SOLLERS Philippe Blog

21 avril 2013

Mars : Le Saint-Esprit pense à la vitesse de 66 kilomètres par seconde.

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Le Point.fr, le 1er mars 2013.

 

DSK :
Pauvre DSK ! Quelle vie ! Que d’histoires ! On s’attendait presque à le voir trôner au Salon de l’agriculture en tant que trésor animal national. Entouré de porcs, il aurait donné quelques entretiens sur sa vie de cochon sublime. Je ne vois d’ailleurs pas d’autre avenir pour lui : qu’il écrive enfin ses Mémoires, qu’il raconte sa vérité physique, ses aventures multiples, contrastées, incessantes, risquées. Mes sondages sont formels : beaucoup de femmes, même si elles disent parfois le contraire, l’aiment. Au moins, lui, il y croit ! Quel dommage qu’il n’ait pas été élu président de la République ! Les partouzes de l’Élysée auraient électrisé Paris, la France, le monde entier. Je ne lui vois qu’un concurrent sérieux au siècle dernier : Mao, tous les samedis soir, dans son pavillon de la Cité interdite, entouré d’une dizaine de jeunes Chinoises triées sur le volet (pas question d’escort-girls ni de Dodo la Saumure). Non, non, ne me parlez pas de Mitterrand, pas assez socialiste, étroit, méfiant, charentais. Avec DSK, la France remporte, haut la main, le phallus d’or planétaire. Mieux que les Césars, sans parler des Oscars !

 

Otages :
Le chômage s’accroît, mais où sont passés les otages ? Bien sûr qu’il faut négocier avec les islamistes cinglés. Personne n’a envie d’apprendre que sept Français (dont quatre enfants) ont été égorgés au Nigeria. La vidéo diffusée par ces professionnels de la terreur fait froid dans le dos. Allons, allons, faites libérer les prisonniers qui croupissent dans les prisons camerounaises, et n’oubliez pas d’apporter une somme respectable en dollars. Bien entendu, si vous réussissez, vous n’avez rien négocié. Dans le cas contraire, qu’Allah vous pardonne.

 

Italie :
L’Italie politique s’effondre, déstabilise l’Europe, les marchés financiers accusent le coup, l’Espagne crie, le pape s’en va. Est-ce à cause d’un « lobby gay », comme les médias ont envie de le croire ? Pour l’esprit du temps, toutes les religions sont respectables, sauf une : la catholique, c’est-à-dire l’universelle, imbibée de sexe jusqu’à l’os. C’est sa faiblesse, mais aussi sa force : elle fait fantasmer à n’en plus finir. J’en vois même qui reprochent au pape sa démission. Pour ces hypocrites, Benoît XVI devait se conduire en martyr, et sa renonciation serait le signe d’une « défaite catholique ». N’importe quoi.

 

Pape :
Comme dit Pascal (déjà !), « la vérité est si obscurcie en ce temps, et le mensonge si établi, qu’à moins que d’aimer la vérité on ne saurait la connaître. » La vérité, la voici, publiée par le cardinal Joseph Zen, évêque émérite de Hong Kong : « Benoît XVI est un grand pape, un homme amoureux de la vérité… Il a toujours tenu la barre pour tenir le cap selon la vérité. Cela est sa contribution à la culture mondiale, et aussi à la Chine. Ce pape a fait pour la Chine ce qu’il n’a fait pour aucun autre pays : à aucune autre Église particulière il n’a écrit une lettre spécifique, aucun pays n’a une commission spéciale issue des deux plus importants dicastères du Saint-Siège, d’une trentaine de membres, qui lui soit dédiée. » Vous avez compris la suite : les directives de Benoît XVI n’ont pas été suivies par le Vatican, c’est-à-dire par des « conseillers » intérieurs ou extérieurs. C’est, de loin, ce que j’ai lu de plus important sur un sujet qui n’intéresse personne, puisqu’il n’est pas « sexuel ».

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Le Point.fr, 8 mars 2013.

Depardieu :
Parmi les nouvelles tragiques ou cocasses dont la société du spectacle nous inonde quotidiennement, je crois qu’il faut retenir ce projet de film sur DSK, avec Gérard Depardieu en cochon d’or, et Isabelle Adjani en Anne Sinclair. Adjani, depuis New York, se dérobe, on comprend qu’elle n’a plus envie de jouer la mère Courage. Quant à Depardieu, pour revenir au volume de DSK, il faudrait qu’il maigrisse d’au moins cinquante kilos. Le voir embrasser Poutine, brandir son passeport russe, danser, de façon obscène et ravie, avec l’assassin Kadyrov, est un vrai plaisir. Nul doute, il aurait fasciné Staline, de nouveau très à la mode en Russie, et l’inoubliable « Petit Père des peuples » l’aurait nommé maréchal d’honneur.

« Moi » :
Je suis donc particulièrement inquiet quand j’apprends que, sur France Culture, Depardieu a fait la déclaration suivante : « Quand j’entends parler Philippe Sollers, je ne comprends rien à ce qu’il dit. Il a un culte du moi tellement irrespirable qu’on n’a qu’une envie, c’est de ne pas écouter. » Depardieu n’est pas seulement poutinien, il est aussi sarkozyste. Si Sarkozy revient (comme il semble en avoir l’intention, devant la chute catastrophique de Hollande dans les sondages), je peux donc disparaître d’un seul coup en étant accusé de culte de la personnalité (la mienne). Accusation d’ailleurs pleinement méritée, mais comment se défendre devant des juges qui ne comprennent rien à ce que vous dites ? Depardieu ajoute d’ailleurs (circonstance aggravante pour le poète bordelais que je suis) : « Le vin, on n’en parle pas, on le boit. » À ta santé, camarade !

Rome :
Les cardinaux rassemblés avant le conclave veulent des informations. Certains les auront, d’autres non. On parle beaucoup de ce rapport secret de 600 pages remis à Benoît XVI avant sa démission par trois cardinaux enquêteurs 007. Le pape émérite, dans sa retraite, a laissé savoir qu’il dormait très bien et qu’il avait recommencé à jouer Mozart au piano. Les choses sont simples : le candidat voulu par Mozart, c’est-à-dire par le Saint-Esprit, sera élu. Qui tient la corde ? Les bookmakers jouent Angelo Scola, ce qui n’est pas exclu. Dois-je avouer mon faible soudain pour le Philippin Tagle, pur produit des Jésuites et dont la mère est chinoise ? Son handicap est d’être jeune, mais il a toute l’Asie derrière lui.

Casanova :
Bientôt, à Venise, une rencontre au sommet au palais des Doges :Olympia de Manet et La Vénus d’Urbino de Titien. Je vous raconterai. Pour l’instant, procurez-vous le premier volume de l’Histoire de ma vie, de Casanova, en Pléiade. On ne sait pas assez que Casanova et Mozart se sont rencontrés en 1787, à Prague, pour la représentation de Don Giovanni. « Cultiver les plaisirs de mes sens fut, dans toute ma vie, ma principale affaire ; je n’en ai jamais eu de plus importante. Me sentant né pour le sexe différent du mien, je l’ai toujours aimé, et je m’en suis fait aimer tant que j’ai pu. J’ai aussi aimé la bonne table avec transport, et passionnément tous les objets faits pour exciter la curiosité. » Ça, c’est Casanova. Et voici Mozart : « Vive les femmes, vive le bon vin, soutien et gloire de l’humanité ! » Comme quoi le vin n’est pas seulement à boire, mais aussi à chanter.

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Le Point.fr, 15 mars 2013.

François :
Vive le nouveau pape argentin François ! Et vive la Compagnie de Jésus dont il est issu ! Ce premier pape jésuite de 76 ans, appelé, comme il l’a dit lui-même, « du bout du monde », fait basculer l’Église catholique dans une renaissance inattendue. Voyez comment, dans un grand silence, il a obligé à prier toute une foule à Rome. À ce moment-là, il ressemblait à Jean XXIII : même humilité, même simplicité redoutable.

 

Fumée :
Le plus étonnant, ces jours derniers, aura été, en pleine tempête de neige, avec autoroutes bloquées et familles enfermées dans leur voiture (on en a oublié le voyage du président à Dijon), de voir, dans un coin, les caméras du monde entier fixées sur la cheminée de la chapelle Sixtine. Le spectacle mondial prenant une leçon d’économie ! Un milliard deux cents millions de catholiques en attente ! Fumée noire, fumée blanche ? Les commentateurs, qui se sont tous trompés dans leurs pronostics, ont été épatants : cette Église n’est-elle pas archaïque, anachronique, et ses rites pompeux, comme son conclave, ne sont-ils pas à éliminer dans une époque de communication démocratique ? Et le mariage homosexuel, le mariage des prêtres, l’ordination des femmes, la pédophilie rampante, la transparence financière ? Ces cardinaux millénaires se cachent derrière un écran de fumée, et leur artiste surplombant, Michel-Ange, n’est même pas digne d’une exposition d’art contemporain. C’est trop, beaucoup trop, toutes ces vieilleries télévisées nous assomment. Et maintenant, un pape argentin favorable aux pauvres ! Attention, malgré son côté très conservateur, c’est peut-être un marxiste masqué.

 

Femen :
Personne ne s’attendait à ce déferlement de militantes ukrainiennes, torse nu, tatouages provocants, « In gay we trust », « No more pope ». Leur combat scandalise les dévots, ce en quoi ils ont tort. Une cinquantaine de « Femen » hurlantes font plus pour le rétablissement de l’ordre et de la religion que mille sermons. Le mot « femen » n’a d’ailleurs rien de féminin, puisqu’il vient du latin et signifie « cuisse », ou, plus exactement, « fémur ». Des femmes comme des fémurs, ça vous fait une drôle de jambe, mais elles sont peut-être sorties en direct de la cuisse de Jupiter. Leur militantisme physique m’enchante. Beaucoup mieux que la Française Raphaella qui prétendait témoigner de son expérience de mère porteuse, avant que sa propre mère la traite de mythomane. Dommage, j’étais prêt à investir sur son prénom virginal et son doux regard.

Marx :
Vous voulez une surprise de taille ? Ouvrez ce petit livre : Karl et Jenny Marx, Lettres d’amour et de combat, publié dans l’excellente collection Rivages Poche. La femme de Marx, Jenny von Westphalen, lui écrit en 1841 : « Petit sanglier, comme je me réjouis de savoir que tu es heureux, que ma lettre t’a fait plaisir, que tu te languis de moi, que tu loges dans des pièces tapissées, que tu as bu du champagne à Cologne, et qu’il y a là-bas des clubs Hegel, que tu as rêvé, bref, que tu es mon chéri à moi, mon petit sanglier.» Le sanglier, qui signe souvent « Le Maure » (c’était son surnom, à cause de son teint brun, et il se compare lui-même à Othello, le Maure de Venise), lui répond, en 1856, depuis Manchester, sur ce ton : « Mon coeur chéri, il y a effectivement bien des femmes dans le monde, et quelques-unes d’entre elles sont belles. Mais où trouverais-je un visage où chaque trait, chaque pli même, réveille les souvenirs les plus grandioses et les plus doux de ma vie ? » Bref, ces deux-là se sont beaucoup aimés, malgré des ennuis et des persécutions policières de tous ordres. Jenny, comme son mari, aura été marxiste comme personne. Avec le temps, contre toute attente et en secret, le pape François les bénit.

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 Le Point.fr, 29 mars 2013.

Papes :
Qu’est-ce que Benoît XVI a pu raconter à François, le nouveau pape jésuite inattendu, pendant leurs 45 minutes en tête à tête à Castelgandolfo ? Lui a-t-il remis le rapport des cardinaux 007 sur le lobby homosexuel du Vatican ? Ont-ils évoqué ensemble les vertiges financiers à traiter de toute urgence ? Leur prière, agenouillés côte à côte comme deux vieux enfants, a-t-elle été reçue clairement par le Saint-Esprit ? Voilà un roman qui va bien au-delà de tout ce qui a pu s’imaginer jusqu’ici. Imaginez le déjeuner qui a suivi : allusions, demi-mots, silences, omissions, changements de ton, insistances, distances. Cet enregistrement vaut de l’or, et n’est pas négociable. D’ailleurs, le son est brouillé, on ne comprend rien.


Manif :
Sarkozy a-t-il pu abuser de la faiblesse d’une vieille femme ? Un juge le suppose, ce qui produit un effarement général. Un président de la République est un citoyen comme les autres, mais quand même, tous ces scandales sapent les institutions, ce qui n’est pas une raison pour abuser des gaz lacrymogènes. Combien de manifestants contre le mariage pour tous ? Une grande armée, en tout cas, dont bien des participants se préoccupaient d’autre chose. Au président Hollande de régler tout ça à la fois, il suffit de laisser couler le temps, les problèmes s’effacent. Je fais confiance au fonctionnement.

Univers :
La vraie grande nouvelle a été rapportée par le satellite européen Planck, avec une photographie de l’Univers à l’âge de 380 000 ans après le big bang. Vous ne vous discernez pas encore dans ce magma plat ? Ça viendra, mais vous avez encore beaucoup à faire pour comprendre ce que sont la matière noire, l’énergie noire, les trous noirs, et autres noirceurs surpuissantes. Vous avez en tête l’âge de l’Univers, la vitesse de la lumière, la vitesse de rotation de la Terre (dont vous ne ressentez rien), vous aurez appris avec satisfaction que les galaxies s’éloignent les unes des autres à la vitesse de 66 kilomètres par seconde. Essayez au moins d’apprécier cet instantané, après quoi, sous la direction des marchés financiers, vous pourrez préparer, dans un lourd souci provincial, les municipales.

Houellebecq :
Debord, trésor national exposé à la BnF, voilà la plus belle démonstration de la dictature du Spectacle. Il paraît que 3 Français sur 4 sont maintenant sérieusement déprimés. Pour preuve, le dernier livre de poèmes de Michel Houellebecq, Configuration du dernier rivage (Flammarion). Le succès de Houellebecq est tout simple : c’est, de loin, le meilleur nihiliste planétaire, un magnifique prédicateur de la mort. « Le chemin se résume à une étendue grise / Sans saveur et sans joie, calmement démoli. » Et puis : « Maintenant je souffre toute la journée, doucement, légèrement, mais avec quelques horribles pointes qui s’enfoncent dans le coeur, imprévisibles et inévitables, un instant je me tords de souffrance, et puis je reviens en claquant des dents à la douleur normale. » Tout cela me bouleverse. Je crois que je vais prier pour Houellebecq le jour de Pâques. On ne sait jamais, ça pourrait agir.

 

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15 juillet 2012

«Je suis l’esprit qui toujours nie !»

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Le 17 mars 1832, cinq jours avant sa mort, Goethe (1749-1832), qui trouve son temps extrêmement absurde et confus, parle de son Faust comme d’une construction étrange, « incommensurable », qui risque d’être « rejetée sur le rivage comme une épave en ruine, ensevelie sous les dunes des heures ».

Il y a travaillé pendant soixante ans, avec des interruptions. Il a repris une vieille légende qui a déjà inspiré Marlowe. Il suffit de signer un pacte avec le Diable pour s’assurer tous les succès du monde. Le Diable existe donc, on peut le rencontrer, lui parler, s’entendre avec lui sur une transaction dans l’au-delà, il s’agit de vendre son âme. Quoi ? Ce Goethe si équilibré, si savant, si doué, si sage (que Blanchot, en forçant la note, comparera à Gide) a passé sa vie à fréquenter Méphisto? Bien entendu, vous ne croyez pas au Diable, puisqu’il s’est arrangé, depuis longtemps, pour faire comme s’il n’existait pas. Vous n’avez d’ailleurs rien à parier puisque vous n’avez plus d’âme. Goethe, lui, sans y croire tout en y croyant, pressent comme personne le règne diabolique, c’est-à-dire le déferlement de nihilisme qui va venir. Il le voit surgir en personne, le Diable, c’est un esprit plein d’esprit, souvent drôle, très poétique, qui comprend tout et devine les moindres désirs. Dieu est mort, ou plutôt il est déjà très fatigué, il laisse courir. C’est lui, bien entendu, qui a inventé son adversaire, puisque l’homme a tendance à se relâcher et à chercher le repos. Sans le Diable, pas d’histoire, pas de mouvement, pas de spectacle. Le Faust de Goethe est un grand carnaval, un opéra, une tragique histoire d’amour, une danse de mort, une expérience sans précédent sur le négatif et sa volonté de puissance.

Voici le personnage principal :
«Je suis l’esprit qui toujours nie !
Et c’est avec justice; car tout ce qui naît
Est digne dépérir;
Ergo il serait donc mieux que rien ne naisse,
Ainsi, tout ce que vous nommez péché,
Destruction, bref, ce qu’on entend par mal,
Voilà mon élément propre. » 

Écoutez bien : l’esprit qui toujours nie est là, en vous (narcissisme délirant), autour de vous (lutte de tous contre tous), partout palpable (destruction, indifférence, dérision, mauvais goût, sarcasme). Les sorcières de Macbeth sont à la manœuvre, le faux est vrai, le vrai est faux, le beau est laid, le laid est beau. Dans son laboratoire, Faust a un assistant qui, ô ironie préventive, s’appelle Wagner. Il s’occupe d’un projet révolutionnaire dont nous pouvons, aujourd’hui, mesurer toutes les conséquences : la création d’un « homonculus » in vitro :

« La procréation à l’ancienne mode,
Nous déclarons qu’elle n’était qu’une farce,
Si l’animal persiste à y trouver du plaisir,
L’homme, lui, avec ses dons si grands,
Doit avoir désormais une plus haute origine. » 

Voilà, les dés sont jetés, le Surhomme est déjà en vue, la science s’en chargera, quitte à fabriquer génétiquement des sous-hommes. Goethe se paye une nuit de Walpurgis, c’est un expert en mélanges, le Diable brouille les époques, fait apparaître Hélène de Troie (c’est mieux que la pauvre Marguerite), raille, au passage, l’ignorance et la grossièreté de son temps, perçoit l’accélération du phénomène diabolique.

« Le destin a donné à cet homme un esprit
Qui va toujours frénétiquement de l’avant,
Et dont l’élan précipité
Aura bientôt sauté par-dessus toutes les joies de la terre ! » 

Audace de Goethe : contrairement aux séances initiatiques antiques, avec descentes aux enfers et consultation des ombres de la mort, Faust, lui, grâce à Méphisto, peut descendre chez les Mères pour leur ravir leur trépied. Où est-on ? En haut, en bas ? Nulle part ? Il faut faire attention, parce que les Mères, révélation surprenante, ne voient personne en particulier, mais seulement des « schèmes ». Pour aller là, il faut une clé, ou, si vous préférez changer de symbole sexuel, une flûte enchantée (Goethe se souvient d’avoir vu passer devant lui le jeune Mozart). Cette intrusion dans le monde matriarcal est d’autant plus capitale que personne ne semble l’avoir remarquée. Si les Mères ne voient que des « schèmes », on pourra un jour, en surface, habiller ces schèmes en publicité. Mais passons à l’essentiel, la question clé posée par Méphisto :

« Pourquoi l’homme et la femme s’entendent si mal ?
Ce point, mon ami, tu ne le tireras jamais au net. » 

Allons, allons, le docteur Freud, grand admirateur de Goethe, nous en a appris un bout sur ce «point». Mais, comme c’est étrange, presque plus personne ne se soucie de ce qu’il a dit : un seul tweet, et tout continue comme avant, Faust est réduit au chômage. Les « femmes grises » envahissent la scène: le manque, la faute, la détresse, le souci. Et voici encore des Lémures s’activant au cimetière. Credo de Méphisto :

« À quoi bon, après tout, créer éternellement,
Si c’est pour que le créé soit balayé par le néant,
Et cela tourne néanmoins en rond comme si cela était,
Quant à moi, j’aimerais mieux le vide éternel. » 

Voilà un renseignement de première importance : le Diable ne comprend pas le néant, le nihilisme ne le prend pas en considération, d’où la maladie romantique. Goethe, à la fin de son grand œuvre, est de moins en moins persuadé de la puissance du Diable qui se voit frustré de l’âme convoitée de Faust. De là, une conclusion avec salut in extremis, cohortes d’anges et chœur mystique, en direction, tenez-vous bien, de la Vierge Marie. De Satan à ce finale bizarrement « catholique », que d’aventures ! Mais écoutons une fois encore ces vers célèbres :

« Toute chose périssable
N’est qu’un symbole,
L’insuffisant
Ici devient événement,
L’indescriptible
Ici est accompli :
L’Eternel féminin
Nous attire vers le haut. » 

Qu’il nous attire désormais vers le bas prouve que le Diable, dans cette région, n’a même plus son travail à faire.

 

Johann Wolfgang von Goethe, Faust : Urfaust, Faust I, Faust II, édition établie et annotée par Jean Lacoste et Jacques Le Rider, 798 p., Omnia, 14 euros.

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2487, 5 juillet 2012

 

 

 

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29 janvier 2012

Mozart est grand

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Vous venez de revoir, à la télévision, le célèbre film de Forman, « Amadeus », et vous êtes à nouveau sous le choc de la mort dramatique du génial compositeur. A-t-il été assassiné ? Ce n’est pas exclu, l’affaire reste très obscure. Mais ce n’est pas un seul film qui peut suffire à cerner le mystère de Mozart. Il en faudrait vingt, trente, cinquante, et c’est pourquoi sa « Correspondance complète » est indispensable. Gloire, donc, aux Editions Flammarion de l’avoir rééditée en un seul volume (au lieu des sept précédents). Comme vous entrez dans la crise, il vous faut du sûr, du solide. Inutile de vous disperser; le vrai roman passionnant est là.

C’est un monument extraordinaire de 1900 pages, qui permet de corriger les clichés et les idées reçues, notamment romantiques. Le père de Mozart, d’abord, Leopold. Quel type fabuleux, quelle activité inlassable comme imprésario de son fils prodige! Ce Wolfgang est un trésor envoyé par Dieu, et on tremble pour sa santé à travers les voyages. À 9 ans, à La Haye, « il est dans un état si misérable qu’il n’a plus que la peau sur les os ». À Munich, « il n’a pu mettre un pied par terre ni remuer le moindre orteil ni les genoux, personne ne pouvait le toucher et il a passé quatre nuits sans dormir ». Va-t-il pouvoir jouer au clavier et attirer la curiosité et l’admiration unanimes ?

On meurt beaucoup, en ce temps-là, la variole décime les enfants. Mais Leopold veille, s’occupe de tout, accumule des notes d’une précision étonnante. C’est un musicien, un violoniste expérimenté, et surtout un organisateur de premier ordre. Le divin « Wofgangerl » stupéfie l’Europe, il joue sans arrêt et n’en finit pas de composer. À 12 ans, il a déjà un catalogue de plusieurs pages, sonates, symphonies, trios, messes, petit opéra. Bien entendu, cette irruption d’enfance inspirée déclenche des jalousies et des cabales multiples. On accuse le père de prostituer son fils. Toute la vie de Mozart sera une guerre incessante.

Le voici en Italie, il a 14 ans, et c’est l’éblouissement. Il écrit beaucoup à Nannerl, sa sœur aînée, sa « petite sœur chérie ». Décidément, ce garçon est étrange. Voyez cette lettre de Vérone, en 1770 : « Quand on parle du diable, on en voit la queue. Je vais bien, Dieu merci, et brûle d’impatience de recevoir une réponse. Je baise la main de maman, envoie à ma sœur un baiser grassouillet, et demeure le même… mais qui ? Le même guignol, Wolfgang en Allemagne, Amadeo De Mozartini en Italie .» Ou de Rome : « Je suis en bonne santé, Dieu soit loué, et baise la main de maman comme le visage de ma sœur, le nez, la bouche, le cou, ma mauvaise plume, et le cul s’il est propre. »

On a beaucoup glosé sur les fantaisies scatologiques de Mozart avec sa « petite cousine », sa « très chère petite cousine lapine », qu’il appelle, d’une façon clairement incestueuse (elle a le même prénom, Maria-Anna, que sa mère et sa sœur), « ma très chère nièce, cousine, fille, mère, sœur, épouse ». Il faut croire que les corps de cette époque, très peu XIXe siècle, étaient moins embarrassés par la crudité organique : « Je te chie sur le nez, et ça te coule jusqu’au menton. » Mozart est fou, il écrit n’importe quoi, il s’en fout, il invente l’écriture automatique. C’est un surréaliste débridé, dont on peut augurer qu’il ne respectera rien ni personne. Musique ! Musique ! La communication suivra !
Le petit Mozart, à 6 ans, avait épaté Versailles. Le revoici à Paris, à 22 ans, mais il trouve les Français très changés, devenus grossiers, et incapables de sentir la musique. « Je suis entouré de bêtes et d’animaux. » « Donnez-moi le meilleur piano d’Europe, mais comme public un auditoire de gens ne comprenant rien, ne voulant rien comprendre, ou qui ne ressentent pas avec moi ce que je joue, et je perds toute joie

À partir de 1780, le grand Mozart commence. Voici ce qu’il dit de son opéra « Idoménée » : « J’ai la tête et les mains si pleines du troisième acte qu’il ne serait pas impossible que je me transforme moi-même en troisième acte. » Sa vie est un opéra fabuleux. Il se libère de Salzbourg et de Leopold, devient le premier musicien libre, établi à son compte. Il se marie avec Constanze Weber, « deux petits yeux noirs et une belle taille ».

Contrairement à la légende romantique, il est très heureux avec sa femme qu’il appelle « Stanzi Marini ». Et c’est le succès des « Noces de Figaro », surtout à Prague : « On ne parle que de « Figaro », on ne joue, ne sonne, ne chante, ne siffle que « Figaro ». » Même succès, dans la même ville avec « Don Giovanni », en 1787, l’année de la mort de Leopold (sa mère, elle, est morte à Paris, en 1778, et ses restes doivent se trouver quelque part du côté de l’église Saint-Eustache). Autre film à faire: la rencontre, à Prague, pour la première représentation de « Don Giovanni », de Da Ponte (le librettiste), Mozart et Casanova, venu en voisin de son petit château d’exil en Bohême. Ce trio d’enfer fait rêver, d’autant plus que Casanova a mis la main au fameux « Air du catalogue ». Aucun doute, la révolution est là.

Les Viennois ne sont pas d’accord, la bonne société le boude. Plus Mozart travaille, moins il gagne d’argent. Ici apparaît un personnage étonnant, Puchberg, frère de loge du franc-maçon Mozart. Il a de l’argent, lui, il fait commerce de soieries, rubans, mouchoirs, gants. Mozart n’arrête pas de lui demander des prêts de façon urgente. Pourquoi à ce point ? Pour régler des dettes de jeu ? C’est probable. Ces lettres sont des appels au secours.

Mozart est malade, sa femme est malade, il se dit « écrasé de tourmente et de soucis ». « Je n’ai pu, de douleur, fermer l’œil de la nuit. » Le brave Puchberg envoie de l’argent, la somme empruntée par Mozart en quatre ans est astronomique. On se demande, dans ces conditions, comment il a pu composer ce chef-d’œuvre de lumière qu’est « Cosi fan tutte ». «  Venez à 10 heures demain chez moi pour la répétition », écrit Mozart à Puchberg, il n’y aura que Haydn et vous. Autre film à faire: l’admiration réciproque et l’amitié entre Joseph Haydn et Mozart.

L’histoire du « Requiem », bien sûr, dont il ne parle jamais, mais surtout « la Flûte enchantée », un grand succès populaire, le 30 septembre 1791 (simultanément « la Clémence de Titus » triomphe à Prague). Deux mois avant sa mort, Mozart va très bien, et il est impossible de ne pas être ému en le voyant manger de si bon appétit, boire un café « en fumant une merveilleuse pipe de tabac ». Il aime plus que jamais sa « trésorette », à qui il écrit : « Très chère petite femme de mon cœur ! » Tout indique qu’elle aime et comprend sa musique. Il lui écrit encore: « Dieu te bénisse, Stanzerl, coquine, petit pétard, nez pointu, charmante petite bagatelle.» Et aussi : « Je me réjouis comme un enfant de te retrouver, si les gens pouvaient voir dans mon coeur, je devrais presque avoir honte.»
« Je peux faire un opéra par an », écrivait Mozart à son père. Et ceci à propos des « cabales » : « Ma maxime est que ce qui ne m’atteint pas ne vaut pas la peine que j’en parle. Je n’y peux rien, je suis ainsi. J’ai honte au plus haut point de me défendre lorsque je suis accusé à tort je pense toujours que la vérité finira par éclater au grand jour. »

Mozart est ce grand jour.

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Philippe Sollers

 

Wolfgang Amadeus Mozart, Correspondance complète. Éditée par Geneviève Geffray, Flammarion, 2200 p., 99 euros.
Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2463,  19 janvier 2012.

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15 janvier 2012

Le rire de Mozart

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DSK à Pékin
Et le revoilà ! Rasé de frais, en pleine forme, invité par le géant d’Internet en Chine, pour une conférence de quarante-cinq minutes à Pékin. Il parle un anglais parfait, survole l’économie mondiale, critique la gestion de l’euro, sourit à son nouveau destin qui s’annonce. Les camarades chinois ont réussi un coup fumant : si les Américains ont arrêté DSK à New York pour une affaire confuse, il est célébré dans la capitale de l’empire du Milieu. Tout va bien : Anne Sinclair a été élue « femme de l’année » au détriment de Christine Lagarde, notre séducteur national prend des cours de civilisation érotique accélérée. Doué comme il est, il parlera couramment chinois dans deux mois. Quelqu’un de bien informé m’assure que les escort girls chinoises qui accompagnaient DSK étaient toutes des petites-filles des anciennes jeunes expertes convoquées par Mao, le samedi soir, dans le pavillon des Chrysanthèmes de la Cité interdite. Fini les aventures glauques avec n’importe quelle Blanche maladroite surveillée par « Dodo la saumure » ; oublié les bousculades et les vulgarités d’autrefois ! Place aux nuits de Chine raffinées et câlines ! Si j’étais à la place des socialistes, je reprendrais vite ce ténor comme candidat à la présidence française. Lui seul, réhabilité, blanchi, peut l’emporter largement sur Sarko, Marine Le Pen, Hollande, Bayrou. Il faut tout reprendre, réécrire le scénario, enfiévrer ce pays morose, quitter la Corrèze, le Pas-de-Calais, les Bouches-du-Rhône, s’aligner sur le choix éclatant de Pékin. DSK président? C’est l’évidence. Crise, chômage, récession, agonie de l’euro, devenir mondial de la monnaie chinoise, lui seul a les solutions.

La Chinoise
Il se passait de drôles de choses à Paris en 1966, et elles ont explosé deux ans plus tard dans un événement mémorable. Le livre épatant d’Anne Wiazemsky, Une année studieuse (1), en témoigne. Elle a 19 ans à l’époque, elle vient de tourner avec Robert Bresson, elle écrit à Jean-Luc Godard, qu’elle l’aime, il vient la voir, ils commencent une liaison, ils vont se marier clandestinement en Suisse. Godard, 36 ans, est déjà très célèbre (À bout de souffle, Pierrot le fou, l’admirable Mépris), mais il est en train de virer gauchiste, d’où La Chinoise, petit livre rouge de Mao à l’appui. Les scènes cocasses abondent : Godard demandant la main d’Anne à son grand-père François Mauriac, le mariage expédié devant un maire suisse ahuri, Jean Vilar, au Festival d’Avignon, s’obstinant à appeler le film « La Tonkinoise », etc. On découvre ici un Godard inconnu, fragile, coléreux, jaloux, tranchant, sentimental et génial. J’avais presque oublié qu’il m’avait réservé un rôle dans son film, et je ne regrette pas mon absence. Que voulez-vous, c’était notre jeunesse, et nous n’en aurions pas voulu d’autre. C’est ce que doit encore penser un certain rouquin de Nanterre, université où Anne est censée faire des études de philosophie. Personne ne le connaît à l’époque. Il s’appelle Dany Cohn-Bendit, et il va bientôt soulever des foules. Godard, Cohn-Bendit, et moi dans un coin : trouvez-moi aujourd’hui un autre plateau télé de ce genre.

Seins
Le spectacle, désormais, abonde en contradictions hurlantes. D’un côté, les crises d’hystérie des Coréens du Nord à la mort de leur dictateur (femmes convulsées en pleurs, cris de détresse) ; de l’autre, la disparition d’un vrai saint laïque de la liberté, deuil émouvant, à Prague, pour Václav Havel. D’un côté, les massacres à huis clos en Syrie ; de l’autre, les manifestations anti-Poutine. Le vieux Benoît XVI, très fatigué (on le serait à moins), bénit cette planète de plus en plus folle, et parle de la « lassitude » des chrétiens occidentaux abrutis dans leurs fêtes, tandis qu’on tue des chrétiens un peu partout, au Niger et ailleurs. Le clou spectaculaire est quand même la brusque irruption des implants mammaires sur vos écrans. Cachez-moi tous ces seins que je ne saurais voir ! Dans cette charcuterie dangereuse et démente, il y a eu des milliers d’implantations, il y aura maintenant des explantations. On plante, on implante, on explante, on réimplante, voilà le menu. Si vous voulez rire quand même, lisez ou relisez le petit roman prophétique de Philip Roth, Le Sein, publié en anglais en 1972, et seulement en 1984 en français (2). Plus fort que la Métamorphose, de Kafka, difficile à faire. Un homme est soudain transformé en gros sein et raconte ses aventures. C’est ahurissant et tordant.

Blasphème
J’étais prêt à me déchaîner contre la cathophobie systématique révélée par différents spectacles blasphématoires, comme Golgota Picnic. A-t-on idée ? Imagine-t-on une pièce intitulée « Auschwitz cocktail », « La Mecque lunch », « Dalaï-Lama porno » ? Elle serait aussitôt interdite, et nous n’aurions pas à subir les pénibles démonstrations publicitaires des cathos intégristes, prières à genoux, cierges et croix. Un blasphème réel ? Oui, en voici un, et il a eu lieu à la Scala de Milan, lors d’une représentation étourdissante du Don Giovanni de Mozart. Enfin un metteur en scène qui ose montrer l’ambivalence des héroïnes de cet opéra insurpassable. Anna, pas mécontente de se faire violer avant l’apparition de son Commandeur de père ; Elvire transie d’amour pour son scélérat de mari, se déshabillant et restant frémissante en combinaison de soie verte ; Zerline, enfin, aguicheuse, mutine, menteuse, pas du tout la paysanne bornée et bernée qu’on a l’habitude de figurer. Et voici le blasphème le plus violent de nos jours. À la fin, entraîné en enfer par le Commandeur, Don Giovanni disparaît dans les flammes. Le quatuor des victimes s’avance au premier plan pour se réjouir que justice soit faite avec l’aide de l’au-delà. Stupeur : Don Giovanni réapparaît, désinvolte, et allume une cigarette. Fumer dans un théâtre prestigieux ! Acte beaucoup plus transgressif qu’une scène pornographique ! On sent le public gêné, réticent, sourdement réprobateur, d’autant plus que les représentants du bien, eux, sont expédiés en enfer. Le mal triomphe, cigarette à la main ! On entend quelqu’un mourir de rire en coulisses : Mozart.

(1) Gallimard, janvier 2012.
(2) Folio n° 1.607.

Philippe Sollers – Le Journal du Dimanche n° 3485, dimanche 01 janvier 2012.

 

 

 

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