SOLLERS Philippe Blog

6 mai 2012

Bonne chance

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Marine

On ne l’attendait pas à ce niveau, mais c’est fait, et tout le monde en parle. Le Président candidat sentait une vague forte monter vers lui, mais voilà, elle n’était pas bleu clair, mais massivement bleu marine. Le rouge Mélenchon se flattait d’avoir ressuscité l’idéal communiste et de terrasser la blonde agitée : hélas, hélas, Stalingrad n’a pas tenu, et une bonne partie du peuple français s’est déportée sur la droite. Hollande est en tête, soit, et même virtuellement élu, il s’abîme de plus en plus la voix dans les meetings, mais restons prudents, le second tour s’annonce sanglant, simpliste, vociférant, et des milliers de drapeaux bleu-blanc-rouge vont tourbillonner dans les têtes. Le Président propose trois débats à son challenger socialiste, on regrette de ne pas voir ça tous les soirs, dans le genre interminable primaire au sommet. Bref, la participation a été intense, l’Histoire est en marche, Robespierre a été remplacé au pied levé par Jeanne d’Arc, le Président déclare la patrie en danger, veut transformer le 1er Mai en fête du « vrai travail » national, peut-être s’est-il mis à prier le soir, pendant que le candidat de gauche compte sur la sagesse immémoriale de la Corrèze. Et Bayrou ? me dites-vous. Bayrou ? Comme d’habitude, avec une belle obstination paysanne, il attend son heure. Ce serait l’heure de la raison centrale, celle qui ne vient jamais. Les élections ne sont pas raisonnables. Cela dit, les dernières déclarations du Président à propos de la littérature m’ont consterné. Après avoir taclé La Princesse de Clèves et Fabrice del Dongo dans La Chartreuse de Parme, il dit maintenant que le livre qui lui tombe des mains est Les Liaisons dangereuses, de Laclos. Une France forte sans Stendhal et Laclos ? Quelle erreur…

Légitime défense                           

Étrange pays, la France, qui n’en finit pas de stupéfier ses voisins par sa démocratie éruptive et brouillonne. Pour l’instant, la palme démocratique revient quand même à la Norvège qui écoute sans broncher les explications de son tueur forcené. En se livrant à son massacre, dit-il, il se trouvait en état de « légitime défense » contre l’immigration massive et l’islamisation de l’Occident. Il délire, mais veut être considéré comme pleinement rationnel (la prison, donc, pas l’asile psychiatrique). La légitime défense est un beau concept. Supposons que je me retrouve dans un train bondé, envahi par des mères débordées et des enfants qui hurlent. À un moment, ce bruit me rend fou, je sors ma kalachnikov, je tire sur tout ce qui crie, et je plaide ensuite la légitime défense par rapport à l’agression auditive dont j’étais l’objet. Serais-je compris ? J’en doute.

Stupidité

Voici un petit livre décapant qu’il faut vous procurer sans délai : Les Lois fondamentales de la stupidité humaine (1). Ne cherchez pas à connaître l’auteur, un certain Carlo M. Cipolla, mort, paraît-il, en 2000, dont l’éditeur nous cache peut-être la véritable identité. Voici la première loi, d’une évidence troublante : « Chacun sous-estime toujours inévitablement le nombre d’individus stupides existant dans le monde.» Attention, l’individu stupide n’est pas l’imbécile, ce serait trop simple. Ce qui le rend particulièrement dangereux, c’est qu’il peut paraître rationnel et intelligent. « Jour après jour, avec une monotonie imparable, chacun est harcelé par des individus stupides qui surgissent à l’improviste, dans les lieux les plus malcommodes et aux moments les plus improbables.» L’auteur ne craint pas d’affirmer scientifiquement que la stupidité est un fait de nature et non de culture : « Que l’on évolue dans les cercles les plus distingués ou que l’on se réfugie parmi les chasseurs de têtes de Polynésie, que l’on s’enferme dans un monastère ou que l’on décide de passer le reste de sa vie en compagnie de femmes belles et lascives, on rencontre toujours le même pourcentage d’individus stupides, pourcentage qui dépassera toujours vos attentes. »  Ne pas confondre avec la bêtise (ce pas en avant aurait enchanté Flaubert) : « Est stupide celui qui entraîne une perte pour un autre individu ou pour un groupe d’individus, tout en n’en tirant lui-même aucun bénéfice et en s’infligeant éventuellement des pertes.» Et voici le plus inquiétant, comme on peut, une fois de plus, le vérifier ces temps-ci : « Les partis politiques et la bureaucratie se sont substitués aux classes et aux castes, et la démocratie s’est substituée à la religion. Dans un système démocratique, les élections générales sont un instrument tout à fait efficace pour garantir le maintien d’une fraction importante d’individus stupides parmi les puissants. Un pourcentage très élevé des électeurs est composé d’individus stupides et les élections leur offrent à tous à la fois une occasion formidable de nuire à tous les autres sans rien y gagner. » Vérifiez.

Chinois

Les Chinois sont déjà un peu partout dans la région de Bordeaux, comme cette charmante actrice populaire, Zhao Wei, qui vient d’acheter un petit domaine du côté de Saint-Émilion. Ces Chinois me suivent à la trace, puisque je les retrouve dans l’île de Ré, en face de chez moi, en train d’étudier les marais salants et l’obtention de la fleur de sel. Le vin, le sel… il ne leur reste plus qu’à me traduire intégralement et à susciter une prolifération de commentaires. Je n’aurais jamais cru possible une telle situation, lors du voyage que j’ai organisé en Chine, en 1974, au nom de la revue Tel Quel. Sur ce voyage, qui a fait couler beaucoup d’encre, on lira la réédition du Voyage en Chine, de Marcelin Pleynet (2), excellent journal, moins dupe que n’a voulu le croire Simon Leys (trop fixé sur Barthes) et plein de notations élégantes et sensibles sur les paysages et les corps chinois. Pleynet est avant tout un poète, ce qui fait que ses notes traversent le temps en toute liberté. Dans ce livre, quelques photos en couleur de l’époque, émouvantes. Pour rendre leur visite aux Chinois, rien de mieux que les Écrits de Maître Wen (3) (ou Livre de la pénétration du mystère), un vieux classique à pratiquer chaque jour : « Pour peu que les viscères se placent sous la dépendance du cœur et lui restent soumis, la résolution triomphe, la conduite sera ferme, l’entendement florissant, les humeurs concertées, en sorte que l’on voit tout, entend tout et réussit en tout. Le souci ne trouvera nulle part à s’introduire ni les miasmes par où attaquer. » Bonne chance, et vive la crise !

 

1. Carlo M. Cipolla, Les Lois fondamentales de la stupidité humaine. Éditions PUF, 2012, 72 p., 7 euros.
2. Marcelin Pleynet, Voyage en Chine, Éditions Marciana, 2012.
3. Maître Wen, Écrits. Éditions Les Belles Lettres, 2012. Traduction et notes de Jean Levi, 555 p., 39,60 euros.

Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du Dimanche n° 3211, dimanche 29 avril 2012.

 

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15 avril 2012

Six traits

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

François Jullien (1) est très obstiné : il s’est rendu compte, depuis longtemps, qu’il aurait beau alerter les intellectuels occidentaux sur leur difficulté à aborder la pensée chinoise, peu de réponses lui parviendraient alors que les Chinois sont désormais partout (jusque dans les châteaux du Bordelais, par exemple).

Prenons une situation cocasse. Il descend dans une rue du quartier Latin de Paris, et il regarde les enseignes des boutiques ou des restaurants chinois. Voici des idéogrammes qui signifient « Nouveau florissant » ou « En plein épanouissement ». En français, écrit en dessous, cela devient « Délices asiatiques » ou « Délices express ». Mieux, « Ciel-essor » est traduit brutalement par « Chez Tonny ». Pourquoi ne pas aller dîner chez Tonny ? Sans doute, mais suis-je vraiment entré dans un changement d’écoute ?

« Les deux perspectives frayées dans l’une et l’autre langue ne communiquent pas. Il y a là une appellation « du dedans » et une appellation « du dehors », et les deux s’ignorent.»

Simple anecdote, dira-t-on. Mais non, le malentendu est plus grave, et il est mondial. Le chinois me fait signe, et je passe devant lui sans le voir. Le résultat est un enfermement identitaire sur fond d’uniformisation globale. La philosophie ne me permet pas «d’entrer» en chinois, pas plus que la théologie ou la mythologie.

Si je dis, de façon biblique, « Au commencement Dieu créa le Ciel et la Terre » (ou « Au commencement était la Parole »), je pose d’emblée le problème de la Création. Voilà un Dieu qui fabrique et commande, et qui pose une Loi à laquelle je suis plus ou moins tenu d’obéir. Si, au contraire, je prends comme commencement la « Théogonie » d’ Hésiode, je suis dans une cascade générative pour la plus grande gloire d’ Eros, « le plus beaux des dieux immortels ». Création hébraïque ou génération grecque, je tourne, même sans le savoir, entre ces deux cercles, appelons-les, par commodité, Dieu et Platon.

Voyons maintenant la première phrase chinoise du « Classique du changement » («Yi-King»). Si je traduis, comme Jullien, par « commencement-essor-profit-rectitude », je ne suis plus du tout en présence d’un Dieu créateur ou générateur, mais dans un processus d’écriture naturelle, comme l’illustrent les fameux hexagrammes (six traits continus, le Ciel; six traits brisés, la Terre). J’existe dans une transformation, une modification, une régulation qui n’en finissent pas d’avoir lieu. Je n’ai plus affaire à une causalité, et encore moins à un commandement quelconque.

Dans le Tao (la «Voie»), avec ses deux polarités yin et yang (capacité réceptive, capacité initiatrice), tout devient fonctionnement incessant (« yong ») qui n’a pas besoin de parler (« le Ciel ne parle pas »). Le vrai commencement n’a rien d’éclatant ou de fracassant, c’est une amorce d’ampleur qui tend à être « spontanément ainsi » (« ziran »). Son style est la formulation, la formule. « Pour pénétrer dans la pensée chinoise, dit justement Jullien, il faut quitter un «chez-soi » de la pensée et se laisser déranger.»

Mais qui a encore envie, de nos jours, d’être dérangé dans ses habitudes mentales ? Moi, en tout cas. Finissons par cette nouvelle traduction des extraordinaires « Ecrits de Maître Wen. Livre de la pénétration du mystère » (2) : « L’homme du Tao est vacuité, équanimité, limpidité, souplesse, simplicité. La vacuité est sa demeure, l’équanimité sa nature, la limpidité son miroir, la souplesse son agir, le retour sa constante. Chez lui, la souplesse est dure, la faiblesse forte, la simplicité pilier.»

 

(1) François Jullien, Entrer dans une pensée ou des possibles de l’esprit, Editions Gallimard.
(2) Jean Levi, Ecrits de Maître Wen. Livre de la pénétration du mystère. Texte traduit et annoté par Jean Levi. Editions Les Belles Lettres, «Bibliothèque chinoise», 2012.

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°3244, 29 mars 2012.

 

 

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