SOLLERS Philippe Blog

2 juillet 2013

Juin : Au lecteur féroce

Classé sous Non classé — sollers @ 13:2

Le Point.fr, 14 Juin 2013.

Inquisition :
Vous êtes américain, et vous apprenez que Big Brother Obama vous surveille. Vous êtes listé, écouté, enregistré, radiographié par la NSA, National Security Agency, surnommée, à cause de son opacité, « No Such Agency », « l’agence qui n’existe pas ». Un type étonnant, Edward Snowden, vient de faire défection dans ce trou noir, trahison très gênante pour les services de renseignements électroniques. Mais le plus stupéfiant est qu’il est allé se réfugier à Hongkong, pour disparaître ensuite en Chine. Cet homme, qui en sait beaucoup trop, ancien de la CIA, après être passé par la guerre en Irak, dit des choses de ce genre, à propos des États-Unis : « Je ne veux pas vivre dans une société qui fait ce genre de choses. Je ne veux pas vivre dans un monde où tout ce que je fais et dis est enregistré. » Bonne chance en Chine, Snowden ! Si vous restez vivant, envoyez-moi une carte postale ! Je ne le dirai à personne, c’est promis.

Passion :
On imagine ce que Hitchcock aurait tiré de toute cette histoire, et de la cavale de Snowden à Hongkong. James Stewart aurait été parfait dans le rôle. Plus je revois les films de Hitchcock, plus ils me semblent beaux, intenses, irréfutables. Comment faire mieux que le martyre éblouissant de Tippi Hedren dans Les oiseaux ? Renseignez-vous sur le très bizarre Monsieur Hitchcock en lisant le n° 123 de la revue L’Infini. Un jésuite américain raconte ses visites à Hitchcock à la fin de sa vie. Ce dernier ne s’intéresse plus au cinéma, désormais envahi de « robots », dit-il. Mieux : il demande à deux jésuites de célébrer la messe chez lui. Il y assiste avec sa femme, Alma, et répond « à l’ancienne », en latin. Finalement, très ému, il pleure. Ce témoignage tardif a d’abord été oublié dans le Wall Street Journal. Un des biographes de Hitchcock venait d’écrire que Hitchcock lui-même lui avait fait savoir qu’il « n’avait permis à aucun prêtre de lui rendre visite, ou de célébrer une messe informelle chez lui ». Conclusion du témoin jésuite : « Que, dans ses derniers jours, le réalisateur ait, délibérément et avec succès, fait croire à des gens de l’extérieur exactement le contraire de ce qui s’est passé, voilà qui est du pur Hitchcock. »

Dissolution :
Après la mort du jeune Clément Méric, et l’émotion qu’elle a provoquée, pourra-t-on enrayer les mouvements d’extrême droite, tatouages et crânes rasés ? Leurs groupuscules sont très nombreux, et les Jeunesses nationalistes révolutionnaires peuvent se transformer, du jour au lendemain, avec d’autres appellations. C’est une nébuleuse qui vient de loin, dans un pays qui va de moins en moins bien. Humiliation : je comptais sur Tsonga, il s’est dégonflé devant Ferrer, lui-même écrasé par l’implacable Nadal. En foot, l’équipe de France a été piétinée par le Brésil. Mes amis espagnols me sifflent, mes amis brésiliens se moquent de moi. J’essaie de me raccrocher au président Hollande, mais je vois avec consternation qu’il confond les Japonais avec les Chinois.

Révolution :
Vous voulez savoir ce qu’est une véritable révolution, très différente de celles qui ensanglantent périodiquement la planète ? C’est simple : vous vous procurez le livre de Marcelin Pleynet sur Lautréamont, enfin réédité ces jours-ci (collection Tel, Gallimard, 12 euros). Il se lit comme un roman policier au sujet de cet écrivain-énigme. Écoutez ça : « Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu’il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison… »

Lisez, lisez, et devenez ainsi « momentanément féroce ». Ça vous évitera, alors que tout vous y pousse, à l’être constamment dans la vie.

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Le Point.fr, 7 juin 2013

Foot :
Laissons l’actualité politique, d’une affligeante nullité, et respirons à l’air libre. Qui allait gagner la finale de la Coupe de France de football ? La courageuse équipe d’Évian ou les Girondins de Bordeaux ? Plaisanterie facile : l’eau minérale ou le vin ? Finalement, le vin. Les commentateurs, très partiaux, soutenaient ouvertement Évian, et on aurait cru, à les écouter, que Bordeaux était un club étranger, une sorte d’équipe anglaise. Le PSG appartient au Qatar, Monaco aux Russes, et, puisque la France est à vendre, comment soutenir Bordeaux, ma belle ville natale ? Je ne vois que les Chinois, déjà installés dans les châteaux de la région, grands amateurs et importateurs de vin et de cognac (contrairement à ce qu’aura cru ce buveur d’eau impénitent de Céline qui les a imaginés noyés en Champagne). Le président Hollande était là, il a réussi à soulever la lourde coupe d’argent, il a vite disparu, un peu grossi, derrière les joueurs en fête. Bravo, Évian, mais des millions d’euros chinois pour Bordeaux

Rugby :
Qui attendait Castres comme champion de France de rugby ? Personne, Toulon était largement favori. Comme quoi une petite ville du Tarn (46 000 habitants) peut arriver jusque-là, budget restreint, équipe soudée et solide, pas de grande vedette (sauf un Sud-Africain cocasse du nom de Kockott). Je préfère de plus en plus le rugby au foot : trop d’argent dans le ballon rond, moins de tricherie dans le ballon ovale. Un beau match de rugby est homérique, et on est chaque fois surpris qu’il n’y ait pas davantage de blessés. Les héros, ici, dans leurs mêlées et leurs courses, pourraient s’appeler, comme dans L’Iliade, Achille, Hector, Diomède, Ajax. Un salut, quand même, à l’admirable Anglais Wilkinson, triste d’avoir perdu par sa faute. Enfin, Hollande était encore là, il a brandi avec timidité le bouclier de Brennus (chef gaulois qui s’est emparé de Rome en 390 avant notre ère), avant de disparaître à nouveau derrière les joueurs. La Coupe de France, le bouclier de Brennus, la vie d’un président de la République est épuisante.

Tennis :
Qui a dit que les Français étaient déprimés ? Voyez Tsonga : il court, il cogne, il danse, et sa façon d’éliminer le grand Federer en trois sets est une leçon d’énergie. Peu importe s’il va jusqu’au bout, sa légende est faite. Tsonga ! Tsonga ! Toute la terre battue pour Tsonga ! Trente ans après Noah, un Français en tête à Roland Garros ! Hollande n’était pas là, mais si Tsonga arrive en finale, il sera, je l’espère, reçu à l’Élysée, avec tous les honneurs, par un président, raquette à la main, flanqué du futur président Valls, lui aussi en tenue sportive.

Rodin :
Ne croyez pas ce qu’on vous raconte sur « l’art contemporain », qui, une fois de plus, exhibe ses déchets à Venise. Vous allez vous procurer, pour l’été, le splendide album de Rodin, Lumière de l’antique (Gallimard, 45 euros). Rien de plus émouvant que de voir le géant Rodin (sans lui, pas de Cézanne, de Matisse, de Picasso) collectionner les antiques grecs, les installer près de lui comme soutien, les disposer dans son jardin de Meudon. Il écrit : « Tandis que la vie anime et réchauffe les muscles palpitants des statues grecques, les poupées inconsistantes de l’art académique sont comme glacées par la mort.

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6 mai 2012

Bonne chance

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Marine

On ne l’attendait pas à ce niveau, mais c’est fait, et tout le monde en parle. Le Président candidat sentait une vague forte monter vers lui, mais voilà, elle n’était pas bleu clair, mais massivement bleu marine. Le rouge Mélenchon se flattait d’avoir ressuscité l’idéal communiste et de terrasser la blonde agitée : hélas, hélas, Stalingrad n’a pas tenu, et une bonne partie du peuple français s’est déportée sur la droite. Hollande est en tête, soit, et même virtuellement élu, il s’abîme de plus en plus la voix dans les meetings, mais restons prudents, le second tour s’annonce sanglant, simpliste, vociférant, et des milliers de drapeaux bleu-blanc-rouge vont tourbillonner dans les têtes. Le Président propose trois débats à son challenger socialiste, on regrette de ne pas voir ça tous les soirs, dans le genre interminable primaire au sommet. Bref, la participation a été intense, l’Histoire est en marche, Robespierre a été remplacé au pied levé par Jeanne d’Arc, le Président déclare la patrie en danger, veut transformer le 1er Mai en fête du « vrai travail » national, peut-être s’est-il mis à prier le soir, pendant que le candidat de gauche compte sur la sagesse immémoriale de la Corrèze. Et Bayrou ? me dites-vous. Bayrou ? Comme d’habitude, avec une belle obstination paysanne, il attend son heure. Ce serait l’heure de la raison centrale, celle qui ne vient jamais. Les élections ne sont pas raisonnables. Cela dit, les dernières déclarations du Président à propos de la littérature m’ont consterné. Après avoir taclé La Princesse de Clèves et Fabrice del Dongo dans La Chartreuse de Parme, il dit maintenant que le livre qui lui tombe des mains est Les Liaisons dangereuses, de Laclos. Une France forte sans Stendhal et Laclos ? Quelle erreur…

Légitime défense                           

Étrange pays, la France, qui n’en finit pas de stupéfier ses voisins par sa démocratie éruptive et brouillonne. Pour l’instant, la palme démocratique revient quand même à la Norvège qui écoute sans broncher les explications de son tueur forcené. En se livrant à son massacre, dit-il, il se trouvait en état de « légitime défense » contre l’immigration massive et l’islamisation de l’Occident. Il délire, mais veut être considéré comme pleinement rationnel (la prison, donc, pas l’asile psychiatrique). La légitime défense est un beau concept. Supposons que je me retrouve dans un train bondé, envahi par des mères débordées et des enfants qui hurlent. À un moment, ce bruit me rend fou, je sors ma kalachnikov, je tire sur tout ce qui crie, et je plaide ensuite la légitime défense par rapport à l’agression auditive dont j’étais l’objet. Serais-je compris ? J’en doute.

Stupidité

Voici un petit livre décapant qu’il faut vous procurer sans délai : Les Lois fondamentales de la stupidité humaine (1). Ne cherchez pas à connaître l’auteur, un certain Carlo M. Cipolla, mort, paraît-il, en 2000, dont l’éditeur nous cache peut-être la véritable identité. Voici la première loi, d’une évidence troublante : « Chacun sous-estime toujours inévitablement le nombre d’individus stupides existant dans le monde.» Attention, l’individu stupide n’est pas l’imbécile, ce serait trop simple. Ce qui le rend particulièrement dangereux, c’est qu’il peut paraître rationnel et intelligent. « Jour après jour, avec une monotonie imparable, chacun est harcelé par des individus stupides qui surgissent à l’improviste, dans les lieux les plus malcommodes et aux moments les plus improbables.» L’auteur ne craint pas d’affirmer scientifiquement que la stupidité est un fait de nature et non de culture : « Que l’on évolue dans les cercles les plus distingués ou que l’on se réfugie parmi les chasseurs de têtes de Polynésie, que l’on s’enferme dans un monastère ou que l’on décide de passer le reste de sa vie en compagnie de femmes belles et lascives, on rencontre toujours le même pourcentage d’individus stupides, pourcentage qui dépassera toujours vos attentes. »  Ne pas confondre avec la bêtise (ce pas en avant aurait enchanté Flaubert) : « Est stupide celui qui entraîne une perte pour un autre individu ou pour un groupe d’individus, tout en n’en tirant lui-même aucun bénéfice et en s’infligeant éventuellement des pertes.» Et voici le plus inquiétant, comme on peut, une fois de plus, le vérifier ces temps-ci : « Les partis politiques et la bureaucratie se sont substitués aux classes et aux castes, et la démocratie s’est substituée à la religion. Dans un système démocratique, les élections générales sont un instrument tout à fait efficace pour garantir le maintien d’une fraction importante d’individus stupides parmi les puissants. Un pourcentage très élevé des électeurs est composé d’individus stupides et les élections leur offrent à tous à la fois une occasion formidable de nuire à tous les autres sans rien y gagner. » Vérifiez.

Chinois

Les Chinois sont déjà un peu partout dans la région de Bordeaux, comme cette charmante actrice populaire, Zhao Wei, qui vient d’acheter un petit domaine du côté de Saint-Émilion. Ces Chinois me suivent à la trace, puisque je les retrouve dans l’île de Ré, en face de chez moi, en train d’étudier les marais salants et l’obtention de la fleur de sel. Le vin, le sel… il ne leur reste plus qu’à me traduire intégralement et à susciter une prolifération de commentaires. Je n’aurais jamais cru possible une telle situation, lors du voyage que j’ai organisé en Chine, en 1974, au nom de la revue Tel Quel. Sur ce voyage, qui a fait couler beaucoup d’encre, on lira la réédition du Voyage en Chine, de Marcelin Pleynet (2), excellent journal, moins dupe que n’a voulu le croire Simon Leys (trop fixé sur Barthes) et plein de notations élégantes et sensibles sur les paysages et les corps chinois. Pleynet est avant tout un poète, ce qui fait que ses notes traversent le temps en toute liberté. Dans ce livre, quelques photos en couleur de l’époque, émouvantes. Pour rendre leur visite aux Chinois, rien de mieux que les Écrits de Maître Wen (3) (ou Livre de la pénétration du mystère), un vieux classique à pratiquer chaque jour : « Pour peu que les viscères se placent sous la dépendance du cœur et lui restent soumis, la résolution triomphe, la conduite sera ferme, l’entendement florissant, les humeurs concertées, en sorte que l’on voit tout, entend tout et réussit en tout. Le souci ne trouvera nulle part à s’introduire ni les miasmes par où attaquer. » Bonne chance, et vive la crise !

 

1. Carlo M. Cipolla, Les Lois fondamentales de la stupidité humaine. Éditions PUF, 2012, 72 p., 7 euros.
2. Marcelin Pleynet, Voyage en Chine, Éditions Marciana, 2012.
3. Maître Wen, Écrits. Éditions Les Belles Lettres, 2012. Traduction et notes de Jean Levi, 555 p., 39,60 euros.

Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du Dimanche n° 3211, dimanche 29 avril 2012.

 

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