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14 juillet 2014

« Se rafraîchir le sang »

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Mme de Lafayette vous prévient : une femme, au XVIIe siècle, n’a d’existence qu’au couvent, ou entre un mari et une mère. Les mariages sont arrangés, les maris plus ou moins jaloux, les mères font la morale. Toutes ces contraintes sont idéales pour le développement de l’amour. Le personnage de l’Amant devient décisif. Il s’agit de Dieu pour les religieuses (combien de spasmes mystiques dans les cloîtres!), et de l’irrésistible tombeur de femmes pour les épouses, pourvu qu’elles soient belles et s’ennuient. Elles ressentent alors de l’inclination pour un virtuose de la galanterie. Le duc de Guise, par exemple, conduira la Princesse de Montpensier (1662) à la mort. « Magnificence », « galanterie », voilà la France d’Henri II, lui-même amoureux de Diane de Poitiers, duchesse du Valentinois. Tout n’est que fête et intrigue. Pour être estimé, un homme doit être « beau, de bonne mine, vaillant, hardi, libéral ». Mais voyez Nemours, destin de la Princesse de Clèves (1678) : « C’était un chef-d’œuvre de la nature. Ce qu’il avait de moins admirable, c’était d’être l’homme du monde le mieux fait et le plus beau [...] Il avait un enjouement qui plaisait également aux hommes et aux femmes [...] et enfin un air dans toute sa personne, qui faisait qu’on ne pouvait regarder que lui dans tous les lieux où il paraissait. » On comprend que l’ex-président Sarkozy ait été furieux qu’une femme ait pu écrire ce genre de livre : du coup, il en a ressuscité le succès. Vous pouvez ainsi découvrir que la France, avant de sombrer dans le lourd cauchemar démocratique, était un royaume excitant et cruel de conte de fées.

Nemours est supérieur, la Princesse de Clèves est la plus belle de toutes. Elle resplendit, mais elle est mariée. Son mari ne lui plaît pas, mais elle connaît ses devoirs. Tout le livre, c’est son génie, va nous prouver que le refus déclenche la passion la plus violente. Les hommes sont des nigauds, ils ne comprennent rien à la guerre des sexes. Mme de Clèves va pousser cet homme à femmes à la considérer comme unique.

D’ailleurs, si elle lui cédait, même devenue veuve, que se passerait-il? Il la tromperait, et elle en souffrirait mille morts. Non : la véritable jouissance est dans l’évitement, le retrait, la suggestion vite dissimulée, l’abstention voluptueuse. Pas de « galanterie » pour Mme de Lafayette elle-même. Elle a une santé fragile, se plaint de ses « vapeurs » à Mme de Sévigné, ne pourrait pas supporter les dérangements de l’amour. Son personnage de roman est une idéalisation de son cas. Les hommes, oui, mais à condition de leur faire sentir qu’un abîme les sépare des femmes. Malheur à celui qui ne le sait pas.

Tant qu’à faire, autant réduire cet individu réputé invincible à la dévotion pour elle. Philosophie du boudoir : « Cette Princesse était sur son lit, il faisait chaud, et la vue de M. de Nemours acheva de lui donner une rougeur qui ne diminuait pas sa beauté. Il s’assit vis-à-vis d’elle, avec cette crainte et cette timidité que donnent les véritables passions. » C’est tout ? Oui. Silence. Moralité à contre-courant : la domination d’une passion apporte plus de plaisir que sa réalisation.

Mme de Lafayette nous en dit long sur l’érotisme féminin. Le mariage, bon, ça va, routine sociale et enfants. Des amants ? Pourquoi pas, elles en ont toutes, mais le manège a ses limites. L’amour ? Là, c’est autre chose, l’impossible irréalisable. Il faut amener un homme à penser qu’il n’y a qu’une seule femme au monde en dehors de sa mère, c’est la version profane de la Vierge Marie. La Princesse n’est pas du tout vierge, mais elle est la seule qu’un connaisseur de femmes peut aimer pour rien. Tout s’enclenche : il faut que l’amant dévoile sa folie sans oser l’avouer, la Princesse, de son côté, doit lui laisser entendre qu’elle l’aime. Le vol d’un portrait, une lettre détournée, des confidences cryptées, rien ne manque. La Princesse, erreur incroyable, avoue son inclination pour Nemours à son mari (qui est donc devenu, histoire courante, une sorte de mère). Le mari est affolé, et il en mourra. Nemours, lui, trouve de « la gloire à s’être fait aimer d’une femme si différente de toutes celles de son sexe ». La Princesse est donc arrivée à ses fins : elle jouit de cette singularité qui se tient dans l’ombre.

La plus belle scène du roman (une des plus réussies du roman français) se passe dans un pavillon de campagne. Nemours est dans le jardin, voyeur éperdu de la Princesse en train de nouer des rubans jaunes (couleur de Nemours dans un tournoi) sur « une canne des Indes fort extraordinaire ». Canne des Indes : « bâton issu d’une plante exotique apprécié pour sa fermeté ». Cette canne a appartenu à Nemours, qui l’avait donnée à sa propre sœur (tiens, tiens), et la Princesse l’a dérobée en cachette. De là, elle va contempler un tableau de bataille où il figure. Il fait du bruit, elle s’enfuit. Faut-il traduire ? Je ne crois pas. Je connais des esprits simplistes qui trouvent ce passage, clairement masturbatoire, ridicule. Ce n’est pas mon avis.

Mme de Lafayette, elle aussi, reste dans l’ombre. Elle ne signe pas ses livres, et son intimité avec La Rochefoucauld est des plus étrange. La Fontaine lui envoie des compliments. Son ami Ménage lui écrit en latin, et elle peut répondre dans la même langue. Elle écrit beaucoup de lettres, qu’on découvre dans cette merveilleuse édition, et on voit qu’elle a été protégée par Louvois, donc par Louis XIV. Sa santé n’est pas bonne, elle se retire peu à peu de tout, et se rapproche de Port-Royal, par admiration pour Pascal. Elle est d’ailleurs assistée, à sa mort, le 25 mai 1693, par la nièce de Pascal, Marguerite Périer. Sa gloire posthume commence, mais Fontenelle écrivait déjà, en 1678 : « C’est le seul ouvrage de cette nature que j’ai pu lire quatre fois… Il a des charmes assez forts pour se faire sentir à des mathématiciens mêmes, qui sont peut-être les gens du monde sur lesquels ces sortes de beautés trop fines et trop délicates font le moins d’effet. »

Mme de Lafayette mathématicienne ? Sans doute. Ses romans sont des équations rigoureuses, esprit de finesse, esprit de géométrie. Pourtant, peu de mots suffisent à la décrire, ceux, par exemple, qu’elle envoie, le 15 avril 1673, à Mme de Sévigné : « Je voudrais bien vous voir pour me rafraîchir le sang. »

 

Madame de Lafayette, Œuvres complètes, Etablie par Camille Esmein-Sarrazin. Pléiade, 2014.

 Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2587, 5 juin 2014.

 

 

 

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10 novembre 2013

« Élever ses pensées »

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Vous allumez, un soir d’été, la télévision française de service public. On doit vous parler de Louis XIV, de Versailles, et il y aura même, ensuite, un film sur Louis XV. Vous êtes édifié : de fausses naïades se trémoussent devant des fontaines, des comédiens en perruque pérorent, on boit un coup dans le château comme au bistrot, des intermittents du spectacle véhiculent dans tous les sens des chaises à porteurs, des acteurs défilent pour ne rien dire, un académicien best-seller, très en forme, bénit ce cirque. Vous êtes au cœur de la vulgarité française d’aujourd’hui.

Un magazine populiste titrait récemment : « L’homme qui a ruiné la France». Vous ne le saviez pas ? Eh bien, c’est Louis XIV. Quant à Louis XV, c’était une sorte de DSK de l’époque, en plus ramollo. Inutile de dire que Versailles, à partir de ces plaisanteries coûteuses, devient invisible, et n’attend plus que l’installation de déchets d’art contemporain pour amuser les enfants. Le parc, les jardins? Vous n’y pensez pas, aucun intérêt. Un certain Le Nôtre? Qui est-il? On ne sait pas.

Il est stupéfiant que le grand roi des jardins français, André Le Nôtre (1613-1700), n’ait pas eu droit jusqu’ici à une biographie. Mieux vaut tard que jamais, et, enfin, la voici. Commençons par sa mort, le 15 septembre 1700, et le rare hommage que lui rend Saint-Simon l’implacable : « Le Nôtre mourut après avoir vécu quatre-vingt-huit ans dans une santé parfaite, sa tête et toute la justesse de sa capacité; illustre pour avoir donné le premier les divers dessins de ces beaux jardins qui décorent la France. [...] Il avait une probité, une exactitude et une droiture qui le faisait estimer et aimer de tout le monde. [...] Il fut toujours désintéressé. [...] Il travaillait pour les particuliers comme pour le roi, et avec la même application, ne cherchait qu’à aider la nature, et à réduire le vrai beau aux moins de frais qu’il pouvait. Il avait une naïveté et une vérité charmante. Le pape pria le roi de le lui prêter pour quelques mois ; en entrant dans la chambre du pape, au lieu de se mettre à genoux, il courut à lui : « Eh ! bonjour, lui dit-il, mon révérend père, en lui sautant au col, et l’embrassant et le baisant des deux côtés ; eh ! que vous avez bon visage, et que je suis aise de vous voir en si bonne santé ! » »

Ça n’a l’air de rien, mais pour l’époque, et encore aujourd’hui, c’est énorme. Ce fils de jardinier, né aux Tuileries et mort aux Tuileries, est partout chez lui. Il est modeste, effacé, mais il sait que le pouvoir n’est rien si on ne sait pas orchestrer la nature. Il embrasse le pape, le roi, monte au-dessus d’eux, dans la géométrie et les arbres. Il est protégé par Colbert et Louvois, son coup d’œil et son esprit sont indispensables. Louis XIV l’aime de façon troublante, lui parle en tête à tête, le nomme contrôleur général des bâtiments, habite chez lui, respire chez lui, se prend pour un dieu grâce à lui. Sans le soleil réfléchi et canalisé, vaste, ombragé, mathématique, charmé, pas d’Apollon dans les clairières ou la galerie des Glaces. Le roi est ravi, le pape, nullement choqué, est ravi.

Tout le monde veut Le Nôtre : il est à Saint-Cloud, Fontainebleau, Chantilly, et, surtout, chez Fouquet, à Vaux-le-Vicomte. Louis XIV est furieusement jaloux des fêtes et des dépenses de Fouquet ? Tant mieux, ce sera Versailles, et, en 1664, Les Plaisirs de l’Île enchantée. Là, c’est une folie et une féerie d’une semaine, avec des faunes dans les branches donnant des concerts de musique. Le Nôtre est jardinier, architecte, hydraulicien, metteur en scène, il travaille du matin au soir, c’est une armée à lui seul. Les acteurs du temps s’appellent, excusez du peu, Poussin, Bernin, La Fontaine, Molière, Delalande, Lully, Sévigné.

La planète, pour Le Nôtre, est une île enchantée, gouvernée par la raison, nouveau miracle grec. Il faut des perspectives, des angles, des bassins, des échappées. L’intense variété des fleurs est musicalement prévue : tulipes, anémones, jonquilles, iris, jacinthes, pivoines, avec, en contrepoint, des arbrisseaux, chèvrefeuilles, romarin, lilas, rosiers, giroflées. À Versailles, rêve incessant, il faut s’occuper de tout. Le roi se mêle des moindres détails, il rectifie, accentue, fait la gueule, exige un peu « d’enfance », approuve, dépense sans compter. Voyez ces axes, ces terrasses, ces canaux, ces réservoirs, ces machines, ces pièces d’eau, ces parterres, ces bosquets. Le Nôtre, dans un de ses rares propos, appelle ça « élever ses pensées ». Vous ne vous en doutiez pas, mais la nature pense et il suffit de la dégager, de l’aider. On travaille ici pour les siècles : Apollon réfléchit et observe, il se promène, invisible, dans son royaume. À son retour d’Italie, avec une rare audace, Le Nôtre demande à visiter Fouquet, emprisonné à Pignerol, légende vivante, «soleil offusqué» (Morand). Louis XIV laisse faire : Le Nôtre est fidèle en amitié. On ne sait rien de cette conversation qui mériterait un livre. Vaux-le-Vicomte en prison, on croit rêver.

Il s’affaiblit, Le Nôtre, il est content d’être décoré par le roi de l’ordre de Saint-Michel, il lègue ses collections à Louis XIV, et finit par s’éteindre, à 4 heures du matin, dans sa chambre de sa maison des Tuileries, au deuxième étage. Son père était jardinier aux Tuileries, le jardin est à lui. On l’enterre àSaint-Germain-l’Auxerrois, puis à Saint-Roch. Comme il fallait s’y attendre, sa tombe est violée, et ses restes dispersés pendant la Terreur, en 1793. Il a droit à une plaque commémorative, pendant que des foules de touristes du monde entier viennent se balader dans son œuvre. Le duc de Saint-Simon, lui non plus, n’a pas pu se reposer tranquille, lui qui avait fait enchaîner son cercueil à celui de sa femme, dans son château dévasté. Ses « Mémoires » sont plus vivants que jamais, et Proust les a lus à la loupe. Le Nôtre, ou le temps retrouvé. Finalement, c’est Colbert qui a trouvé, à son sujet, les mots les plus justes, dans une lettre adressée à ce roi des jardins, le 2 août 1679 : « Vous avez raison de dire que le génie et le bon goût viennent de Dieu et qu’il est très difficile de les donner aux hommes. »

 Patricia Bouchenot-Déchin, André Le Nôtre, Editions Fayard, 2013.

 Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2550, 19 septembre 2013.

 

 

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24 mars 2013

Lumières de Femmes

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Quel affreux macho, quel stupide hétéro-plouc, a osé écrire ceci : « Les femmes, en général, n’aiment aucun art, ne se connaissent à aucun, et n’ont aucun génie. Elles peuvent réussir aux petits ouvrages qui ne demandent que de la légèreté d’esprit, du goût, de la grâce, quelquefois même de la philosophie et du raisonnement. Elles peuvent acquérir de la science, de l’érudition, des talents et tout ce qui s’acquiert à force de travail. Mais ce feu céleste qui échauffe et embrase l’âme, ce génie qui consume et dévore, cette brûlante éloquence, ces transports sublimes qui portent le ravissement jusqu’au fond des cœurs, manqueront toujours aux écrits des femmes: ils sont tous froids et jolis comme elles.» On a honte pour lui, mais il s’agit bien de Jean-Jacques Rousseau, dans une lettre à d’Alembert en 1758.

Écoutez cet autre, qui n’est pas non plus n’importe qui : « Une femme autrice sort des bornes de la modestie prescrite à son sexe. (…) Toute femme qui se produit en public par sa plume est prête à s’y produire comme actrice, j’oserais dire comme courtisane: si j’en étais cru, dès qu’une femme se serait fait imprimer, elle serait aussitôt mise dans la classe des comédiennes et flétrie comme elles.» On se frotte les yeux : c’est Rétif de La Bretonne dans  La Paysanne pervertie.

Y a-t-il au moins une protestation féminine à l’époque ? Mais non, puisque George Sand écrit encore, dans une lettre de 1832 : « Ne m’appelez plus jamais femme auteur, ou je vous fais avaler mes cinq volumes et vous ne vous en relèverez jamais. Ne m’affublez pas de ridicules que je fuis, que j’évite et que je ne crois pas mériter. »

Aujourd’hui, devant le déferlement continu des « auteures » et des « écrivaines », ces préjugés d’un autre âge (comme bien d’autres) nous paraissent cocasses. Non seulement les femmes écrivent et publient, mais on a parfois l’impression qu’elles ne font que ça. Oublions les exemples trop aristocratiques, La Princesse de Clèves ou les Lettres  de la marquise de Sévigné. Passons sur l’encombrement assourdissant du marché actuel. En réalité, et c’est la révélation de La Fabrique de l’intime, les femmes ont toujours écrit, plus ou moins dans l’ombre. C’est un continent peu connu.

D’où viennent-elles, ces femmes du XVIIIe siècle ? Du couvent, des services domestiques, du mariage mal supporté, et même de l’action politique. Elles sont délaissées, courageuses, prisonnières, malades, une grande ombre plane sur elles, la Révolution. Prenez Mme de Staal, principale femme de chambre de la duchesse du Maine (rien à voir avec Mme de Staël). La voici logée à Sceaux : « C’était un entresol si bas et si sombre que j’y marchais pliée et à tâtons : on ne pouvait y respirer, faute d’air, ni s’y chauffer, faute de cheminée.» La duchesse ne dort pas, il faut constamment la divertir, elle passe son temps à comploter en faveur de son mari, principal bâtard de Louis XIV. Tiens, voilà Mme de Staal en prison, à la Bastille, où ont lieu mille petites aventures discrètes, lettres, visites furtives, trafic de clés, flirts avec les enfermés plus ou moins amoureux. « Si un jardinier, comme l’a dit un bon auteur, est un homme pour des recluses, une femme, quelle qu’elle puisse être, est une déesse pour des prisonniers. » On reste stupéfait de lire sous sa plume : « C’est le seul temps heureux que j’aie passé dans ma vie. » Elle écrit très bien, cette femme de chambre, ainsi du portrait qu’elle trace de Mme du Deffand : « Personne n’a plus d’esprit, et ne l’a si naturel. Le feu pétillant qui l’anime pénètre au fond de chaque objet, le fait sortir de lui-même, et donne du relief aux simples linéaments. »

Je passe vite sur Françoise-Radegonde Le Noir, une visitandine, « morte en odeur de sainteté » en 1791. Elle a affaire au démon d’un côté, et, de l’autre, à Jésus-Christ qui lui demande sans cesse de s’anéantir et de s’immoler. Elle mérite le détour, pourtant, cette religieuse, les délices du masochisme ont de quoi faire rêver. Mme de Genlis, elle, trouve qu’on devrait inventer le mot « penseuse » pour certaines femmes. Je suis pour, ça ferait très bien dans les journaux et les magazines, « la Gestation pour autrui », par Élisabeth X, « penseuse ». Elle n’est pas tendre pour Mme du Deffand : « C’est une petite femme maigre, pâle et blanche, qui n’a jamais dû être belle, parce qu’elle a la tête trop grosse et les traits trop grands pour sa taille. » Elle a des «vapeurs », c’est-à-dire des crises mélancoliques. « Il est impossible de contredire Mme du Deffand, elle n’écoute pas, ou elle paraît céder et elle se hâte de parler d’autre chose. » On comprend vite que Félicité de Genlis est réactionnaire et déteste l’amie des Lumières. Elle a eu, en son temps, beaucoup de succès.

Mais voici l’admirable Mme Roland, « Manon », la muse des Girondins, une vraie révolutionnaire, celle-là, « la divine Madame Roland », dit Stendhal. Elle va être guillotinée en 1793, et on connaît son mot célèbre « Ô liberté, que de crimes on commet en ton nom ! » Là, l’émotion l’emporte en lisant son indignation : « Ces hypocrites, toujours revêtus du masque de la justice, toujours parlant le langage de la loi, ont créé un tribunal pour servir leur vengeance, et envoient à l’échafaud, avec des formes juridiquement insultantes, tous les hommes dont la vertu les offense, dont les talents leur font ombrage, ou dont les richesses excitent leur convoitise.» Voyez Manon, à la veille de son exécution, dénoncer ce « Paris, souillé de sang et de débauche, gouverné par des magistrats qui font profession de débiter le mensonge, de vendre la calomnie, de préconiser l’assassinat ». Tendre et inoubliable Manon, qui reprend le mot terrible de Vergniaud contre la Terreur : « Le peuple demande du pain, on lui donne des cadavres. »

Allons-nous nous attendrir sur Mary Robinson, poétesse anglaise, douloureuse maîtresse du prince de Galles devenu roi sous le nom de George IV ? Pas vraiment, c’est le malheur incarné de façon douceâtre. On l’appelle « Perdita ». On la surnomme, abusivement, « la Sapho anglaise » (rien de lesbien, pourtant). Elle a un mari débauché, des liaisons multiples, mais elle en rajoute sans cesse dans la morale. Elle aime sa fille, elle est de plus en plus malade, l’opinion la transforme en sainte, le romantisme l’impose pour peu de temps.

Enfin, la légendaire Germaine de Staël, Mlle Necker, dite «Minette». On lit avec intérêt son « journal de mon cœur ». Il en ressort qu’un seul homme existe pour elle : « papa ». De son mari, Staël, elle dit : « C’est un homme parfaitement honnête, incapable de dire ni défaire une sottise, mais stérile et sans ressort. » S’il danse, « l’âme manque à ses mouvements ». La scène la plus drôle est celle où son père prend sa fille dans ses bras, et s’adresse au fiancé frigide : « Tenez, Monsieur, je vais vous montrer comment on danse avec une demoiselle dont on est amoureux. » C’est parfait, trop parfait, et Germaine s’enfuit en pleurant. Il n’y a, décidément, que « papa » au monde. On sait d’autre part que cette fille de père était mélancolique et craignait beaucoup d’être enterrée vivante. Elle a fini par publier beaucoup.

 

Catriona Seth, La Fabrique de l’intime. Mémoires et journaux de femmes du XVIIIe siècle, Éditions Robert Laffont, Bouquins, 1216 p., 30 euros.

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2520, du 21 février 2013.

 

 

 

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13 mai 2012

Invisible, clandestin et heureux

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L’Éclaircie est le tout dernier roman de Philippe Sollers. Philippe Sollers a quelques travers et beaucoup de qualités, qui s’affirment avec le temps. Les travers, on les connaît et ils sont répétés à l’envi par des détracteurs dont on pourrait finir par trouver la hargne suspecte. Sollers serait un histrion médiatique, il ressasserait une manière de catéchisme inversé où il faudrait être absolument libertin mais papiste pour être heureux alors que, trente ans avant, le salut ne passait que par le maoïsme formaliste et structuraliste de la revue Tel Quel.

Sollers, aussi, aurait la fâcheuse habitude de faire croire qu’il est le dernier en France à lire et comprendre madame de Sévigné, à voir et comprendre Picasso, à écouter et comprendre Mozart. Le problème, maintenant, c’est que cela est peut-être en passe de devenir vrai. Ce qui pouvait sembler, il y a, disons, vingt ans, comme une exagération lyrique dont le but était de se faire passer pour le dernier défenseur d’une culture en voie de disparition est en passe de devenir une réalité.

Sollers prophète ? Il y a de ça. Dans l’Éclaircie, il note : « Avec le règne de l’image incessante, il fallait s’attendre à la disparition de la peinture (laquelle n’a jamais été une image sauf pour les sourds), disparition, surtout, du peintre et de son corps singulier. Rien de plus révélateur que la rage impuissante et la haine que suscitent, si on écoute bien les grognements des nouvelles classes moyennes, des exceptions comme Picasso ou Manet. » . La comparaison fera sans doute frémir Sollers mais, finalement, il dit la même chose que Renaud Camus dans son récent Décivilisation.

Il est de plus en plus compliqué de vivre dans la selva oscura, la forêt obscure, d’une modernité qui veut en terminer une fois pour toutes avec le sens. Mais à la différence de Camus, Sollers n’est pas un saturnien. La forêt obscure, le mauvais temps n’empêchent pas, au contraire, de se ménager clairières et éclaircies. Sollers a l’apocalypse joyeuse et la mémoire soyeuse. Son dernier roman s’ouvre par un très beau souvenir d’enfance, presque une vision, celle d’un grand cèdre qui se trouvait dans le jardin familial. L’arbre fondateur, protecteur, l’arbre-mémoire qui filtre le temps, ne laisse passer que l’essentiel, ce qui sera indispensable, plus tard, pour résister : « Tu reviendras sans arrêt sous cet arbre. Il a beau y avoir, dans le jardin, des acacias, des noisetiers, un magnolia, un petit bois de bambous, des chênes, c’est ton endroit préféré. Tu vois cet arbre, tu le respires, tu crois l’entendre, tu le rêves. Tu peux te cacher dans les fusains, mais le cèdre, lui, te rend invisible. »

L’invisibilité, Stendhal en rêvait déjà dans les Privilèges. C’est la clé du bonheur sollersien. C’est peut-être bien la clé du bonheur tout court dans le monde de la surveillance planétaire généralisée et du cauchemar panoptique. Invisible, clandestin, le narrateur de l’Éclaircie peut exercer sa mémoire car il sait que se souvenir, c’est vivre deux fois. Pour cela, il suffit d’un studio, rue du Bac, sous les toits. Qu’il serve à des rencontres adultères avec une riche et jolie femme, mécène qui a racheté les manuscrits de Casanova pour la BnF, finalement, c’est presque accessoire.

Comme souvent désormais, chez Philippe Sollers, plus rien n’a lieu que le lieu. Ce studiode l’écrivain clandestin, il a ses propres correspondances avec la chambre du jeune homme amoureux d’Une curieuse solitude, le premier roman de Sollers, salué comme un prodige à l’époque par Mauriac et Aragon. Dans ce studio, on peut enfin écouter de la musique, faire l’amour sans complications sentimentales et songer à une soeur, morte aujourd’hui, avec qui on fantasma un inceste heureux. On peut se demander aussi, décidément, pourquoi personne n’a encore compris que ce n’était pas nous qui regardions l’Olympia de Manet mais elle qui nous regardait passer, dans une indifférence active dont on ferait bien de s’inspirer pour vivre et pour retrouver la lumière filtrée des cèdres de l’enfance. Pour retrouver l’Eclaircie.

Philippe Sollers, L’Éclaircie. Éditions Gallimard, 2012.

 Jérôme Leroy
Valeurs actuelles, 12 mars 2012.

 

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3 avril 2011

 » Écrire pour rentrer chez moi « 

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Japon

Comment parler d’un torrent d’images, toutes plus catastrophiques les unes que les autres ? Tremblement de terre, tsunami géant, centrale nucléaire abîmée, malheur, morts, peur, ouragan de boue, radioactivité, Fukushima rimant brusquement avec Hiroshima, milliers de disparus, l’enfer. Je laisse la parole à Paul Claudel en 1923 : « Le Japon est, plus qu’aucune autre partie de la planète, un pays de danger et d’alerte continuelle, toujours exposé à quelque catastrophe: raz de marée, cyclone, éruption, tremblement de terre, incendie, inondation. Son sol n’a aucune solidité. Il est fait de molles alluvions le long d’un empilement précaire de matériaux disjoints, pierres et sable, lave et cendres, que maintiennent les racines tenaces d’une végétation semi-tropicale… L’homme d’ici est comme le fils d’une mère très respectée, mais malheureusement épileptique… C’est une chose d’une horreur sans nom que de voir autour de soi la grande terre bouger comme emplie tout à coup d’une vie monstrueuse et autonome… Un choc, encore un autre choc, terrible, puis l’immobilité revient peu à peu, mais la terre ne cesse de frémir sourdement, avec de nouvelles crises qui reviennent toutes les heures. »  Était-il nécessaire dans ces conditions d’installer des réacteurs nucléaires au bord de l’eau ? Tout de suite, polémique mondiale sur le nucléaire. Êtes-vous pour ? Contre ? Tout le monde parle en même temps, sauf les réfugiés et les corps qui ont tout perdu. Qu’est devenue cette jeune femme agitant un drap blanc à la fenêtre de sa chambre, au dernier étage d’un immeuble cerné par l’eau ? On ne sait pas.

Libye

Fallait-il intervenir en Libye contre le fou meurtrier Kadhafi ? Sans doute, mais plus tôt aurait été mieux, afin d’éviter un enlisement probable. Vous êtes maintenant priés d’admirer les merveilles de la technique, nouvelles armes, perfectionnements en tout genre, obscurité, frappes, Dieu reconnaîtra les siens. Y a-t-il des guerres justes ? Sûrement, à moins de suivre le cynique et infréquentable Céline : « En vrai, un continent sans guerre s’ennuie… Sitôt les clairons, c’est la fête !… grandes vacances totales ! et du sang ! de ces voyages à n’en plus finir !…» Ou bien : « Massacres par myriades : toutes les guerres, depuis le Déluge, ont eu pour musique l’optimisme… Tous les assassins voient l’avenir en rose, ça fait partie du métier. » Et dans Voyage au bout de la nuit : « La poésie héroïque possède sans résistance ceux qui ne vont pas à la guerre, et mieux encore ceux que la guerre est en train d’enrichir énormément. » Si je suis personnellement pour le « printemps arabe » ?  Mais bien sûr ! À fond ! À bas Ben Ali, Moubarak, Bouteflika, Mohammed VI ! Vive les insurgés du Yémen et de Bahreïn ! Il paraît qu’assassiner Kadhafi serait mal vu des chefs d’État en exercice. Et alors ? Ce serait quand même plus simple, et moins cher.

Gallimard

Les éditions Gallimard fêtent leur centenaire, c’est-à-dire leur insolente jeunesse. Depuis mon petit bureau de la revue trimestrielle L’Infini (le numéro 114 vient de paraître), j’observe ce lieu, unique au monde, où des grands écrivains morts sont plus vivants que jamais. Avec un peu d’imagination, on les rencontre ici tous les jours. Ce matin, par exemple, Gide est concentré, Claudel furieux, Malraux et Aragon agités, Sartre grognon, Camus soucieux, Paulhan évasif, mais Queneau rit de son rire chevalin célèbre. Majestueux, Gaston passe en dandy jardinier. Valéry virevolte, Cioran s’amuse, Bataille essaie de se débarrasser de Blanchot, Artaud murmure des exorcismes, Genet vient chercher de l’argent liquide. Le duc de Saint-Simon est très surpris de ses huit volumes en Pléiade impeccablement présentés, et d’être, en même temps que Retz ou Sévigné, considéré comme un « écrivain français ». Sade apprécie ses élégantes gravures pornographiques du XVIIIe siècle, Voltaire sourit en caressant les treize volumes de sa correspondance. Montaigne, Pascal, Bossuet, Molière, La Fontaine, Diderot, Rousseau, Chateaubriand, Balzac, Stendhal, Baudelaire, Flaubert, Lautréamont, Rimbaud, Mallarmé, Proust, Breton, Céline, passent en coupe de vent dans les arbres. Peu importe qu’ils se détestent ou s’ignorent les uns les autres, ils volent, c’est l’essentiel. Avec la nuit, la Banque centrale de la Littérature, paquebot romanesque géant, largue ses amarres et flotte à travers les siècles, sur des heures liquides. À son poste de commandement amiral, Antoine, l’heureux propriétaire des lieux, a d’ailleurs, sur sa cheminée, une maquette de bateau à voiles.

Kafka

La situation politique française me laisse assez froid. Le gros steak de DSK, avec salade préparée par sa femme, a un peu disparu dans la tornade de l’Histoire. Une finale DSK-Sarkozy a déjà l’air d’un vieux film. Non, non, une vraie finale féminine Martine-Marine, voilà ce qu’il nous faut pour électriser visiblement le pays ! En attendant, je vous propose de relire les Lettres à Max Brod, de l’immortel Franz Kafka (*). Ainsi, le 30 juin 1922 : « La chambre que j’avais jusqu’à présent était très jolie, avec deux fenêtres et une belle vue, et elle avait, dans son agencement très pauvre mais qui ne faisait pas hôtel, quelque chose que l’on peut appeler une “sobriété sacrée”.» Kafka, un mois après, explique pourquoi il ne veut pas voyager : « Je me dis que je serai tenu à l’écart de ma table de travail durant quelques jours. Et cette réflexion ridicule est en vérité la seule qui soit fondée, car l’existence de l’écrivain est vraiment dépendante de sa table de travail. S’il veut échapper à la folie, il n’a pas droit de s’éloigner de son bureau, et il doit s’y accrocher avec les dents. Définition de l’écrivain, d’un tel écrivain, et explication de son effet, s’il y a effet : Il est le bouc émissaire de l’humanité, il permet aux hommes de jouir d’un péché sans être en faute, presque sans être en faute. » Et puis : « En réalité, je suis parti de chez moi, et il me faut toujours écrire pour rentrer chez moi, même si ma maison a peut-être disparu dans l’éternité. Écrire n’est rien d’autre que le drapeau de Robinson sur le plus haut sommet de l’île.»

1- Franz Kafka, Lettres à Max Brod. Éditions Rivages poche/Petite Bibliothèque n°708.


Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le journal du dimanche n° 3350, dimanche 27 mars 2011.

 

9 février 2011

Trésor central de la littérature

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Les Éditions Gallimard sont ce lieu, unique au monde, où les grands écrivains morts sont plus vivants que jamais. Avec un peu d’imagination, on les rencontre ici tous les jours. Ce matin, par exemple, Gide est concentré, Claudel furieux, Malraux et Aragon agités, Sartre grognon, Camus soucieux, Paulhan évasif, mais Queneau rit de son rire chevalin célèbre. Majestueux, Gaston passe en dandy jardinier. Valéry virevolte, Cioran s’amuse, Bataille essaie de se débarrasser de Blanchot, Artaud murmure des exorcismes, Genet vient chercher de l’argent liquide. Le duc de Saint-Simon est très surpris de ses huit volumes en Pléiade impeccablement présentés, et d’être, en même temps que Retz ou Sévigné, considéré comme « un écrivain français  ». Sade apprécie ses élégantes gravures pornographiques du XVIIIe siècle, Voltaire sourit en caressant les treize volumes de sa Correspondance. Montaigne, Pascal, Bossuet, Molière, La Fontaine, Diderot, Rousseau, Chateaubriand, Balzac, Stendhal, Flaubert, Lautréamont, Rimbaud, Mallarmé, Proust, Breton, Céline passent en coup de vent dans les arbres. Peu importe qu’ils se détestent ou s’ignorent les uns les autres, ils volent, c’est l’essentiel.

 

Au bout du couloir, un petit bureau, qui n’a l’aire de rien, s’appelle « l’Infini ». C’est un observatoire-laboratoire discret où se poursuivent certaines expériences d’avenir (la revue  « l’Infini » vient de publier son 113e numéro). Là, les livres s’entassent en désordre, mais je sais où chacun se trouve. Cent ans, ce n’est pas bien long, puisque j’ai sur ma table les Grecs, les Latins, les Chinois, la Bible. Plein d’auteurs étrangers veillent aussi avec moi. Avec la nuit, la « banque centrale de la littérature », paquebot romanesque géant, largue ses amarres et flotte, à travers les siècles, sur des heures liquides. À son poste de commandement amiral, Antoine, l’heureux propriétaire des lieux, a d’ailleurs, sur sa cheminée, une maquette de bateau à voile.

 

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2413, du 3 février 2011.

 

 

3 décembre 2009

Examen d’identité obligatoire

Classé sous Non classé — sollers @ 13:2

Identité nationale 

Aimez-vous le mot « nation », et l’adjectif « national » ? Ça dépend des moments. Le mot « front » vous laisse froid, sans parler de « front national ». Quant à l’identité, j’espère pour vous qu’elle ne se réduit pas aux papiers du même nom, et que vous avez une vie privée et intérieure pleine de complexité, de soucis, mais aussi de charmes. Vous aimez la France, c’est entendu, même celle qui s’est appelée « royaume », puisque vous êtes, à juste titre, fier de Versailles, de Descartes, de Molière, de Voltaire et même de Mme de Pompadour. Vous trouvez parfois que la République exagère en faisant commencer l’Histoire avec elle, car vous ne crachez pas sur Montaigne, Pascal, Bossuet, Mme de Sévigné, Saint-Simon, Laclos ou Chateaubriand. 

La France, ne cherchez pas une meilleure définition, c’est d’abord sa littérature, la plus riche et la plus variée du monde. Qu’importe si votre pays s’impose au football en trichant un peu ! Vous fermez les yeux, en bon patriote, sur cet incident mineur, vous n’êtes quand même pas quelqu’un pour qui le sport et la télévision occupent l’essentiel des rêves. Vous êtes indulgent pour les jeunes gens qui pensent que la guerre de 1914-1918 est aussi vieille que la guerre de Cent Ans, et qui assistent aux commémorations de la chute du mur de Berlin comme à une cérémonie du Moyen Âge. Si vous êtes progressiste, vous êtes pour les droits de l’homme, la fonction sacrée de l’école, la laïcité stricte, la régularisation des sans-papiers, le mariage homosexuel et les adoptions qui s’ensuivent. Tout en trouvant que l’adjectif « monstrueux » est exagéré pour parler du président actuel, vous pensez qu’un écrivain, surtout s’il a obtenu ce grand prix national qu’est le Goncourt, a le droit de s’exprimer librement sans devoir de réserve (lequel doit s’appliquer aux fonctionnaires d’État). Obtenez-vous ainsi une bonne note à votre examen d’identité obligatoire ? J’espère. 

Panthéon 

La religion républicaine a une manie : déplacer les cercueils ou les cendres des morts, pour les mettre, si l’on peut dire, en perspective. De ce point de vue, le choix opportun de Camus était justifié, et je regretterais que cette apothéose grandiose n’ait pas lieu, Camus était un grand homme de Bien, la Nation se devait de le célébrer comme modèle. Cela dit, la République serait plus claire en établissant aussi un Enfer officiel, une liste d’auteurs non panthéonisables. Dans cette cohorte de noms réprouvés par l’identité nationale, on trouverait pêle-mêle Sade, Baudelaire, Lautréamont. Breton, Bataille, Genet, Céline. Vous imaginez Céline au Panthéon ? Question absurde. À l’extrême limite, Sartre et Beauvoir, mais non, impossible. Alors qui ? Balzac, Stendhal, Proust seraient les bienvenus d’une grande identité nationale, mais, de façon plus modeste, j’aperçois deux candidats qui seraient très « tendance », Gide et Colette. Colette surtout. L’auteur de Chéri au Panthéon, oui! Et avec de splendides discours de Roselyne Bachelot et de Carla Bruni ! 

Céline 

Les éditions Gallimard poursuivent leurs mauvaises actions : après Lautréamont en Pléiade, un volume massif de Lettres (1) de l’épouvantable Céline panthéonisé sur papier bible, à côté de Camus, L’ennuyeux, si vous ouvrez ce volume, c’est que vous êtes immédiatement pris par un talent électrisant. Voyez cette lettre de 1933 à Benjamin Fondane : « Je ne sais au juste qui me pendra. Les militaires ? Les bourgeois ? Les communistes ? Les confrères ? Qui ? L’accord n’est pas fait. Je suis prêt à renier n’importe quoi. Chez les aveugles, pourquoi se faire supplicier pour telle ou telle couleur ? Le bleu plutôt que le vert ? En verront-ils davantage ? Mon mépris pour ces brutes est total, absolu. Je les aime bien comme on aime les chiens, mais je ne parle pas leur langue de haine. Ils me dégoûtent totalement dès qu’ils aboient. Et ils n’arrêtent pas. Qu’ils aillent se faire dresser s’il se peut encore ! Mais je crois qu’ils sont enragés. Et ils minaudent ! » 

Et encore, en 1934, à Élie Faure : « Je suis anarchiste jusqu’aux poils. Je l’ai toujours été, je ne serai jamais rien d’autre… Tout système politique est une entreprise de narcissisme hypocrite qui consiste à rejeter l’ignominie personnelle de ses adhérents sur un système ou sur les « autres ».»  « Narcissisme hypocrite » me semble bien vu. 

Rimbaud 

Même s’il est peu probable qu’il entre jamais au Panthéon, Rimbaud n’en finit pas de surprendre. Grâce à Éric Marty, vous pouvez ainsi lire un livre introuvable depuis 1921, Rimbaud mourant (2), par Isabelle Rimbaud, sa sœur, qui a accompagné son frère jusqu’à la fin . Lecture bouleversante. Ainsi, après l’amputation de sa jambe, le séjour de Rimbaud chez sa famille. Il souffre beaucoup : « Il but des tisanes de pavot et vécut plusieurs jours dans un rêve réel très étrange. La sensibilité cérébrale ou nerveuse étant surexcitée, en l’état de veille les effets opiacés du remède se continuèrent, procurant au malade des sensations atténuées presque agréables extralucidant sa mémoire, provoquant chez lui l’impérieux besoin de confidence. » Isabelle Rimbaud, qui a été si critiquée de façon injuste, est ici un témoin capital : « Une nuit, se figurant ingambe et cherchant à saisir quelque vision imaginaire apparue, puis enfuie, réfugiée peut-être dans un angle de la chambre, il voulut descendre seul de son lit et poursuivre l’illusion. On accourut au bruit de la chute lourde de son grand corps, il était étendu complètement nu sur le tapis .» 
Lisez ce témoignage ultrasensible, et demandez-vous pourquoi il a fallu si longtemps pour le rééditer. C’est du corps même de Rimbaud qu’il s’agit, pas de son image.

1- Céline, Lettres. Éditions Gallimard, la Pléiade, 2009.
2- Isabelle Rimbaud, Rimbaud mourant (Préface de Éric Marty). Éditions
Manucius, 2009.

Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du dimanche n°3281 du dimanche 29 novembre 2009.

15 septembre 2009

Quel avenir pour la Littérature ?

Classé sous Non classé — sollers @ 15:2

Le Magazine littéraire : Richard Millet, qu’avez-vous pensé des critiques parfois virulentes qui ont accueilli Désenchantement de la littérature ?

Richard Millet : On a attaqué ce texte de façon unanime, en diabolisant et indexant quelques passages pour les monter en épingle. En réalité, si on le lisait bien, on verrait qu’il s’agit d’un texte d’angoisse, qui se projette dans un avenir assez proche – vingt ans, disons. J’expose mes inquiétudes pour l’avenir de la littérature française, qui me paraît menacée. D’abord parce qu’il y a une déperdition linguistique révélatrice d’une crise extrêmement violente. Ensuite parce qu’il y a une coupure historique entre des écrivains de ma génération (ou celle qui précède) et la nouvelle. Nombre de jeunes écrivains utilisent le roman comme instrument de promotion sociale. Qu’un écrivain ait envie d’être connu et lu, c’est une chose tout à fait légitime. Mais nous avons basculé dans l’ordre de la performance – il n’est plus question de faire une oeuvre ou même de se faire remarquer mais de rentrer dans un processus de starification. Le livre est devenu un produit! À l’époque du XIXe, ce n’était pas le roman qui était un instrument de reconnaissance, mais la poésie, ou le théâtre. Aujourd’hui, c’est le roman qui dévore toute la littérature. C’est pour cela qu’il ne m’intéresse plus – il n’invente plus rien, sauf sa propre perpétuation, illusoire et euphorique.


Et vous, Philippe Sollers, l’accueil de Désenchantement vous a-t-il surpris ?

Philippe Sollers : Je crois que Richard Millet a eu un tort, celui de mêler à ses considérations sur la littérature des idées politiques, et des idées politiquement incorrectes. Elles ont permis à l’opinion, surtout l’opinion militante, se voulant extrêmement engagée, de l’accuser, avec des mots injurieux, d’être révisionniste et d’avoir écrit une immondice ; allant jusqu’à s ‘en prendre aux éditions Gallimard en s’exclamant: « Comment avez-vous pu publier une chose pareille ?! » Cette immédiateté de la réaction inquisitoriale, et je dirais même stalinienne, m’amène à dire que désormais, n’importe quelle interprétation peut avoir lieu sur des motifs « politiques » – je mets des guillemets – où on accuse d’emblée l’autre de racisme, d’ antisémitisme, etc., et je trouve que ça commence à bien faire. Pas vraiment parce que ça m’indigne « personne ne ment davantage qu’un homme indigné », a dit Nietzsche – mais parce qu’il y a une volonté d’éviter le débat de fond, c’est-à-dire ce que Richard Millet voit comme un désenchantement, un effondrement, une dévastation de la littérature, et sur quoi je suis en partie d’accord. Les réponses que j’ai à donner à ce sujet ne sont pas du même ordre, mais il y a débat, et je crois que tout le monde a intérêt à éviter ce débat, parce qu’on parlerait enfin de littérature.

De fait, Richard Miller, dans Désenchantement de la littérature, vous parlez – en mal – de la démocratie ou de thèmes tels que le métissage. Vous n’hésitez pas à clamer : « Faut-il rappeler que la France est non pas un pays métis ni une société multiculturelle, comme voudraient le faire croire diverses incantations, mais une société de race blanche, de culture chrétienne, avec quelques minorités extraeuropéennes ? »

R.M. : Pourquoi ne devrais-je pas parler de démocratie. Henry James, l’un des auteurs que j’admire le plus au monde, s’est interrogé en tant qu’Américain – c’est-à-dire issu du Nouveau Monde – fasciné par l’ancienne Europe, sur cette question. Tocqueville a fait de même, comme tous les grands réactionnaires, c’est-à-dire au fond les gens les plus intéressants pour la pensée, comme l’a avancé Antoine Compagnon dans Les Antimodernes… Est-ce que le nombre, le système démocratique, n’est pas un danger pour la littérature ? C’est une question qui mérite d’être posée ! Quant au métissage, pourquoi emploie-t-on ce mot, qui est une réalité raciale, à propos de la culture ? J’ai été élevé dans un pays, le Liban, où dix-sept confessions religieuses coexistent, où les gens viennent d’Iran, d’Égypte, d’ex-Républiques soviétiques, et j’ai toujours accepté l’écriture comme n’étant ni identitaire, ni monolithique, ni fermée, mais existant au contraire comme un dialogue avec la totalité de ce qui peut-être vu, lu et entendu dans le monde. Cela posé, je ne vois pas pourquoi on m’obligerait à croire dans cette espèce de nouvelle religion qui serait le métissage, avec cette métaphore raciale qui me déplaît, non en tant que telle, mais parce que c’est devenu une idéologie ! Je n’aime pas qu’on me dise ce qu’il faut que je pense, et je ne comprends pas d’où vient cette hystérie dès qu’on emploie le mot « race »… Que faut-il dire ? Ethnie ? Peuple allophone ? Par ailleurs, d’un point de vue historique et sociologique, la grande majorité de la France est blanche et chrétienne, contrairement au Brésil, par exemple. C’est un fait, je ne porte aucun jugement là-dessus, et la preuve en est qu’on parle de « minorités visibles », pas de métissage. J’appelle un chat un chat, je suis clair. On parle de « France métissée », eh bien non, elle n’est pas métissée, ou en tout cas, elle ne l’est pas encore, c’est tout. Voyez-vous, je viens d’une génération qui n’a pas été formée, intellectuellement, par les mots d’ordre et les diktats du politiquement correct, mais par la raison.

Ph.S. : Mais pourquoi posez-vous, cher Richard, que la littérature dépend de la société, de l’état de la société, de l’état de la nation, alors qu’il s’agit de l’aventure parfaitement individuelle, réfractaire, singulière, et qui résiste à tout ?

R.M. : Mais je ne dis pas autre chose !

Ph.S. : Inutile d’en avoir après la société ou la mondialisation, il faut s’accuser soi-même… Arrêtons de nous plaindre et passons à l’attaque !

R.M. : C’est ce que je fais, mais avec d’autres armes que vous.

Ph.S. : Je vais vous citer : « Nous errons sur une terre saccagée, à peine bruissante… » et je vais renverser la proposition, suivant une technique chère à Lautréamont : figurez-vous que je persiste à vivre dans une terre enchantée, très bruissante, habitant réel de mon propre pays et sûrement pas en proie au doute !

De fait lorsqu’on compare ces deux livres en forme d’autoportrait que vous publiez, L’Orient désert pour Richard Millet, et ces Mémoires, pour vous, on voit que si l’un suit un chemin de croix, l’autre est plutôt dans le mouvement perpétuel. Vous n’êtes pas un admirateur de Nietzsche pour rien…

Ph.S. : Dans L’Orient désert, Richard Millet parle avec émotion et souffrance du désastre libanais qu’il connaît bien, sur fond de crise existentielle et amoureuse. Dans mes Mémoires, c’est exactement le contraire. Je parle, à partir de Bordeaux, d’une enfance parfaitement enchantée, que je perpétue dans la littérature avec une apologie amoureuse. Je crois d’ailleurs que la littérature en elle-même, en tant que désir fondamental d’existence exprimé dans le langage, tient absolument dans cette affirmation amoureuse, et voluptueuse. Richard Millet, quant à lui, est un chrétien doloriste. (sourire) Il se trouve dans un entre-deux, un enfer romantique ; c’est un nihiliste qui ne va pas jusqu’au bout du néant. J’en veux pour preuve la façon dont il recourt au « nous » rhétorique, voire même à des notions comme celle de « nation », qui m’est profondément étrangère. Je n’aime pas le mot « national » Parce que c’est un mot qui repose sur des malentendus parfaitement mortifères, y compris le très récent « ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale ». Richard Millet a tort, à mon avis, de désespérer de ce qui serait la nation, le pays, la langue même. Le problème n’est pas là. Pour moi, la langue française est belle en ceci qu’elle est contradictoire. Il n’y a pas un seul pays qui ait produit une littérature aussi contradictoire, où vous ayez à la fois Claudel et Voltaire, Sade et la marquise de Sévigné. Les autres nations ont des socles : Shakespeare, Goethe, etc. La France est ce pays admirable dont la splendeur tient à la dialectique qui parcourt sa littérature, et elle est en difficulté parce que s’organise une sorte de pensée unique, militante, inquisitoriale. Or vous êtes en danger d’existence lorsque vous n’êtes plus dans des contradictions. Il faut les affirmer.

R.M. : Il me semble néanmoins que, par exemple, sur la question de l’enseignement qui ne transmet plus …

Ph.S. : Excusez-moi, mais je n’ai jamais appris à écrire dans l’enseignement ! ou alors ça voudrait dire que les gens sont élevés pour devenir écrivains. C’est le contraire. Ils sont élevés depuis toujours pour ne pas devenir écrivains. Puis vous savez, très franchement, je n’ai jamais rien appris de l’enseignement, alors qu’il était encore très respectable dans ma jeunesse. Et je crois que c’est une illusion totale de croire qu’un écrivain vient de l’enseignement. Il vient de lui-même.

R.M. : Bien sûr. Seulement je ne parle pas des écrivains mais des lecteurs, de la menace qui pèse sur le lectorat du fait de l’absence de transmission.

Ph.S. : La littérature a toujours été très peu lue. C’est comme pour l’art. Quand Cézanne dit que l’art s’adresse à un nombre excessivement restreint d’individus, il énonce une vérité profonde. La littérature, comme toute forme d’art, n’est jamais attendue, jamais voulue, jamais accepté sur le moment.

R.M. : Vous sous-entendez qu’on ne lit pas ; moi je me demande si dans vingt ans, on saura encore lire… Qui sait si le corpus contradictoire et magnifique que vous évoquez ne sera pas évacué ? C’est ce que j’a constaté, ayant enseigné en collège durant des années. Il n’y a plus grand référent littéraire. Je n’ai jamais cru en un ressourcement dans le passé ; en revanche, je crois à la contemporanéité du passé. J’ai toujours pensé qu’Homère, Dante, Montaigne, Pascal, étaient nos contemporains véritables beaucoup plus que certains « contemporains » au sens strict du terme. Ce qui e dessine peu à peu, dans la non-transmission, c’est que les écrivains d’aujourd’hui n’ont plus c dialogue avec cette contemporanéité. On prétend tout inventer – quelle illusion ! Peut-être la crise est-elle passagère. Il y a eu à la fin du XVIIIe siècle une crise de la poésie telle que pendant cent ans, il n’y a pas eu de poésie, rien entre La Fontaine et Chénier. J’espère que ce qu’on travers est du même ordre, mais de fait, ce que je lis dans la jeune littérature me semble indigent, stylistiquement, intellectuellement, référentiellement, spirituellement.

Pour vous, Richard Millet, un écrivain d’aujourd’hui ne peut être à la fois sous la lumière des projecteurs, et dans le même temps construire une œuvre. Vous pensez que l’écrivain doit être dans une solitude essentielle, tandis que vous, Philippe Sollers, vous n’hésitez pas à utiliser les médias, suivant une stratégie que vous qualifiez de guerrière…

Ph.S. : Pensez à l’esprit des Lumières. Vous n’allez pas me dire que les Lumières se cachaient, sauf ce magnifique fou qu’a été Rousseau, reclus dans sa barque ? S’ils en avaient eu la possibilité, Voltaire et Diderot seraient allés à la télévision pour transmettre leur pensée, quand bien même peu de personnes seraient à même de la saisir ! Dans une émission où il y a, disons, deux millions de spectateurs, je cible les dix mille, ou les deux mille, ou peut-être même la dizaine qui va écouter un propos. Je ne crois pas aux grands silencieux… Hommage du vice à la vertu, n’est-ce pas. (Sourire) C’est d’une hypocrisie glaçante, ou du moins, c’est comme ça que je le ressens.

Pour autant Richard Millet, je ne pense pas que vous alliez rejoindre la stratégie guerrière de Philippe Sollers.

Ph.S. : Non, parce que ça ne lui convient pas !

R.M. : Voilà. IL y a d’autres manières de faire la guerre.

Alors quelle est votre manière de faire la guerre ?

R.M. : J’écris. (Silence). C’est tout.

Vous écrivez et dénoncez ce que vous nommez un « post-humanisme »…

R.M. : Je pense que la période des grands référents gréco-latins – médiévaux aussi, si vous rajoutez Dante et quelques autres – est morte. Or, à partir du moment où vous coupez une culture de sa source, où vous coupez une langue de son référent étymologique sensible, un gouffre s’ouvre. Corneille, Racine, sont aujourd’hui illisibles dans les banlieues ! Je ne parle pas de l’intelligence des élèves, mais du fait que la France a abandonné son héritage en termes de langue et de culture. Dès lors, vous sortez de la verticalité, et vous entrez dans l’horizontalité. Le refus des Humanités, l’affaissement de la syntaxe est, comme disait Orwell, un signe d’ affaissement politique ; d’où l’aplatissement des valeurs, leur confusion, l’évacuation programmée de la littérature…

Ph.S. : Mais non… Vous dites que nous sommes des héritiers sans descendance, que nous sommes seuls, que nous ne sommes pas de vrais pères ? Eh bien, si ! Nous n’avons plus d’autorité sur la langue, nous n’avons plus d’autorité sue la jeunesse, il n’y a plus de hiérarchie des valeurs ? Bien sûr que si ! Nos écrits sont probablement voués à l’oubli ? Pas du tout ! L’Université ne nous sauvera pas ? Mais si, ou du moins ce qu’il en reste ! Vous parlez d’effondrement, je vous rétorquerai que cet effondrement sert nos plans. Vous citez dans votre livre Heidegger – ce qui est courageux – et vous avez raison. Je le citerai à mon tour : « Là où le péril croît, croît aussi ce qui sauve. » L’ouverture du passé – et non le retour vers – l’ouverture du passé vers le présent et l’avenir n’a jamais été aussi grande. Évidemment, il faut une focale plus large, un système nerveux étendu pour s’en apercevoir, mais personne n’a eu une possibilité telle de faire la verticale dans le temps. Tout est à notre disposition, et personne ne sait quoi en faire, voilà le paradoxe.

R.M. : Je dirai même que personne ne veut rien en faire !

Ph.S. : Bien sûr, il reste qu’il y a un danger réel qui tient à des mutations technologiques extraordinairement puissantes. Les conséquences directes font que l’être humain est neurologiquement astreint à ne plus faire ni l’effort de mémorisation des connaissances, ni même celui de la lecture. Si bien que nous affrontons une mutation Technique avec un grand T, pas seulement technologique… C’es là le fond du débat, car un écrivain, c’est d’abord un lecteur, un lecteur permanent, un lecteur essentiel. Écrire et lire, c’est la même chose.

R.M. : La situation est alarmante, vous le dites à votre façon, je la dis à la mienne ; mais c’est sur ce fond-là qu’il faut s’affirmer. Cela dit, je précise que je n’aurais pas écrit Désenchantement de la littérature si je n’avais aucun espoir ; C’était pour moi une manière d’activer la négativité pour entrer dans un processus dialectique… Mais j’ai envie d’entendre chanter des voix, je crois qu’il y en a, et je les attends.

 

Richard Millet, L’Orient désert. Éd. Mercure de France, 2007.
Désenchantement de la littérature. Éd. Gallimard, 2007.


Philippe Sollers
, Un vrai roman, Mémoires. Éd. Plon, 2007.
Guerres secrètes. Éd Carnets Nord, 2007.

Propos recueillis par Minh Tran Huy
Le Magazine littéraire N° 470, Décembre 2007.

30 juillet 2009

L’esprit, denrée périssable

Classé sous Non classé — sollers @ 15:2

Qui se soucie encore de Barbey d’Aurevilly (1808 -1889) qui a passé son temps à déranger son époque ? Romancier, nouvelliste, critique, journaliste, il aura pourtant été un des grands réfractaires du XIXe siècle avec Baudelaire et Bloy pour ne citer qu’eux. Il détestait tous les conformismes. Il aurait aujourd’hui fort à faire 

Plus contradictoire et paradoxal, c’est-à-dire libre, difficile à imaginer. Il est catholique ultramontain, tendance Joseph de Maistre (son surnom est alors « le Connétable »), mais en même temps il mène une vie élégante et désordonnée de dandy, multiplie les aventures, boit beaucoup et se drogue au laudanum (on le surnomme alors « roi des ribauds » et « Sardanapale d’Aurevilly »). Il attaque les hypocrisies du parti catholique, mais pourfend sans arrêt le positivisme et le naturalisme. Il croit au péché et respire en lui, mettant ainsi le Diable au service de Dieu, virtuosité des plus rares. 

Ouvrez son livre le plus connu, « les Diaboliques », et lisez la préface de mai 1874 : « La littérature n’exprime pas la moitié des crimes que la société commet mystérieusement et impunément tous les jours, avec une fréquence charmante. » Barbey pense que les confesseurs de son temps en savent beaucoup plus long que la police (notamment sur l’inceste), et que, d’ailleurs, il n’y a pas que des crimes de sang mais des « crimes intellectuels » tout aussi violents et peut-être pires. La société est celle des amis du crime, et la littérature est-elle à la hauteur de l’enjeu ? Là, il faut ouvrir les vingt volumes (l’un d’eux est réédité ces jours-ci) intitulés « les OEuvres et les Hommes ». 

Barbey croit passionnément à la littérature, et on voit ce qui l’intéresse surtout : les correspondances, les Mémoires, les portraits, tout ce qui fait effervescence dans la conversation en passe de devenir impossible. Comme l’écrit très justement Cécile Rumeau, une des présentatrices de ce recueil : « Tout ce qui fonde l’esprit de conversation et, du même coup, le style de la correspondance, a été pour ainsi dire éradiqué de la société post-révolutionnaire. »  L’esprit, denrée périssable. Les grands exemples sont bien sûr Voltaire, Mme Du Deffand et le prince de Ligne, mais où sont-ils passés ? Le XXe siècle a-t-il eu un épistolier de génie ? Oui, Céline. Le combat désespéré de Barbey a lieu, lui, dans les tranchées obscures du XIXe. Il y est pratiquement seul, et c’est beau.
 
Qu’est-ce qu’il aime Barbey ? Balzac et encore Balzac. « Balzac, c’est les Alpes. » Il s’enthousiasme pour l’édition de sa Correspondance, et on est quand même surpris d’apprendre que Balzac, à ce moment-là, avait besoin d’être défendu. « Balzac est un génie écrasant qui a écrasé ceux qui le niaient ou qui voulaient le diminuer. » Il aura été d’une « persévérance enflammée », mais « les hommes n’ont pas assez de générosité intellectuelle pour s’incliner devant l’Esprit pur, réduit à sa seule force ». Mort à 50 ans, Balzac a été « héroïque » (comme le sera Proust). Barbey le place très haut, à côté de Shakespeare. Il a d’ailleurs disparu sans connaître sa gloire, comme le prouve cette remarque de Gautier : « Les envieux de Balzac commençaient à le louer. C’était trop beau, il ne lui restait plus qu’à mourir. » 

Dans la stratégie de Barbey, Balzac est une sorte de contre-Hugo. Mais son autre passion, et là il voit loin, est Stendhal : « Toute sa vie, Stendhal fit une guerre publique et privée à la puissance que les faibles adorent : l’Opinion. »  Stendhal c’est la « noblesse fondamentale » qui « aurait adoré le catholicisme s’il l’avait connu ».  En revanche, Mérimée, « personnalité sèche », est profondément inférieur à Stendhal. Là, Barbey frappe : « Tournez-le, retournez-le vingt fois, vous ne trouverez en lui qu’un morceau de bois, dur en diable… On sent que cet homme sans mollets souffre beaucoup de son indigence plastique. » Et feu aussi sur Michelet, Renan, Zola. Sur George Sand, c’est pire : « odieux baragouin », « ce n’est pas pour la gloire qu’elle se promettait d’écrire et qu’elle a écrit, c’est pour le magot »

 Autre exécution sommaire : Tocqueville, très surestimé, juste capable d’une « pâle élégance » : « C’est le langage d’un homme bien élevé, mais qui ressemble trop au langage de tous les hommes bien élevés. »  Benjamin Constant, lui, a passé sa vie à se faire humilier par madame Récamier. Sainte-Beuve ?  « Il est comme ces femmes qu’on aime en les appelant perfides. »  En 1863, Barbey attaque « la Revue des Deux Mondes » (qui lui fait un procès) et, bien entendu, l’Académie française. En 1874, « les Diaboliques » sont saisis pour outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs. Barbey ne se bat pas, il laisse tomber.
 
Il laisse tomber, mais la guerre n’en continue pas moins sous d’autres formes. Beaucoup de noms que la société célèbre vont se dissoudre complètement dans l’oubli, et c’est un avertissement pour l’Histoire. Qu’est-ce qui dure, qu’est-ce qui ne s’efface pas ? Les lettres de Mme Du Deffand, par exemple, « cette Sévigné du XVIIIe siècle ».  Elle s’ennuie à mourir, mais elle n’est jamais ennuyeuse, elle est gaie. L’ennui, voilà le grand problème métaphysique des temps modernes (Baudelaire y insiste dès l’ouverture des « Fleurs du Mal »). Ou, pour le dire souverainement comme Pascal : « l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir ». Après la Révolution, l’ennui. Qu’est-ce qui peut être plus ennuyeux que le frénétique spectacle de nos jours ? Mme Du Deffand pense que l’ennui est « l’hydre de la vie, quand on lui coupe la tête il en repousse deux ». Voyez maintenant toutes ces marionnettes. Du Deffand se met à parler comme Jarry : « L’estomac est le centre de l’univers, et le siège de la destinée. »  À quoi aura servi de couper tant de têtes ?  En voici des milliers, grimaçantes, dans l’agitation du bocal.

 Restent les monuments vivants qui sont aussi des juges. Maistre, et ses « Soirées de Saint-Pétersbourg », « ouvrage qui coupe la respiration à force d’idées et d’images venues d’une métaphysique puissante ». Ou bien Saint-Simon : « Tout est beau, style, pensée, jugement sur les hommes et les choses, prodigieuse science historique, étincelante glace de Venise. »  Au poker du temps, Barbey est gagnant. 

Barbey d’Aurevilly,  Œuvre critique IV. Édition de Pierre Glaudes et Catherine Mayaux, Les Belles Lettres, 1140 p., 80 euros. 

Philippe Sollers

Le Nouvel Observateur n°2333 du 23 juillet 2009.
 

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