nous sommes occupés par le Kommandant. E vient s’asseoir en face de moi dans mon vieux salon. E ne sait pas un mot de français. C’est un SS. Son ordonnance prêche à la cuisine la pire doctrine nazie. La femme de ménage dit: « E ne lui manque que la soutane ».» Ah, le grand style français, cher Mauriac, comme vous savez le manier, le faire vibrer, le faire mordre! «L’Académie me dégoûte déplus en plus… L’amour du néant, chez mes confrères, la haine des lettres et de tout ce qui domine atteint une sorte de grandeur; la plus basse passion politique aussi, le souci de ne laisser entrer que des clients, des gens qu’on tiendra en main.» (1936)

Dès 1938, avec la guerre d’Espagne, vous sentez venir la catastrophe: «Je ne signe plus que les manifestes que je rédige ou auxquels je collabore… Je ne suis plus qu’un vieux chat échaudé et circonspect qui, perché sur une pile de livres éphémères, attend en clignant des yeux le déluge universel.» Drieu vous vante les vertus du fascisme? Très peu pour vous. Martin du Gard vous accuse d’être communiste? «Nous n’avons pas à choisir entre les assassins.» Rebatet vous couvre d’injures sexuelles («décoction de foutre rance et d’eau bénite, oscillations entre l’eucharistie et le bordel à pédérastes»)? Vous répondez par le mépris.

Je vous imagine, cher Mauriac, dans le métro parisien, en train de lire des affiches sur tous les murs annonçant une conférence intitulée «Un agent de la désagrégation. François Mauriac». «Je suis fier d’être le seul attaqué ainsi dans « Je suis partout ». Ils vont finir par me rendre ivrogne, car je vais prendre souvent l’apéritif dans les cafés de la rive gauche depuis qu’ils me l’ont interdit.» 

Chose rarissime, vous pratiquerez à haute dose le pardon des offenses, en vous opposant résolument aux condamnations à mort (vous êtes, sur la peine de mort, un des seuls Justes, avec Camus). On vous appelle «Saint François des Assises». Vous écrivez, en 1941, à Chardonne: «Je n’ai aucune haine au coeur, je n’aspire à aucune vengeance, ni contre nos envahisseurs, ni contre ceux qui m’outragent. Je ne savais pas autrefois que j’aimais mon pays comme je l’aime: il a fallu cette honte; et nous devons vivre avec cette idée fixe de sa libération.»

Cher Mauriac, je me souviens du temps, pendant la guerre d’Algérie, où vous étiez obligé de changer chaque soir d’appartement de peur d’un attentat à la bombe. On vous téléphonait à 4 heures du matin avec des menaces de mort . Vous aviez déjà sur le dos «toute la puissance du capitalisme marocain», après avoir jeté votre prix Nobel dans la bataille. Vous dites que c’est «l’honneur de [votre] vie», et, rappelant la guerre d’Espagne, vous pensez avoir sauvé ainsi «l’honneur catholique».

C’est très vrai, et vous serez toujours détesté pour ça, comme pour votre soutien ultérieur à Mendès France et à de Gaulle. Vous ne plaisez pas plus aux catholiques qu’aux anticatholiques. En 1945, vous écrivez à Gide, alors en Algérie, qu’il y a, à Paris, de nouveaux types intéressants, Camus, Sartre. Vous faites élire l’écrasant Claudel à l’Académie, laquelle, selon vous, devrait accueillir Breton, Aragon, Bernanos et d’autres. Voeu pieux irréalisable, vous le saurez bientôt.

Cher Mauriac, anarchiste masqué, je m’arrête sur une lettre de vous en 1944. Vous lisez une biographie de Nietzsche, et vous explosez: «Je suis ivre de Nietzsche. Quel homme! Désespoir de n’être que le pauvre type qu’on est. La seule excuse d’un homme de lettres, c’est sa souffrance, son renoncement aux « honneurs ». J’aimerais, avant de mourir, mettre le feu aux barils de poudre entreposés dans les caves de l’Institut. La folie finale, quel havre supérieur au gâtisme qui guette les offices! Et le mystère de Jésus dans Nietzsche : qu’une certaine négation vaut mieux que certaines adorations! Que certains refus sont des signes d’un plus profond amour que les adhésions des philistins avares et sournois. Je ramène tout au Christ malgré moi.»

Votre ami Paulhan s’étonne de cette référence répétée au Christ. «Parlez-moi plutôt de Dieu», vous dit-il. Vous lui répondez gentiment, mais à quoi bon?

J’en reviens donc à votre foi: je l’ai vue, sur votre visage, en allant vous voir à l’hôpital, pendant votre agonie. Je ne crois pas avoir jamais veillé un mort, comme je l’ai fait pour vous, dans votre chambre mortuaire, avec, de l’autre côté du lit, votre fils Jean. Vous avez disparu dans une sérénité lumineuse. Et maintenant, rions de tout, cher ami, comme nous l’avons fait si souvent.

À vous.

Philippe Sollers

François Mauriac, Correspondance intime. 1898-juillet 1970, 
présentée par Caroline Mauriac, Robert Laffont, «Bouquins» 2012.

 Le Nouvel Observateur n° 2496,  du 6 septembre  2012.

 

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8 juillet 2012

Tout pour plaire

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Tweet

Prions pour le Président : il s’est mis, Dieu sait comment, dans la pire des situations qu’évoque mon catéchisme à l’usage de l’homme amoureux normal. Je résume : zéro femme (ascèse monastique), une seule femme (maman), deux femmes (l’enfer), trois femmes (respiration mais problèmes logistiques). Bien entendu, on peut dépasser ce chiffre, sans aller jusqu’à la boulimie de DSK, qui laisse d’ailleurs impassible Anne Sinclair sur son socle. La frénésie sexuelle, on ne le sait pas assez, ramène à maman, qui peut fermer les yeux sur ces acrobaties passagères.
En revanche, quand deux femmes s’affrontent pour la possession du même homme, ce dernier marche sans cesse sur des charbons ardents, le souci permanent et la dissimulation épuisante l’habitent. Chacune ne pense qu’à l’autre. Qui est la vraie ? Laquelle a le pouvoir ? La mère des enfants ? La nouvelle compagne avec ses propres enfants ? Une concurrente plus jeune en attente d’enfant ? Mettez la politique dans le coup, et vous obtenez l’affaire sensationnelle du tweet.

Ne plaisantons pas, c’est du sérieux, de la souffrance pure, un coup de poignard administré par la première lame de France. Les élections, la crise, l’euro, les massacres de Syrie, les impôts à venir, la progression lente et sûre du Front national, tout cela n’est rien par rapport au tweet. C’est un sommet dans le genre. On peut en imaginer d’autres qui feraient du bruit : la reine d’Angleterre, en plein jubilé, tweetant qu’elle a toujours détesté sa couronne, le pape révélant au grand jour son homosexualité, Michelle Obama avouant sa relation avec un jeune Blanc, Sarkozy admettant son ancienne liaison torride avec Liliane Bettencourt, ou moi, après tout, faisant état de la demande incroyable et gênante que m’a adressée Marine Le Pen, un soir : « Embrasse-moi sur la bouche. »

 Ce n’est plus la politique qui fait la loi, mais le tweet inattendu, énorme, transgressif. À quoi pensait le Président en accrochant des décorations sur les cercueils des soldats français morts en Afghanistan ? Au tweet. Ce n’est plus du vaudeville, mais du Shakespeare. Une seule solution pour sortir de ce cauchemar : une nouvelle prétendante au rôle de première dame de France, un mariage à tout casser, et, vite, un bébé. Espérons que cette nouvelle aventurière courageuse nous préviendra par un tweet.

Cannabis

Tout ça pour dire qu’on peut relire un excellent roman, Femmes (1), publié il y a presque trente ans. Tous les cas de figure y sont strictement répertoriés, et, à mon avis, le livre n’a pas pris une ride. Par ailleurs, je vois que la droite s’inquiète d’une éventuelle dépénalisation du cannabis qui, bien entendu, n’aura pas lieu. J’ai rarement été interrogé sur cette question, alors qu’un certain nombre de mes livres portent la trace évidente de l’usage intensif de cette substance. Ah, le bon afghan très noir d’autrefois !

J’aurais dû être poursuivi, à l’époque, pour avoir intitulé un de mes livres de cette simple lettre : H. On ne pouvait pas être plus clair. Comme tout le prouve aujourd’hui, la morale a repris sa vitesse de croisière, et les intellectuels conférenciers de la croisière vous font la morale à jet continu. Il ne faut surtout pas ouvrir ces volumes délétères, signés Thomas de Quincey, Baudelaire, Antonin Artaud, Henri Michaux, William Burroughs et bien d’autres. Autant d’écrivains dangereux et antisociaux.

 BHL

J’ai déjà rencontré au moins vingt personnes qui m’ont dit le plus grand mal du film de BHL Le Serment de Tobrouk, sans l’avoir vu. Un type aussi spontanément détesté doit avoir quelque chose. J’ai donc été voir son film, qui est excellent, images et son. On y découvre un acteur hyper-surréaliste qui, dans sa virtuosité de déplacements et de communication, déclenche des opérations militaires de grande envergure. Regardez-le, en plein désert libyen, téléphoner par satellite dans tous les sens, convoquer Sarkozy, Hillary Clinton, Cameron, des chefs de tribu, les Israéliens, les Turcs. Un homme seul, avec les moyens personnels, peut donc démontrer qu’on peut sauver des populations et faire bouger les lignes ?

La critique, hypocrite, lui reproche son « narcissisme ». C’est vraiment s’aveugler, par jalousie, sur des moments étonnants, comme celui de ce bateau approchant du port de Misrata dans la nuit. Je crois deviner ce qui choque le plus : les documents sur la première victoire de la France libre, avec le colonel Leclerc, à Koufra, ceux évoquant Malraux et la guerre d’Espagne. Les somnambules du Spectacle ne veulent plus qu’on leur parle de l’Histoire. Tiens, une croix de Lorraine en plein désert ? BHL « gaulliste » ? Mais bien sûr. Son film doit donc être exécrable, alors qu’il est tout simplement très beau.

Jalousie

Dans le livre extraordinaire qu’il publie à la rentrée, Pascal Quignard écrit (2) :  » Winnicott a décrit le ressentiment qu’éprouvent les névrosés à l’encontre des visages qui sont attirants. Tous les corps enchantés de vivre les mettent mal à l’aise. Ils éprouvent de l’aversion à l’encontre des âmes vivaces et bondissantes. Divergence plus vindicative que celle des pauvres contre les riches. Guerre irrémissible qui est celle des analphabètes contre les lettrés. Tout paraît arrogance aux hommes qui sont petits et malheureux. Le malade ne veut à aucun prix que sa maladie si fidèle, si pronominale, l’abandonne ; il se sentirait beaucoup plus rassuré si la santé de chacun était aussi problématique que la sienne. Le laid ne veut à aucun prix que son poids ou sa disgrâce s’évanouissent ; il veut que la beauté soit détruite et que la minceur ou la gracilité n’existent plus sur la surface de la terre. » BHL est beau, riche, enchanté de vivre, vivace et bondissant. Il a vraiment tout pour déplaire.

 

(1) Philippe Sollers, Femmes, Folio n° 1620.
(2) Pascal Quignard, Les Désarçonnés, éditions Grasset.

Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du Dimanche n° 3251, du dimanche 24 juin 2012.

 

 

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