SOLLERS Philippe Blog

9 juin 2012

Voilà l’infilmable

Classé sous Non classé — sollers @ 14:2

C’est une phrase qui se glisse d’une oreille à l’autre : « Avez-vous lu le dernier Sollers ? Il est formidable. » Un Sollers est déjà une appellation contrôlée. Avec « L’éclaircie » (joli titre), comme pour « Trésor d’amour », Sollers semble ­hésiter entre le ­roman et l’essai. Un genre nouveau qu’il installe au fil de ses publications. C’est que l’écrivain est un homme ­cultivé et qu’il nous le prouve à chaque fois ­davantage. Peut-être même trop. « L’éclaircie » n’est donc pas à la portée de la première ménagère venue. Ça tombe bien, ­Sollers, qui publie dans la collection Blanche de Gallimard, s’adresse à un lectorat avisé. D’amour, il est forcément question dans un Sollers.

Cette fois-ci, il est multiforme et hors normes. « Anne a été, et reste, très belle » et puis « Il faisait très chaud, on avait bu, on s’est seulement embrassés en profondeur, j’en frissonne encore. Le lendemain, bien sûr, rien ne s’était passé. » Une scène banale. Mais voilà, Anne n’est autre que la sœur dudit ­narrateur. La vraie sœur, celle qu’il ­revoit enfant dans le jardin ­familial, sous le ­cèdre. Un début d’inceste qui ne cesse de s’infuser dans les histoires ­autorisées. Enfin pas tout à fait ­autorisées, puisque ­Lucie – l’autre femme de sa vie – est une femme mariée. L’éloge de l’adultère nous sied mais celui de l’inceste nous gêne.

Au fond, ces aventures ne sont que des prétextes pour emmener le ­lecteur sous d’autres cieux. Celui de la peinture, cette fois. « C’est en s’embrassant passionnément et longtemps qu’on sait si on est d’accord. Le long et ­profond baiser, voilà la peinture, voilà l’infilmable », écrit Philippe Sollers. Et de nous entraîner dans un voyage avec Manet. « Libre à vous d’avancer plus loin, comme Manet s’est permis de le faire avec Titien et Picasso avec ­Velazquez… » Voici très précisément l’objet de « L’éclaircie » : aller plus loin.

« L’éclaircie », de Philippe Sollers, éd. Gallimard, 234 pages, 17,90 euros.

Valérie Trierweiler
Paris Match,  7 février 2012.

 

 

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8 janvier 2012

Être ensemble, voilà le poison.

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Vous ouvrez ce livre, magnifiquement illustré, et vous êtes surpris de voir se lever devant vous une foule de disparus sublimes. Toute une histoire est là, noyée désormais dans une normalisation générale. Plus de grandes figures dérangeantes : le Spectacle avale tout, aplatit tout, uniformise tout, mais il y a eu ces réfractaires de génie, pour qui la vie n’était rien si elle n’était pas ultra-singulière. Devenir soi-même une légende décalée demande un engagement de tous les instants, une ténacité mystique. Le dernier grand dandy? Andy Warhol. Le phénomène visible aura duré plus d’un siècle. C’est fini.

« Dandy » est un mot anglais, et il a ses stars, ses théoriciens, ses saints, ses martyrs : Brummel, Barbey d’Aurevilly, Baudelaire, Oscar Wilde. Brummel, d’abord, l’élégance et l’insolence faites homme, vie tragique en exil, fin misérable et folle. Il suffit d’évoquer l’étouffante reine Victoria pour comprendre pourquoi le phénomène de résistance a été anglais. Voici du Brummel : «Dans le monde, tout le temps que vous n’avez pas produit d’effet, restez; si l’effet est produit, allez-vous en.» On a tort de penser que le dandysme est une simple question d’habit : «Pour être bien mis, il ne faut pas être remarqué.» Le dandy est donc habillé de son esprit, lequel se fait sentir même s’il ne dit rien. Le costume peut être un peu bizarre, mais Baudelaire a raison: «Simplicité absolue, meilleure manière de se distinguer.»

Baudelaire, encore : «Le mot « dandy » implique une quintessence de caractère et une intelligence subtile de tout le mécanisme moral de ce monde.» Baudelaire, toujours : « Que ces hommes se fassent nommer raffinés, beaux, lions ou dandys, tous sont issus d’une même origine, tous participent du même caractère d’opposition ou de révolte; tous sont des représentants de ce qu’il y a de meilleur dans l’orgueil humain, de ce besoin, trop rare chez ceux d’aujourd’hui, de combattre et de détruire la trivialité. De là naît, chez les dandys, cette attitude hautaine de caste provocante, même dans sa froideur.»
Le dandy est froid, non par manque de sensibilité, mais par dégoût de la sentimentalité poisseuse, du bavardage psychologique, de la revendication, quelle qu’elle soit. C’est « l’inébranlable résolution de ne pas être ému. On dirait un feu latent qui se fait deviner, qui pourrait mais qui ne veut pas rayonner».

Inutile de dire que le dandy ne fait rien, ou bien, s’il fait quelque chose, le cache soigneusement. Est-il démocrate ? Non. A-t-il des opinions politiques ? Mais non, sauf par provocation. Le dandy est toujours en situation. Quand tout le monde s’excite, il dégonfle la comédie. C’est entendu, il n’ira pas voter aux prochaines élections, ce qui ne veut pas dire qu’il s’abstienne. Vous le traitez de réactionnaire ? Il vous plaint. D’anarchiste ? Il ne dit pas non. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’est pas fasciste, communiste, socialiste, et encore moins libéral, vu son mépris pour le commerce, l’argent, la « phynance», comme disait Jarry. Les préoccupations ou les gesticulations boursières de son époque le laissent de marbre. La vulgarité sexuelle n’a pas d’adversaire plus strict. Au fond, c’est un révolutionnaire sans révolution.

Il n’a jamais l’air de travailler, il n’est pas «occupé», il ne se sent obligé à rien, et, s’il est écrivain, ne se croit nullement astreint à écrire. Surtout, il ne faut pas essayer de lui faire croire qu’il y a quelque chose derrière les apparences. Tout est visible à l’oeil nu, encore faut-il avoir un oeil nu. « Le véritable mystère du monde, c’est le visible, pas l’invisible», dit Wilde. Il ajoute: «Seuls les esprits superficiels refusent déjuger sur les apparences.» Et aussi: «Ceux qui font la moindre différence entre l’âme et le corps ne possèdent ni l’un ni l’autre.» Le dandy gêne tout le monde, parce que chacun, ou chacune, se sent trop vu, trop écouté, trop deviné, trop jugé. Pas besoin de police : la police est idiote, puisque, comme Edgar Poe l’a démontré, elle ne voit pas l’évidence, et va chercher là où il n’y a rien à trouver.

Le dandy est suprêmement « grec », au sens de Nietzsche parlant des Grecs de l’Antiquité qui «s’arrêtent vaillamment à la surface, croient à tout l’Olympe de l’apparence, sont superficiels par profondeur». Démonstration : Manet et son «Olympia», qui ne pouvait pas ne pas faire scandale. Manet, admirable dandy, incarne une espèce nouvelle d’aristocratie, celle de la liberté d’esprit. D’autre part, personne n’est plus dandy que Picasso se mettant soudain torse nu dans un dîner stalinien à Moscou. Finalement, c’est toujours la guerre entre l’indépendance individuelle et le conformisme increvable de « l’être-ensemble » sur fond de morale. La morale, voilà le poison.

Genet dandy ? Mais oui, écoutez ça : «C’est en haussant à la hauteur de vertu, pour mon propre usage, l’envers des vertus communes, que j’ai cru pouvoir obtenir une solitude morale où je ne serais pas rejoint. » Sur un mode mineur, prenons Guitry : « En fait, je n’ai qu’une seule prétention, c’est de ne pas plaire à tout le monde. Plaire à tout le monde, c’est plaire à n’importe qui.» Et ainsi de suite, déclarations à rappeler sans cesse, surtout aujourd’hui, dans notre incroyable basse époque de frilosité résignée et grégaire. Comme le dit le dandy Cioran : «Personne n’atteint d’emblée à la frivolité. C’est un privilège et un art.» De ce point de vue, le chef-d’oeuvre absolu est bien «les Privilèges» de Stendhal, un des plus rares dandys de cette planète.

Quelques femmes dandys ? Greta Garbo, Marlene Dietrich, Audrey Hepburn, Coco Chanel, Françoise Sagan. Pas Marguerite Duras, en tout cas. Mon actrice préférée: Glenn Close, inoubliable interprète de la marquise de Merteuil, personnage du dandy Laclos. De l’insolence, de l’impertinence, de la désinvolture, tout est là. Pas de sérieux engoncé, pas d’hystérie, rien à voir avec la sinistre parade des people, ce trucage publicitaire des magazines. Le dandysme, mâle ou femelle, n’est pas une fonction de la mode, mais plutôt sa négation, son énigmatique trou noir. Des vêtements ? A part Saint Laurent, pas grand-chose. Je veux bien que vous ajoutiez quelques rock stars, mais c’est déjà du bruit. Je m’isole avec la dandy Bartoli chantant le dandy Vivaldi.

Le dandy a besoin de masques, comme la vraie philosophie. Son rêve est d’être là comme s’il n’était pas là, visible-invisible, insoupçonnable. Laissons la parole au surdandy Nietzsche, aventurier risqué de la vraie vie : «Tout esprit profond a besoin d’un masque; je dirai plus : un masque se forme sans cesse autour de tout esprit profond, parce que chacune de ses paroles, chacun de ses actes, chacune de ses manifestations est continuellement l’objet d’une interprétation fausse, c’est-à-dire « plate ».»

Daniel Salvatore Schiffer, Le Dandysme ou la création de soi, François Bourin Editeur, 2011.

Philippe Sollers.
Le Nouvel Observateur n°2459 du 22 décembre 2011.

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11 décembre 2011

la passion de la liberté

Classé sous Non classé — sollers @ 13:2

Leurro

Finalement, cet euro n’est-il pas un leurre ? Nous courons après dans un tourbillon, mais j’aimerais savoir qui manipule le leurre et l’argent du leurre. Vous avez sans doute remarqué que nous sommes désormais 7 milliards d’habitants sur cette planète. Comme il y a plus d’un milliard de Chinois en pleine expansion économique rapide, il était fatal que l’euro en crise aille chercher de l’aide de ce côté-là. On assiste alors à des indignations diverses, surtout à gauche. Un vieux socialiste déclare que traiter avec les Chinois est une capitulation digne de « Munich ». Ces Chinois sont inquiétants, bien sûr, mais les comparer à Hitler frôle quand même la démence. Un pas de plus, et tous les vieux clichés racistes seront de retour, « péril jaune » compris.

Qui va sauver l’euro et l’Europe ? Qui nous protégera de la dictature des marchés ? Obama ? Certes, on l’a vu en idylle rapprochée avec Sarkozy, mais cette lune de miel durera-t-elle ? Le dollar n’est-il pas foncièrement jaloux de l’euro ? Leurro pour leurro, j’admire la parade qui consiste à nommer des techniciens de l’opacité financière au poste de commandement. L’Italie et l’Espagne viennent ainsi de retomber entre les mains des jésuites, Monti et Rajoy étant deux élèves surdoués de la Compagnie.
La rigueur étant à l’ordre du jour, elle va s’aggraver dans des proportions encore inconnues pour la France et son triple A problématique. Heureusement, le futur président Hollande a déclaré : « Je veux donner un sens à la rigueur.» Noble programme, qui me rassure pleinement, moi et mes modestes leurros. Je compte sur Hollande pour me préserver des Chinois.

La Corrèze, voilà l’avenir : là, au moins, dans la France profonde, tout le monde est normal.

Baisers

Je ne comprends pas les réactions frileuses au sujet de la campagne photographique de Benetton. Elle choque sans doute des cathos arriérés qui, de façon pathétique, manifestent, avec bougies, devant des théâtres ou des cinémas. Mais Benoît XVI n’est pas mal du tout dans son étreinte avec un imam. Après tout, ils ont le même Dieu, à quelques variantes près. Du moment qu’on ne voit pas le pape enlacé avec le dalaï-lama, les Chinois se tiendront tranquilles. Mais je propose d’autres images. Angela Merkel s’embrassant elle-même serait une bonne idée.

Pour une campagne hexagonale, on peut révéler brusquement des affinités électives, des solidarités cachées. Une photo bouche à bouche de Sarkozy et Hollande s’impose. Je vois bien un baiser de paix entre DSK et Nafissatou Diallo. Autres propositions : Eva Joly se jetant sur Marine Le Pen, Montebourg sur Christine Lagarde, Mélenchon sur Cécile Duflot, Manuel Valls sur Jean-François Copé, Bayrou sur Claude Guéant, Moscovici sur Carla Bruni. Plus fort encore : un plan Atlantique avec Juppé, maire de Bordeaux, roulant un patin à Ségolène Royal, future députée de La Rochelle. Ou alors, carrément, un plan western hard : Cohn- Bendit et Nadine Morano.

Viols

Des massacres quotidiens en Syrie, des émeutes sanglantes en Égypte, considérez votre chance de vivre dans une niche fiscale, même rabotée, puisqu’il faut bien que les populations s’habituent à payer les extravagances des banques. La Corrèze est mystérieusement protégée de ce qui devient un problème national : viols à répétition, avec meurtres hallucinants des jeunes générations, fillette poignardée, jeune fille violentée et brûlée en forêt. Rien de plus sinistre que ces « marches blanches » dans les villages touchés par cette irruption de folie furieuse.

À côté de ces symptômes tragiques, les incartades plus ou moins glauques de DSK, ont l’air de lourdes plaisanteries. Le plus curieux est qu’il ait eu besoin de partenaires masculins pour ses « parties fines » (curieuse expression des médias à propos d’une absence flagrante de finesse). Cependant, tout s’arrange : DSK est en Israël, il se laisse pousser la barbe, une illumination divine serait bienvenue. Je renonce à mon projet initial de lui servir de nègre pour ses Mémoires érotiques, avec une longue introduction sur les particularités de la sexualité socialiste (Hollande, qui veut ressembler à Mitterrand, n’est visiblement pas au courant du sujet). Alors quoi ? Ma conversion ne serait pas un mauvais titre. Je l’enregistre à Jérusalem, je brode un peu, je montre ma science biblique, et DSK sort de son bourbier par le haut. Le voilà guéri et remis en selle, avec un plan tout neuf pour le sauvetage du leurro.

Éducation

Il est urgent d’instituer, dans tous les lycées et collèges, des cours de goût. Ils seront obligatoires, comme ceux du catéchisme autrefois. Les jeunes gens et les jeunes filles y seront appelés à se respecter, et tout simplement à se regarder et à s’écouter. La diminution des viols deviendra évidente. Programme : le lundi, architecture, le mardi, peinture, le mercredi, musique, le jeudi, sculpture, le vendredi, littérature. Chaque élève devra savoir réciter par cœur deux ou trois fables de La Fontaine, et quatre poèmes de Baudelaire tirés des Fleurs du mal. Exemple : « Mais le vert paradis des amours enfantines,/Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,/Les violons vibrant derrière les collines,/Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets…» Etc.

Livre à lire et à relire : Histoire de ma vie, de Casanova1. Chaque élève devra réciter ce paragraphe : « Le tempérament sanguin me rendit très sensible aux attraits de toute volupté, toujours joyeux, et toujours empressé de passer d’une jouissance à l’autre, et ingénieux à les inventer. »  Et aussi : « En me rappelant les plaisirs que j’ai eus, j’en jouis une seconde fois, et je ris des peines que j’ai endurées et que je ne sens plus. Membre de l’univers, je parle à l’air, et je me figure rendre compte de ma gestion, comme un maître d’hôtel le rend à son maître avant de disparaître.»

On ne tiendra aucun compte des protestations intempestives des parents d’élèves. Les projections de reproductions de Fragonard, Manet, Picasso, auront un succès fou. Quant à vous, vous devez, séance tenante, vous procurer le catalogue somptueux de l’exposition « Casanova, la passion de la liberté » à la Bibliothèque nationale. Il coûte seulement 49 leurros. C’est pour rien.

1-   Casanova l’admirable, Folio n° 3318.

Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du Dimanche3480, du 27 novembre 2011

 

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