SOLLERS Philippe Blog

14 juillet 2013

Lourdeur du cinématographe

Classé sous Non classé — sollers @ 22:2

Où en êtes-vous avec le cinéma ?
Je n’y vais plus. J’ai toujours eu un rapport extrêmement distant, occasionnel, avec le cinéma. Je suis un peu agoraphobe. M’asseoir dans une salle et regarder quelque chose avec d’autres personnes, ça provoque chez moi un sentiment d’oppression qui fait que je m’y déplace rarement. Sauf pour une projection privée, qui peut prendre des proportions effroyables, parce que quand on est presque seul, avec un son hurlant comme aime faire Godard… Il m’avait convoqué pour Film Socialisme et ça faisait tellement de bruit que je me suis éclipsé avant la fin. Le cinéma pour moi c’est trop une contrainte collective. Je suis effaré devant le surinvestissement du cinéma, ça a pris de telles proportions dans la vie de mes contemporains…

Vous n’avez jamais vraiment aimé ça, au fond…
Ce qui me dérange le plus, c’est l’image. Je crois que là on tombe sur un formatage très ancien, qui consiste à confondre la peinture avec l’image. Problème que Godard a rencontré sans arrêt. (Il l’imite) « Et alors la peinture ? Ça vous dit quoi la peinture ? » Le fait de tout mettre sous la coupe de l’image, les acteurs, tout, là je m’ennuie très vite parce que je comprends immédiatement de quoi il s’agit. Il faut que vous lisiez le livre de Jacques de Saint Victor, qui s’appelle Un Pouvoir invisible, c’est sur la Mafia, c’est magnifique. La Mafia à son stade actuel, c’est-à-dire planétaire. Quel a été le premier geste de la Mafia aux États-Unis d’Amérique ? Bien entendu d’investir Hollywood, le divertissement, le cinématographe. Il y a eu ce coup de génie : la Mafia a compris que le personnel humain, en général, allait rentrer dans ce tourbillon, le cinéma – et nous y sommes, ce n’est pas moi qui ai inventé le concept de société du spectacle. Et là je résiste, parce que ça me paraît contradictoire avec ce que je fais et mon amour pour la peinture. Donc la plupart du temps, je m’ennuie.

À propos d’Hollywood, nous revient en tête votre rencontre avec Kirk Douglas. Lors d’une émission d’Apostrophes où il se trouvait aussi, il disait adorer la France, Paris, et en particulier le pont Alexandre III. Vous lui aviez répondu : « Mais tu sais que le tsar Alexandre III était l’un des plus antisémites… » Et Kirk Douglas de dire : « Ah bon… il va falloir revoir ma position sur ce pont alors »…
(rires) Je ne me souvenais pas précisément de cette anecdote. Kirk Douglas était lié à Gallimard, qui avait voulu que l’on se voie. Alors on avait dîné ensemble, on s’était marrés, du coup il pensait le plus grand bien de moi sans jamais avoir ouvert un de mes livres. Il avait écrit des mémoires. Dans ces mémoires, il disait qu’il regretterait toujours une chose, c’est qu’après avoir fait l’amour avec une femme, il ne puisse pas se retrouver immédiatement à une table à jouer aux cartes avec des copains. Chose qui se laisse penser quand même ! C’est un type absolument charmant.

C’est votre acteur préféré ?
Mon number one absolu, c’est Cary Grant… Mais pour les cinéastes, c’est Hitchcock. Il n’y a rien à faire, c’est comme ça. Pour moi, il n’y a qu’un cinéaste. Hitchcock, je peux revoir ses films dix fois, cinquante fois, avec la même attention et le même frémissement. À part lui, personne. C’est un génie absolument supérieur, qui a emprunté le cinéma pour faire quelque chose avec le temps. Ce qu’on appelle suspens est une façon de faire exister concrètement l’être-là, la présence absolument précaire et extraordinaire d’une vie humaine dans les vagues du temps… Hitchcock, c’est un métaphysicien. C’est ça qui m’intéresse, c’est la métaphysique au cinéma. Hitchcock est catholique, anglais. Récemment, dans le Wall Street Journal, j’ai lu une déclaration invraisemblable d’un jésuite de Washington, de l’université jésuite de Washington. Il répondait à un article qui présentait Hitchcock comme absolument pas religieux. Il disait : « Ce n’est pas vrai. J’avais 22 ans à l’époque, j’allais toutes les semaines, le samedi, chez Hitchcock avec un autre jésuite. Je lui disais : « Alors monsieur Hitchcock, est-ce que vous avez vu quelque chose d’intéressant au cinéma ces temps-ci ? » Lui répondait : « Au cinéma ? Vous plaisantez ! C’est pour les robots maintenant. Allons à la messe ! » » Et Hitchcock disait la messe à l’ancienne ! C’est-à-dire en répondant en latin. Et il pleurait. Avec sa femme, Alma, ils se faisaient dire la messe chez eux. Et le jésuite, assez fin, finit son article du Wall Street en disant : « Hitchcock a réussi à faire croire à l’extérieur quelque chose de complètement diffèrent de ce qui se passe à l’intérieur, c’est du pur Hitchcock. » Catholique bien sûr… J’ai vu plein de très bons films, de « grands cinéastes » comme on dit, mais Hitchcock c’est une pénétration tellement innocente de la criminalité que c’est complètement déroutant. C’est la fameuse phrase de Truffaut qui ne sait pas quoi en faire. Truffaut dit à un moment donné : « Mais enfin monsieur Hitchcock, ce sentiment de culpabilité dans tous vos films… Est-ce que ce n’est pas dû à votre éducation catholique ? » Et Hitchcock répond : « Comment pouvez vous me dire ça, je décris toujours un innocent dans un monde coupable. » Et là il faut s’arrêter : qu’est-ce que c’est qu’un innocent dans un monde coupable ? C’est christique, bien entendu, c’est monsieur Kaplan dans North by Northwest, par exemple, et là vous êtes pris, vous pouvez revoir mille fois l’avion, la course dans le champ de maïs. Et puis les femmes ! Une actrice devient tout à fait autre chose qu’une actrice. Comme aucun autre cinéaste, Hitchcock saisit l’hystérie dans ses moindres détails ; il fait surgir la psychose narcissique. Tippi Hedren… Les Oiseaux, Kim Novak avec Vertigo. Je n’ai pas de souvenir plus fort de mise en situation de la substance féminine, ça n’existe absolument pas chez les autres.

À l’inverse, vous avez un rapport compliqué avec Godard. Dans « Portrait de femmes », vous écrivez : « Il remplace l’élément féminin par la couleur. » Comment il s’en tire, Godard ?
Eh bien, il bute. D’abord faisons un peu d’histoire. Méditerranée de Jean-Daniel Pollet, dont on va parler à un moment ou à un autre, est contemporain du Mépris. Godard l’a beaucoup aimé. Je pense que le travail sur la couleur dans ces deux films est absolument magnifique. La grande différence, c’est que, avec le temps, Brigitte Bardot, ça ne marche pas, ça ne marche plus. C’est un très grand questionneur de la chose fondamentale, Godard, cette histoire de mettre des sons en rapport avec les images. Il s’en sort un peu dans Le Mépris, il s’en sort mieux dans JLG/JLG, qui est un des films de lui que je préfère. Un piano est un piano, une partition est une partition et de l’eau de l’eau, la chose même. Mais il est clair qu’il vient buter sur la peinture. Alors il se sert de la musique d’une façon qui, à mon avis, n’est pas satisfaisante. Alors que dans Méditerranée de Pollet, il suffit que la paysanne grecque se regardant dans un miroir reboutonne son tablier bleu, bouton par bouton, et c’est la poésie même, c’est Pollet, c’est rare. Lui, il y est arrivé. Je n’ai jamais vu une corrida aussi bien comprise. Dans le mouvement et dans la couleur, le sang… Il y a également ce qu’il a fait sur les pêcheurs, les poissons. Je n’ai jamais vu de poissons comme ça. Je n’ai jamais vu non plus un grand brûlé par la lèpre, nu, dire, comme dans L’Ordre, depuis son corps complètement défiguré, la vérité. C’est une sensibilité extrême, Pollet. On était amis. Il est arrivé avec ses rushs de Méditerranée tournés un peu partout, mais il ne savait pas quoi en faire ! Alors j’ai écrit le texte du film et participé au montage.

Le texte n’est pas lu par vous…
Il n’en a jamais été question. Mais le texte est de moi, et le montage, pour une part. J’ai eu l’impression à ce moment-là de faire quelque chose de passionnant. Pour Méditerranée, Pollet était dans un état d’hallucination considérable. Toutes les images qu’il a rapportées sont extraordinaires, Palmyre, l’orange… L’orange, je me disais tout le temps qu’il fallait qu’elle revienne… le fruit, le paradis. Du coup elle triomphe : c’est le triomphe de la couleur. Quand on arrive à convoquer presque les cinq sens à la fois, c’est gagné.

Pollet voulait filmer votre roman « Les Folies françaises ». Ça aurait donné quoi ?Impossible à faire, parce qu’il faut une actrice française, or il n’y en a pas. Ça ne pouvait pas avoir lieu, mais ça touchait beaucoup Pollet…

Il y est question crûment d’un inceste père-fille…
Oui monsieur, mais sans drame… Alors que vous savez que c’est un crime puni par la loi (rires), et que c’est le fondement de toutes les tragédies. Casanova m’a toujours fait rire quand il dit qu’il n’a jamais compris comment l’inceste était devenu un objet tragique. Il y a des passages ahurissants dans Casanova où on assiste très tranquillement à l’inceste avec la fille. Non, le film n’est pas faisable, il faudrait un couple de génie, des corps, ou du moins un corps français, vous avez ça en magasin ? Un corps français, ça n’existe pas au cinéma. Je préfère dix mille fois revoir Glenn Close en train de se démaquiller à la fin des Liaisons dangereuses. Ça, c’est une femme.

Il y a tout de même un cinéaste non catholique, chez qui on trouve des personnages de femmes extraordinaires, c’est Dreyer…
C’est vrai, un film de lui m’a beaucoup impressionné, c’est Gertrud. Oui. J’ai été très ému par Gertrud. Il n’y a que des gens qui parlent. C’est très fort, sauf que c’est du noir et blanc et là encore on est dans un film où l’hypothèse religieuse est massive. De toute façon, nous sommes chez les morts-vivants quoiqu’il arrive. Ah, le protestantisme… (rires)

Dans les années 60 ou 70, il y a quelques transgressions au cinéma : Oshima, Fassbinder, Pasolini ne vous intéressent pas?
L’Empire des sens, oui, on reçoit ça en pleine figure, c’est évident, mais bon… Fassbinder c’est encore autre chose. J’ai publié un livre de Jean-Jacques Schuhl, Ingrid Caven, actrice de Fassbinder, laquelle dans l’existence est tout à fait adorable. Je dis bien dans l’existence ! Si j’étais cinéaste, j’en ferais absolument tout autre chose que ce que Fassbinder en a fait au cinéma. Donc non, trop long, trop lourd pour moi.

 Salò, trop lourd aussi ?
Ah j’ai du mal à le dire, je suis au générique de Salò. C’était un petit hommage de la part de Pasolini, j’étais très flatté, il y a des réussites indubitables, par pans entiers, chez Pasolini. Mais c’est lourd, c’est harnaché disons, ce n’est pas la chose même, directe. L’orange en tant que telle, le tablier en tant que tel, le couloir en tant que tel, le haut-fourneau en tant que tel, monté d’une certaine façon, c’est-à-dire la chose même. D’ailleurs Pollet a fini avec Ponge. Et quand je dis que Godard s’en tire par la couleur avec l’expérience. Tout ça est très bien fait, Anna Karina, c’est l’époque… La Chinoise, pareil, je devais jouer, et c’est Jeanson finalement qui a pris ma place. Mais il y a un entretien qui n’a jamais été diffusé à la télévision c’est l’entretien que j’ai eu avec Godard sur Je vous salue Marie, c’est un truc totalement inconnu, filmé par Jean-Paul Fargier : Sollers – Godard : l’entretien. Godard déballe les choses très justement. « Toi tu ris tout le temps, dit-il, alors que moi je pleure tout le temps. » C’est une passe d’armes amusante à deux caméras.

Il y a eu d’autres propositions de cinéma ? Pour jouer, écrire ?
Oui, oui, il y en a eu… Ce qui m’a le plus impressionné : je publie Femmes, ce gros truc qui a eu beaucoup de succès, et des tas de metteurs en scène ont voulu le filmer. Tous, sans exception, pensaient que le narrateur devait être comme dans ce film de Truffaut, L’homme qui aimait les femmes… Ils me proposaient tous une refonte du bouquin, à savoir que le type mourait – décidément le cinéma est fort – et il revoyait sa vie. Alors je disais simplement : « Excusez-moi mais ce n’est pas du tout ça. »

 Le cinéaste catalan Albert Serra avait le projet de vous faire jouer Louis XIV, à partir du texte de Saint-Simon…
C’est trop, c’est beaucoup trop. Et puis Saint-Simon est plus intéressant que Louis XIV. Ça n’a pas pris une ride. Louis XIII à la limite m’intéresserait davantage à cause des mousquetaires… Dans Alexandre Dumas, il y a ce moment étonnant où les mousquetaires tuent sept gardes du Cardinal dans la semaine. Ils sont convoqués, on réveille Louis XIII : « Sire, pardon de vous réveiller mais… » Et Louis XIII dit cette phrase que je trouve sublime: « Je ne dors jamais. Tout au plus, je rêve. » Alors là : je me vois, oui ! Et Louis XIII commence à dire : « Messieurs ! Sept gardes tués cette semaine. Le Cardinal va être furieux… Sept c’est beaucoup trop, c’est trop. Si ça continue comme ça je vais être obligé d’appliquer les édits contre le duel, dans toute leur rigueur. Deux ou trois… Je ne dis pas, mais sept ! » Louis XIV aujourd’hui vous voyez un peu : « L’État c’est Moi. » Et je suis pour le mariage pour tous ! Etc. ! Et pour la Procréation Médicalement Assistée, et même la Gestation Pour Autrui, que j’ai beaucoup pratiquée avec mes bâtards ! (rires)

On vous a reproché d’écrire des romans qui n’en sont pas parce qu’ils ne sont pas adaptables au cinéma.
Eh oui, et ça c’est tragique. Un livre, ce n’est pas un film. D’abord parce que ça s’entend avant de se voir et que plus ça s’entend, mieux ça se voit. Et si on ne comprend pas ça, on est sourd. La plupart des films me donnent l’impression d’une surdité profonde. Un livre ça s’entend, c’est l’oreille. On est ici chez Gallimard, je reçois à peu près dix manuscrits par semaine. Je vois tout de suite s’il y a une voix ou pas. C’est très vite vu, il suffit d’un paragraphe. Comme au Conservatoire, si la personne accroche un peu le si bémol. C’est une histoire de corps encore une fois, si vous déclenchez l’écoute, vous avez aussi le corps qui vient, c’est l’épiphanie au sens joycien, c’est-à-dire j’entends quelque chose et je vois ! Mais on vit dans une civilisation scotchée à l’image avec déperdition des autres sens, et la vue elle-même ne devient plus qu’un réceptacle.

Vous avez publié il y a quelques années « L’Œil du prince » de Thomas Ravier, dans lequel l’auteur, qui se présente comme un défroqué de la cinéphilie, sauve, outre Hitchcock, deux cinéastes français : Renoir et Bresson. Pour vous, pourraient-ils être raccrochés au wagon Hitchcock ?
Non, absolument pas. Pas de femmes… Kubrick ça oui, c’est autre chose, c’est plus inquiétant, Eyes Wide Shut. Ce qui m’intéresse c’est toujours la même chose : la mise en situation d’un innocent qui ne comprend rien à la perversion. Donc là, avec Hitchcock ou Kubrick, c’est quand même du grand art. Il y a aussi quelqu’un qui m’a amusé, c’est Buñuel. Oui Buñuel est là, il fait tout ce qu’il faut pour essayer de pénétrer dans la chose que je viens d’évoquer, mais il s’en tient trop au mensonge. Il y a quelque chose qui n’est pas saisi. Quoique… ma plus grande émotion au cinéma, c’est quand même Un Chien andalou, parce que là c’est difficile de faire mieux avec la lune et l’œil. L’Age d’or est moins bon quoique intéressant.

Lacan a dit que « Él » de Buñuel était la description admirable d’un paranoïaque.
C’est vrai, mais ça c’est du côté masculin. Et ce n’est pas Catherine Deneuve, quand elle ouvre ses volets dans Tristana, qui va m’impressionner. Mais du côté masculin, oui, Él, bien sûr. Vous connaissez cette histoire ? Buñuel arrive à New York et est invité à déjeuner par Cukor. Ah, Cukor, celui-là ! Dans son film The Women, pas un homme, que des femmes. Que c’est intéressant, moi je trouve qu’il est très fort. Bref, Buñuel arrive à New York et toutes les huiles du cinématographe sont là, Billy Wilder… et Hitchcock ! On demande à Hitchcock ce qu’il pense de Buñuel, alors il dit une chose très modeste, très simple, il dit : «Après moi, c’est lui»…

Finalement, vous êtes l’une des rares figures intellectuelles françaises contemporaines à ne pas vous être intéressé véritablement au cinéma, à l’inverse de Deleuze, Rancière, Badiou, Barthes…
Ah les écrivains et le cinéma… Voyez Fitzgerald à Hollywood, le pauvre… Et si on se transporte en France : les écrivains qui font du cinéma, je ne vous dis pas… Ils veulent tous faire du cinéma à un moment ou à un autre. C’est une tangente, oui, mais pour toucher quoi ? Il y a des films de Robbe-Grillet dont certains ne sont même pas sortis. Houellebecq… Passons. Donc, entre écrivains et cinéastes ça ne va pas, c’est d’une violence extrême dans les deux sens.

C’est quoi cette violence ?
Le cinéma est violemment puritain, y compris dans ses formes pornographiques. Au cinéma, le refoulement sexuel est extraordinairement fort. Y compris quand vous faites toutes sortes d’acrobaties au premier plan. La littérature, même si elle est violente, n’est pas comme ça, elle est distanciée, parce qu’il y a tout un jeu avec les nuances. Donc le cinéma est soit très lourd, soit à la limite du grotesque, me semble-t-il. Citez-moi un écrivain qui se soit bien débrouillé avec le cinéma, je ne vois pas.

Pasolini, Duras…
(terrifié) Ahhhh ! ! ! ! Ahhh ! (Rires) La sorcière est là, non non… ! Elle me poursuit au-delà de la tombe ! Au secours !

Aujourd’hui, beaucoup d’écrivains importent le cinéma dans la littérature.
Ah pas chez Gallimard, il n’y a que des gens extraordinairement différents ! Le Clézio s’est-il mêlé de cinématographe ? Je ne pense pas. Patrick Modiano s’en est-il mêlé ? On l’a beaucoup adapté, oui. Vous avez certes mon ami le révérend Quignard… Le révérend Quignard, en effet… Il écrit des romans en pensant au cinéma, vous avez des détails, le montage est cinématographique, ça se voit tout de suite. C’est écrit en français, mais quand vous tournez les pages, vous voyez tout le temps Isabelle Huppert traverser la page ! Et vous tournez trois pages, c’est toujours Isabelle Huppert qui est là, perdue dans la campagne, et qui trouve une grange avec une vitre cassée ! (Rires) Se mettre dans la position d’écrire comme si on allait faire un film, eh bien, on n’a qu’à faire un script ! Céline au cinéma, ce n’est pas possible. Qu’est-ce que l’infilmable ? Ah, voilà une bonne question. L’infilmable. C’est tout ce qui relève de l’intime. Mal compris en général, forcé, émotivement mal transcrit. L’intime hein, l’intime radical, l’âme si vous voulez.

Là, vous donnez raison aux positions théoriques de Lanzmann.
Alors… Claude. J’ai eu suffisamment de difficultés avec lui au moment de Jan Karski de Yannick Haenel, finalement il m’a pardonné sans me pardonner… Attention ! Attention ! Mine antipersonnelle !… Il est merveilleux Lanzmann ; il a du génie, et il a fait cet énorme film sur lequel je me suis beaucoup exprimé. Il faut voir ça en projection privée, avec Lanzmann qui parcourt la salle pour voir si on est bien attentif, c’est à mourir de rire, je l’adore. Par exemple les oies dans Sobibor, c’est formidable. C’est génial, c’est le cinéma contre le cinéma.

À partir de l’infilmable ?
Absolument. De l’infilmable, de la métaphysique. Personne n’est moins religieux que Lanzmann, ce n’est pas du tout son truc. Non c’est génial ! Ne me réembrouillez pas avec Lanzmann ! (Il l’imite avec une grosse voix rocailleuse) : « Allô… Allô…Tu me remets… » Jamais il ne dirait : « Comment vas-tu ? » Je l’entends encore, il n’était pas content d’un type du Monde, il disait : « Tu sais j’ai toujours un revolver sur moi… je vais aller le descendre » Et moi : « Mais non, mais non… »

Philippe Sollers
Propos recueillis par Thierry Lounas et Jean Narboni
Sofilm, Mars 2013

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28 avril 2013

Avril : « Les amoureux naissent libres et égaux en droits »

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

 

Le Point.fr, 5 avril 2013.

Hollande est sympathique :
Ce Cahuzac m’épate. Quel joueur de poker ! Les yeux dans les yeux, la Suisse, Singapour, les laboratoires pharmaceutiques, l’aveu comme comble d’opacité, l’indignité nationale et la honte morale, voilà du grand art. Faut-il pour autant en vouloir à François Hollande ? Mais non, et je comprends de moins en moins les attaques réactionnaires dont il est l’objet. Hollande, là est son mystère, est tout simplement Hollande, pas plus, pas moins. Il a été élu, il occupe sa fonction, et il n’est pas sûr que le peuple français mérite mieux que ce Français calme. Hollande-Ayrault, voilà un couple de bonne volonté, et les injures du type « Hollandouille » ou « Jean-Marc Zéro » me semblent lamentables. Ils font du mieux qu’ils peuvent, ces deux-là, de façon honnête et sacrificielle, à l’image du pape François plébiscité pour cela. Le Figaro, très sévère pour Hollande, exige de lui un remaniement gouvernemental. En revanche, pour le pape, cet éloge : « Aux yeux de la société du spectacle a surgi un nouvel acteur sympathique et doué. » Pourquoi donc ne pas admettre, laïquement, que Hollande est sympathique et doué ?

Prétendants :
Je n’ai pas encore fait mes choix d’avenir. Je vois qu’on me vend beaucoup le retour en fanfare de Sarkozy, le bon sens épais de François Bayrou, la truculence bizarre de Jean-Louis Borloo, mais ce film me paraît usé, et Copé, Fillon, Raffarin, se sont déjà brûlés dans un western UMP incompréhensible. Mélenchon m’électrise pendant deux minutes, Moscovici n’a pas l’air sincère, Montebourg m’amuse parfois, Fabius est déprimé, Valls me paraît bien parti, mais la route est longue, la Sécurité est pleine d’insécurités. D’ailleurs, Wauquiez et Le Maire commencent à peine leur carrière. Ce qui peut arriver de pire à Hollande, après de nombreuses péripéties au bord de l’abîme, ce sera d’être réélu en 2017.

Prétendantes :
Les vrais prétendants font défaut, les prétendantes ne m’enchantent guère. Je n’écoute pas les chansons de Carla Bruni, les critiques littéraires de Valérie Trierweiler, dans Match, me semblent très grises, les chichis bourgeois de NKM me débranchent, Dati me paraît datée, Pécresse rabâche, Duflot me crispe, Batho m’endort, Bachelot ne me fait pas rire, Taubira grossit, Filippetti m’ennuie, Hidalgo m’assoupit. Marine Le Pen est peut-être une bonne cuisinière (son compagnon a l’air bien nourri), mais son commissaire politique aux lèvres minces, Florian Philippot, est blême à faire peur. Pas de doute, c’est un Jacobin, il rétablirait la guillotine. Pourvu que le bon vieux Juppé, le meilleur de tous, soit réélu à Bordeaux ! C’est toujours à Bordeaux qu’il faut aller quand la France dérape.

Encore Houellebecq :
Libération a entendu mon message : Houellebecq est bien le prophète-poète de notre temps de misère. Photo-choc, à la une, en vieille femme grimaçante, entretien touchant, appel à mettre sa triste poésie en musique (l’album !), titre énorme pour annoncer le tout : « Le monde n’est plus digne de la poésie« . À quoi le nouveau pape, inspiré par Dante, répond déjà sur Twitter : « Mais si, mais si. »

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Le Point.fr, 12 avril 2013.

Paradis :
Je rêve : il fait beau et chaud, je suis aux Caraïbes, et ma chambre, avec terrasse, dans l’élégante bâtisse blanche de style colonial de la banque Stanford, ouvre directement sur un superbe palmier. Le ciel est, par-dessus le toit, très bleu, très calme. Les îles Vierges, je vous le dis, il n’y a pas mieux comme paradis. J’ai évité Chypre à la dernière minute, j’ai filé à Malte, et de là, à Singapour, puis retour aux îles Caïmans, et enfin, après l’Uruguay, voici les Petites Antilles. Les voyages sont légers et instantanés quand on est porté par les banques. Les Bahamas, les Bermudes, le Liechtenstein, les Maldives, les Seychelles, n’ont plus de secrets pour moi. Mes 150 milliards d’euros, gagnés grâce à ma « Jouvence du Dr Sollers », recommandée par Le MondeL’Express, et tous les laboratoires pharmaceutiques, n’en finissent pas de grossir. Rien à voir avec le Viagra, beaucoup trop brutal, style DSK ou Cahuzac. Non, du fluide, de l’enveloppement, de la distance, un côté chinois. Je rêve, je rêve.

Mensonge :
On me demande ce que le professionnel capillaire Cahuzac a voulu dire avec son expression  » je me suis enfermé dans la spirale du mensonge « . Le mensonge éhonté, les yeux dans les yeux, serait donc une spirale ? Définition géométrique :  » Courbe plane décrivant des révolutions autour d’un point fixe en s’en éloignant de plus en plus. » La  » spirale de Cahuzac « , invention suisse, mériterait de rentrer dans l’histoire des mathématiques. On comprend que, spiralé comme il est, il veuille rester député à 13 000 euros par mois. Pas de profits négligeables dans une spirale. Tous les élus l’ont compris, et tremblent pour leur patrimoine.

Plagiats :
Le grand rabbin de France a menti, il avoue ses emprunts, les explique, s’accuse, et reconnaît même, dans la foulée, n’être pas agrégé de philosophie. Benoît XVI a-t-il eu raison de faire confiance à un tel pécheur ? Mais oui, faute avouée est déjà pardonnée.

Hollande :
Mon ami Jacques-Alain Miller me reproche de trouver Hollande « sympathique« . Il n’est pas de mon avis, ce qui prouve qu’il reste insensible à la violence des attaques contre ce pauvre persécuté, qu’on a pu voir zigzaguer dans les rues de Tulle avant de trouver quelqu’un à embrasser en toute sécurité. Je vais envoyer un peu de ma « Jouvence » à Hollande. Si ça ne marche pas, je modifierai la formule.

 

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Le Point.fr, 19 avril 2013.

 

Transparence :
La transparence patrimoniale et le contrôle de la fortune des élus ne me suffisent pas, d’autant plus que des écrans de fumée ne seront sans doute jamais levés. Puisque le mariage pour tous a déclenché une sorte de guerre civile, il me paraît donc nécessaire que la transparence soit aussi de mise dans la vie privée des représentants du peuple. Dans ce but, quelles que soient ses tendances sexuelles, chaque élu, chaque élue rédigera une déclaration annuelle de comportement. Précisions pratiques, fréquence des relations physiques, couleur des fantasmes, indices de satisfaction, nature des infidélités conjugales, escapades diverses, changements de partenaire, rêves de divorce, niveau d’affectivité, grossesses douteuses, certificats médicaux, attitude par rapport aux enfants. Bien entendu, les demandes de mariage seront particulièrement étudiées. La Commission de contrôle paritaire, renouvelable tous les neuf mois, gay et non-gay, statuera en toute indépendance, et délivrera les autorisations républicaines.

Moralisation :
L’effet moralisateur de ces mesures, après les scandales DSK et Cahuzac, ne se fera pas attendre. Il n’y a pas que le chômage, la compétitivité économique et le pouvoir d’achat. Le monde du désir s’exprime. Je peux déplorer, à titre personnel, que les figures de Frigide Barjot et de Christine Boutin surgissent au premier plan de l’information (je n’aperçois pas leur possibilité, sauf caricaturale, dans l’un de mes livres), mais je reste à l’écoute des vociférations progressistes ou réactionnaires de mon temps. Le contrôle sexuel doit rejaillir sur la stabilité sociale, laquelle se trouve très en danger. Cette affaire de mariage va booster les professions libérales, notaires, avocats, médecins, curés, magistrats. Les dossiers d’adoption créeront une fièvre particulière (sans parler de ceux, futurs, de la PMA et de la GPA). La recomposition des familles sera permanente, coup de fouet à la croissance et à la consommation. Les chômeurs ou les chômeuses du mariage paieront une amende spéciale. Tout le monde doit être plus ou moins marié avant la fin du quinquennat.

Poésie :
Les enfants, à l’école, devront réciter, chaque matin, un poème de Michel Houellebecq, notre grand écrivain national, « le plus lu dans le monde entier« . La presse est unanime et enthousiaste. Houellebecq, aujourd’hui, c’est Hugo, Baudelaire, Lautréamont, Mallarmé et Verlaine, en plus clair et en plus populaire. Les spécialistes vous le disent à chaque instant, vous pouvez leur faire confiance.

Récitation :

Voici ce que seront les récitations émouvantes des enfants, tirés des chefs-d’oeuvre de Houellebecq : « Ainsi, générations souffrantes, / Tassées comme des puces d’eau / Essaient de compter pour zéro / Les capteurs de la vie absente, / Et toutes échouent, sans trop de drame / La nuit va bien recouvrir tout / Et l’épuisement monogame / D’un corps enfoncé dans la boue.« 

Je m’arrête. Je pleure. Je ne grandirai jamais. Je me débats dans la boue.

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Le Point.fr, 26 avril 2013.

 

Morale :
Rien de plus nécessaire que l’introduction de la morale laïque à l’école. Je souffre encore, aujourd’hui, de ne pas avoir connu cette formation élémentaire. De là, un parcours erratique et contradictoire, un manque de sérieux et un humour mal placé, tout cela aggravé par des lectures dont l’immoralité n’est plus à prouver. L’immense poète communiste Paul Éluard trouvait déjà que les Fables de La Fontaine étaient foncièrement immorales. Il avait raison. Je ne suis pas fier d’avouer à la commission de contrôle que j’ai adoré me réciter à haute voix Les fleurs du mal, du réactionnaire Baudelaire, sans oublier les monstrueuses inventions du marquis de Sade, lues en cachette de mes professeurs. On ne m’a pas assez appris à me méfier de ces influences délétères. J’étais anarchiste à cinq ans, surréaliste à douze et, immanquablement, ultra-gauchiste par la suite, avant de célébrer, ultime provocation, la grande intelligence perverse des jésuites. Mon cas aurait pu être évité, dès le jardin d’enfants. Je ne connais pas de formule plus dangereuse que celle de Rimbaud : « La morale est la faiblesse de la cervelle. » Veillons à ce qu’elle ne soit pas reprise de nos jours.

Dates :
Les magazines s’agitent. Sommes-nous en 1789 ? Dans les années 30 ? Allons-nous tout droit, après les manifestations contre le mariage pour tous, vers une explosion d’extrême droite, une sorte de « Mai 68 à l’envers » ? Le nouveau calendrier, promulgué après le 11 Septembre et les attentats de New York, est-il écorné par l’odieuse tragédie du marathon de Boston ? L’armée française sera-t-elle encore au Mali en 2017 ? La libération providentielle des otages prouve-t-elle l’existence de Dieu ? Toutes ces questions, et bien d’autres, jour après jour, finissent par donner au temps une couleur bizarre. Est-il sorti de ses gonds, le temps, dans les paradis fiscaux ? Si nous sommes en 1789, Robespierre est déjà là, et les têtes roulent massivement dans la sciure, place de la Concorde. Si nous nous retrouvons dans les années 30, Staline est à la manœuvre, et Hitler ne manquera pas de surgir. J’ai peur. Faites-moi la morale.

Chiffres :

Combien de manifestants ? 45 000 ou 270 000 ? 3 500 ou 15 000 ? La police a ses raisons que les passions ignorent. La plus belle pancarte que j’ai vue, brandie par les militants gay, est celle-ci :  » Les amoureux naissent libres et égaux en droits. » L’idée selon laquelle on naîtrait « amoureux » m’a paru très belle. Que la conséquence en soit le mariage et l’adoption peut se discuter à l’infini, mais la République a tranché, dans un grand moment fraternel et égalitaire. Une Assemblée nationale debout, laissant éclater sa joie socialiste malgré la crise, le chômage, les licenciements et la baisse du pouvoir d’achat, voilà une grande leçon d’idéal moral à inscrire dans les annales.

Amour :
Christiane Taubira parle d’amour comme personne. Elle est transportée, transportante, transvasante. Enfin une femme politique qui ne craint pas de faire sans arrêt des citations poétiques et philosophiques ! Vous me direz que ses références sont disparates, mais ça n’a aucune importance. Il y a l’amour, l’amour, et encore l’amour. Elle annonce le temps des cerises, le retour des gais rossignols et des merles moqueurs. Je la serre dans mes bras reconnaissants, je sens que je pourrais vivre avec elle d’amour et d’eau fraîche.

 

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21 avril 2013

Mars : Le Saint-Esprit pense à la vitesse de 66 kilomètres par seconde.

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

 

Le Point.fr, le 1er mars 2013.

 

DSK :
Pauvre DSK ! Quelle vie ! Que d’histoires ! On s’attendait presque à le voir trôner au Salon de l’agriculture en tant que trésor animal national. Entouré de porcs, il aurait donné quelques entretiens sur sa vie de cochon sublime. Je ne vois d’ailleurs pas d’autre avenir pour lui : qu’il écrive enfin ses Mémoires, qu’il raconte sa vérité physique, ses aventures multiples, contrastées, incessantes, risquées. Mes sondages sont formels : beaucoup de femmes, même si elles disent parfois le contraire, l’aiment. Au moins, lui, il y croit ! Quel dommage qu’il n’ait pas été élu président de la République ! Les partouzes de l’Élysée auraient électrisé Paris, la France, le monde entier. Je ne lui vois qu’un concurrent sérieux au siècle dernier : Mao, tous les samedis soir, dans son pavillon de la Cité interdite, entouré d’une dizaine de jeunes Chinoises triées sur le volet (pas question d’escort-girls ni de Dodo la Saumure). Non, non, ne me parlez pas de Mitterrand, pas assez socialiste, étroit, méfiant, charentais. Avec DSK, la France remporte, haut la main, le phallus d’or planétaire. Mieux que les Césars, sans parler des Oscars !

 

Otages :
Le chômage s’accroît, mais où sont passés les otages ? Bien sûr qu’il faut négocier avec les islamistes cinglés. Personne n’a envie d’apprendre que sept Français (dont quatre enfants) ont été égorgés au Nigeria. La vidéo diffusée par ces professionnels de la terreur fait froid dans le dos. Allons, allons, faites libérer les prisonniers qui croupissent dans les prisons camerounaises, et n’oubliez pas d’apporter une somme respectable en dollars. Bien entendu, si vous réussissez, vous n’avez rien négocié. Dans le cas contraire, qu’Allah vous pardonne.

 

Italie :
L’Italie politique s’effondre, déstabilise l’Europe, les marchés financiers accusent le coup, l’Espagne crie, le pape s’en va. Est-ce à cause d’un « lobby gay », comme les médias ont envie de le croire ? Pour l’esprit du temps, toutes les religions sont respectables, sauf une : la catholique, c’est-à-dire l’universelle, imbibée de sexe jusqu’à l’os. C’est sa faiblesse, mais aussi sa force : elle fait fantasmer à n’en plus finir. J’en vois même qui reprochent au pape sa démission. Pour ces hypocrites, Benoît XVI devait se conduire en martyr, et sa renonciation serait le signe d’une « défaite catholique ». N’importe quoi.

 

Pape :
Comme dit Pascal (déjà !), « la vérité est si obscurcie en ce temps, et le mensonge si établi, qu’à moins que d’aimer la vérité on ne saurait la connaître. » La vérité, la voici, publiée par le cardinal Joseph Zen, évêque émérite de Hong Kong : « Benoît XVI est un grand pape, un homme amoureux de la vérité… Il a toujours tenu la barre pour tenir le cap selon la vérité. Cela est sa contribution à la culture mondiale, et aussi à la Chine. Ce pape a fait pour la Chine ce qu’il n’a fait pour aucun autre pays : à aucune autre Église particulière il n’a écrit une lettre spécifique, aucun pays n’a une commission spéciale issue des deux plus importants dicastères du Saint-Siège, d’une trentaine de membres, qui lui soit dédiée. » Vous avez compris la suite : les directives de Benoît XVI n’ont pas été suivies par le Vatican, c’est-à-dire par des « conseillers » intérieurs ou extérieurs. C’est, de loin, ce que j’ai lu de plus important sur un sujet qui n’intéresse personne, puisqu’il n’est pas « sexuel ».

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Le Point.fr, 8 mars 2013.

Depardieu :
Parmi les nouvelles tragiques ou cocasses dont la société du spectacle nous inonde quotidiennement, je crois qu’il faut retenir ce projet de film sur DSK, avec Gérard Depardieu en cochon d’or, et Isabelle Adjani en Anne Sinclair. Adjani, depuis New York, se dérobe, on comprend qu’elle n’a plus envie de jouer la mère Courage. Quant à Depardieu, pour revenir au volume de DSK, il faudrait qu’il maigrisse d’au moins cinquante kilos. Le voir embrasser Poutine, brandir son passeport russe, danser, de façon obscène et ravie, avec l’assassin Kadyrov, est un vrai plaisir. Nul doute, il aurait fasciné Staline, de nouveau très à la mode en Russie, et l’inoubliable « Petit Père des peuples » l’aurait nommé maréchal d’honneur.

« Moi » :
Je suis donc particulièrement inquiet quand j’apprends que, sur France Culture, Depardieu a fait la déclaration suivante : « Quand j’entends parler Philippe Sollers, je ne comprends rien à ce qu’il dit. Il a un culte du moi tellement irrespirable qu’on n’a qu’une envie, c’est de ne pas écouter. » Depardieu n’est pas seulement poutinien, il est aussi sarkozyste. Si Sarkozy revient (comme il semble en avoir l’intention, devant la chute catastrophique de Hollande dans les sondages), je peux donc disparaître d’un seul coup en étant accusé de culte de la personnalité (la mienne). Accusation d’ailleurs pleinement méritée, mais comment se défendre devant des juges qui ne comprennent rien à ce que vous dites ? Depardieu ajoute d’ailleurs (circonstance aggravante pour le poète bordelais que je suis) : « Le vin, on n’en parle pas, on le boit. » À ta santé, camarade !

Rome :
Les cardinaux rassemblés avant le conclave veulent des informations. Certains les auront, d’autres non. On parle beaucoup de ce rapport secret de 600 pages remis à Benoît XVI avant sa démission par trois cardinaux enquêteurs 007. Le pape émérite, dans sa retraite, a laissé savoir qu’il dormait très bien et qu’il avait recommencé à jouer Mozart au piano. Les choses sont simples : le candidat voulu par Mozart, c’est-à-dire par le Saint-Esprit, sera élu. Qui tient la corde ? Les bookmakers jouent Angelo Scola, ce qui n’est pas exclu. Dois-je avouer mon faible soudain pour le Philippin Tagle, pur produit des Jésuites et dont la mère est chinoise ? Son handicap est d’être jeune, mais il a toute l’Asie derrière lui.

Casanova :
Bientôt, à Venise, une rencontre au sommet au palais des Doges :Olympia de Manet et La Vénus d’Urbino de Titien. Je vous raconterai. Pour l’instant, procurez-vous le premier volume de l’Histoire de ma vie, de Casanova, en Pléiade. On ne sait pas assez que Casanova et Mozart se sont rencontrés en 1787, à Prague, pour la représentation de Don Giovanni. « Cultiver les plaisirs de mes sens fut, dans toute ma vie, ma principale affaire ; je n’en ai jamais eu de plus importante. Me sentant né pour le sexe différent du mien, je l’ai toujours aimé, et je m’en suis fait aimer tant que j’ai pu. J’ai aussi aimé la bonne table avec transport, et passionnément tous les objets faits pour exciter la curiosité. » Ça, c’est Casanova. Et voici Mozart : « Vive les femmes, vive le bon vin, soutien et gloire de l’humanité ! » Comme quoi le vin n’est pas seulement à boire, mais aussi à chanter.

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Le Point.fr, 15 mars 2013.

François :
Vive le nouveau pape argentin François ! Et vive la Compagnie de Jésus dont il est issu ! Ce premier pape jésuite de 76 ans, appelé, comme il l’a dit lui-même, « du bout du monde », fait basculer l’Église catholique dans une renaissance inattendue. Voyez comment, dans un grand silence, il a obligé à prier toute une foule à Rome. À ce moment-là, il ressemblait à Jean XXIII : même humilité, même simplicité redoutable.

 

Fumée :
Le plus étonnant, ces jours derniers, aura été, en pleine tempête de neige, avec autoroutes bloquées et familles enfermées dans leur voiture (on en a oublié le voyage du président à Dijon), de voir, dans un coin, les caméras du monde entier fixées sur la cheminée de la chapelle Sixtine. Le spectacle mondial prenant une leçon d’économie ! Un milliard deux cents millions de catholiques en attente ! Fumée noire, fumée blanche ? Les commentateurs, qui se sont tous trompés dans leurs pronostics, ont été épatants : cette Église n’est-elle pas archaïque, anachronique, et ses rites pompeux, comme son conclave, ne sont-ils pas à éliminer dans une époque de communication démocratique ? Et le mariage homosexuel, le mariage des prêtres, l’ordination des femmes, la pédophilie rampante, la transparence financière ? Ces cardinaux millénaires se cachent derrière un écran de fumée, et leur artiste surplombant, Michel-Ange, n’est même pas digne d’une exposition d’art contemporain. C’est trop, beaucoup trop, toutes ces vieilleries télévisées nous assomment. Et maintenant, un pape argentin favorable aux pauvres ! Attention, malgré son côté très conservateur, c’est peut-être un marxiste masqué.

 

Femen :
Personne ne s’attendait à ce déferlement de militantes ukrainiennes, torse nu, tatouages provocants, « In gay we trust », « No more pope ». Leur combat scandalise les dévots, ce en quoi ils ont tort. Une cinquantaine de « Femen » hurlantes font plus pour le rétablissement de l’ordre et de la religion que mille sermons. Le mot « femen » n’a d’ailleurs rien de féminin, puisqu’il vient du latin et signifie « cuisse », ou, plus exactement, « fémur ». Des femmes comme des fémurs, ça vous fait une drôle de jambe, mais elles sont peut-être sorties en direct de la cuisse de Jupiter. Leur militantisme physique m’enchante. Beaucoup mieux que la Française Raphaella qui prétendait témoigner de son expérience de mère porteuse, avant que sa propre mère la traite de mythomane. Dommage, j’étais prêt à investir sur son prénom virginal et son doux regard.

Marx :
Vous voulez une surprise de taille ? Ouvrez ce petit livre : Karl et Jenny Marx, Lettres d’amour et de combat, publié dans l’excellente collection Rivages Poche. La femme de Marx, Jenny von Westphalen, lui écrit en 1841 : « Petit sanglier, comme je me réjouis de savoir que tu es heureux, que ma lettre t’a fait plaisir, que tu te languis de moi, que tu loges dans des pièces tapissées, que tu as bu du champagne à Cologne, et qu’il y a là-bas des clubs Hegel, que tu as rêvé, bref, que tu es mon chéri à moi, mon petit sanglier.» Le sanglier, qui signe souvent « Le Maure » (c’était son surnom, à cause de son teint brun, et il se compare lui-même à Othello, le Maure de Venise), lui répond, en 1856, depuis Manchester, sur ce ton : « Mon coeur chéri, il y a effectivement bien des femmes dans le monde, et quelques-unes d’entre elles sont belles. Mais où trouverais-je un visage où chaque trait, chaque pli même, réveille les souvenirs les plus grandioses et les plus doux de ma vie ? » Bref, ces deux-là se sont beaucoup aimés, malgré des ennuis et des persécutions policières de tous ordres. Jenny, comme son mari, aura été marxiste comme personne. Avec le temps, contre toute attente et en secret, le pape François les bénit.

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 Le Point.fr, 29 mars 2013.

Papes :
Qu’est-ce que Benoît XVI a pu raconter à François, le nouveau pape jésuite inattendu, pendant leurs 45 minutes en tête à tête à Castelgandolfo ? Lui a-t-il remis le rapport des cardinaux 007 sur le lobby homosexuel du Vatican ? Ont-ils évoqué ensemble les vertiges financiers à traiter de toute urgence ? Leur prière, agenouillés côte à côte comme deux vieux enfants, a-t-elle été reçue clairement par le Saint-Esprit ? Voilà un roman qui va bien au-delà de tout ce qui a pu s’imaginer jusqu’ici. Imaginez le déjeuner qui a suivi : allusions, demi-mots, silences, omissions, changements de ton, insistances, distances. Cet enregistrement vaut de l’or, et n’est pas négociable. D’ailleurs, le son est brouillé, on ne comprend rien.


Manif :
Sarkozy a-t-il pu abuser de la faiblesse d’une vieille femme ? Un juge le suppose, ce qui produit un effarement général. Un président de la République est un citoyen comme les autres, mais quand même, tous ces scandales sapent les institutions, ce qui n’est pas une raison pour abuser des gaz lacrymogènes. Combien de manifestants contre le mariage pour tous ? Une grande armée, en tout cas, dont bien des participants se préoccupaient d’autre chose. Au président Hollande de régler tout ça à la fois, il suffit de laisser couler le temps, les problèmes s’effacent. Je fais confiance au fonctionnement.

Univers :
La vraie grande nouvelle a été rapportée par le satellite européen Planck, avec une photographie de l’Univers à l’âge de 380 000 ans après le big bang. Vous ne vous discernez pas encore dans ce magma plat ? Ça viendra, mais vous avez encore beaucoup à faire pour comprendre ce que sont la matière noire, l’énergie noire, les trous noirs, et autres noirceurs surpuissantes. Vous avez en tête l’âge de l’Univers, la vitesse de la lumière, la vitesse de rotation de la Terre (dont vous ne ressentez rien), vous aurez appris avec satisfaction que les galaxies s’éloignent les unes des autres à la vitesse de 66 kilomètres par seconde. Essayez au moins d’apprécier cet instantané, après quoi, sous la direction des marchés financiers, vous pourrez préparer, dans un lourd souci provincial, les municipales.

Houellebecq :
Debord, trésor national exposé à la BnF, voilà la plus belle démonstration de la dictature du Spectacle. Il paraît que 3 Français sur 4 sont maintenant sérieusement déprimés. Pour preuve, le dernier livre de poèmes de Michel Houellebecq, Configuration du dernier rivage (Flammarion). Le succès de Houellebecq est tout simple : c’est, de loin, le meilleur nihiliste planétaire, un magnifique prédicateur de la mort. « Le chemin se résume à une étendue grise / Sans saveur et sans joie, calmement démoli. » Et puis : « Maintenant je souffre toute la journée, doucement, légèrement, mais avec quelques horribles pointes qui s’enfoncent dans le coeur, imprévisibles et inévitables, un instant je me tords de souffrance, et puis je reviens en claquant des dents à la douleur normale. » Tout cela me bouleverse. Je crois que je vais prier pour Houellebecq le jour de Pâques. On ne sait jamais, ça pourrait agir.

 

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